Querelles d'Iznogoud et jeux de pouvoir à Dallas sur Ryad

Querelles d’Iznogoud et jeux de pouvoir à Dallas sur Ryad. Tentative de coup d’état ou nouvelle purge au sein de la maison royale d’Arabie  Saoudite ? Le 8 mars, l’information de l’arrestation de quatre princes a rapidement inondé toutes les rédactions internationales, avec plus ou moins de scepticisme. Accusés d’avoir tenté de faire destituer le prince héritier Mohammed Ben Salman, celui qui est aussi le ministre de la défense saoudienne a rapidement fait emprisonner ces royaux séditieux.  A l’ombre des oasis et des gratte-ciels, sous les dorures du palais de Ryad, se joue une âpre lutte pour la conquête du trône sur fond de sable chaud et de pétrole.

 

1 3Ce n’est pas la première fois que le fils du roi Salman est victime de l’ambition dévorante des nombreux princes de la maison royale. Monarchie gérontocrate, la désignation comme prince héritier de Mohammed ben Salman avait été une surprise pour tous les saoudiens en juin 2017. Pour la première fois de son histoire, c’est une ligne directe et non adelphique qui allait être appelée à occuper le trône des Séoud. Une révolution dans ce pays régit par le wahhâbisme, une religion sunnite et rigoriste moulée dans un patriarcat qui n’a jamais laissé jusqu’à présent pas de places à aucun réforme sociale. Très vite, l’impulsif prince Mohammed ben Salman impose sa marque et va faire le ménage autour de lui.

 

Quelques minutes après avoir été désigné prince héritier, les caméras vont filmer un instant surréaliste. Le bouillonnant prince Mohammed s’avance vers le prince Mohammed Ibn Nayef qu’il vient de remplacer au même poste et lui baise la main. « J’aurais toujours besoin de vos conseils » lui déclare alors le jeune trentenaire qui a réussi à gravir tous les échelons du pouvoir là où les autres ont échoué avant lui. Son prédécesseur n’aura tenu que deux ans au poste de prince héritier, ayant lui-même contribué à la chute du prince Moukrine ben Abdelaziz Al Saoud, détenteur du titre durant…quatre mois. Vaste jeu de chaises musicales où chaque clan de la maison royale tente de placer ses pions afin de s’assurer d’une couronne en cas de décès du roi.

Son ascension est exceptionnelle. Ministre de la défense, il va diriger la guerre contre les Houthis au Yémen, conflit de substitution contre l’Iran voisin qui tente de stopper l’influence saoudienne au Moyen-Orient. Rompu aux techniques de la diplomatie occidentale, il est un des princes préférés du président américain Donald Trump dont le pays est un allié naturel de l’Arabie Saoudite.

 

2 1Rien ne semble depuis stopper ce prince qui a bien compris que pour durer à ce poste, il faut éliminer la concurrence. Le 4 novembre 2017, cinq cents personnes sont arrêtées dans le cadre d’une enquête pour corruption présumée (ou avérée). Parmi les détenus, des officiers, des hommes d’affaires mais aussi des princes de la maison royale, obligés de dormir sur des matelas à même le sol du Ritz-Carlton de Ryad, la capitale. Ou portés disparus comme le prince Abdelaziz ben Fahd al Séoud (bien que le palais affirme qu’il soit vivant, il n’a plus été revu depuis cette purge-ndlr) ou mystérieusement décédés comme le prince Mansour au lendemain des arrestations, victime d’un étrange accident d’hélicoptère. Ce qui n’est pas sans jeter une zone d’ombre sur le visage du prince héritier.

Car sous Mohammed le réformateur, qui a accordé quelques droits aux femmes, se cache un dirigeant autoritaire aux discours ultra-nationalistes qui ne supporte guère la contestation. Le journaliste Jamal Khashoggi en a fait les frais, le 2 octobre 2018. Et bien qu’il démente être lié à cet assassinat perpétré en huis clos au sein même du consulat d’Arabie Saoudite en Turquie, tous les regards se sont pourtant portés vers lui. Le journal « Washington Post » a mis en page certains extraits d’une conversation entre le prince et son ambassadeur qui accable celui que la presse nomme par son acronyme « MBS ». Jusqu’ici, la monarchie a refusé la moindre enquête internationale sur la mort de ce critique du régime, retrouvé démembré près du Bosphore. La CIA a fini par conclure à la responsabilité du prince héritier sans que pour autant que la Maison blanche ne se décide à sanctionner le nouvel homme fort de l’Arabie Saoudite.

Un prince fort courtisé en dépit de sa sulfureuse réputation et qui se voit lui-même comme « un despote éclairé ». Même Paris  la capitale du pays des droits de l’homme, a succombé au charme de ce bédouin qui ne quitte pas son costume traditionnel et n’hésite pas à accorder du crédit « à cet homme de parole ».

3 1Selfie avec le président Emmanuel Macron et le premier ministre libanais Saad Hariri, le prince Mohammed Ben Salman est intervenu dans la crise politique qui a secoué Beyrouth parallèlement à la purge royale. Démission forcée de Hariri, retenu en otage à Ryad, il a fini par laisser son « ami » repartir afin qu’il récupère son poste de dirigeant du pays. La médiation française a d’ailleurs coûté ses contrats à l’Elysée qui ne sait plus à quel saint se voue pour attirer l’attention du prince héritier plus enclin désormais à favoriser l’Espagne ou l’Italie.

« MBS » est omnipotent et il est derrière l’oreille de son père, le roi Salman, âgé de 84 ans. Depuis novembre 2019, les rumeurs d’un potentiel coup d’état à venir se faisaient persistantes. On avait d’ailleurs évoqué la mise en résidence surveillée de sa propre mère et de certains princes de la maison royale sans que cela soit corroboré par la moindre preuve. 

En Allemagne, exilé depuis 2007, le prince Khaled ben Farhana  a fondé le «Mouvement pour la liberté des fils de la péninsule arabique» dont le but est de « déloger les responsables actuels et lutter contre les violations des droits de l’homme et l’injustice dans le pays». Un dissident déjà accusé d’avoir participé à une tentative de coup d’état en juin 2018, précédée par une étrange attaque au drone trois mois auparavant et qui avait sérieusement blessé le prince Mohammed. Hors, le fils du  roi Salman (qui se méfie lui-même de son fils- lors d’un voyage en Egypte en mars 2019, il a fait changer ses gardes du corps, jugés trop proches du prince héritier) n’entend pas finir comme le roi Fayçal ben Abdelaziz Al Saoud, assassiné par son neveu en 1975.

 

42Parmi les princes saoudiens arrêtés, le prince Mohammed Ben Nayef 60 ans), son prédécesseur et le prince Ahmed Ben Abdelaziz Al-Saoud (78 ans), propre frère du roi Salman dont le nom avait été déjà cité dans le complot de 2018, tous deux membres du Conseil d’allégeance de la couronne. Annoncé comme agonisant, le palais royal s’est empressé de publier une photo du roi lisant un document près de sa table de travail afin de faire taire les rumeurs de sa mort ou d’un coup d’état organisé par Mohammed Ben Salman. Bien que l’on ne soit pas sur de la datation de la photo en question, la « province orientale de Qatif, une province majoritairement chiite et productrice de pétrole » indique Reuters a été mis subitement sous quarantaine. Officiellement à la suite de 11 cas de coronavirus, officieusement dans la crainte d’un soulèvement piloté par Téhéran, bête noire de MBS. 

Dans la foulée des officiers et des anciens ministres ont été également arrêtés à la suite d’un décret signé par le roi lui-même peut-on lire dans la presse musulmane. L'arrestation des deux princes supérieurs est d’ailleurs très probablement une mesure préventive afin de gérer une prochaine passation de pouvoir du roi Salman à son fils, selon une analyse d'Eurasia Group. Les deux princes incriminés étaient considérés comme des alternatives possibles au prince Mohammed bin Salman, ce que ce dernier ne pouvait plus supporter comme idée. Un temps en exil à Londres et pardonné, le refus du prince Ahmed de jurer fidélité à MBS a scellé son destin selon le Middle East Monitor.

«Avec ces arrestations, le prince Mohammed ben Salman a consolidé sa pleine emprise sur le pouvoir. C'est désormais bel et bien terminé avec cette purge qui touche les membres de la maison royale » explique une source qui désire rester anonyme,  indiquant « qu'aucun rival ne restait pour contester sa succession au trône».

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Paru le 10/03/2020

Date de dernière mise à jour : 01/04/2020

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