Les princes d'Europe pendant la Première guerre mondiale

Soldats francais en 1914Lorsque l’ordre de mobilisation est donné en France le 3 août 1914, c’est toute l’Europe qui va s’embraser.  Les régiments de chaque pays défilent, le sourire aux lèvres. Sur les  wagons des trains qui amènent les forces de l’Entente ou de la Triple alliance sur le front, on a écrit « A Paris », « A Berlin », « A Saint-Pétersbourg ». La guerre sera rapide dit-on dans la presse  et chaque état-major ne doute pas un seul instant de sa supériorité  militaire face à l’autre. Elle va durer 4 ans et faire des millions de morts. Frappés par la loi d’exil de 1886, les princes d’Orléans et les Napoléon n’échappent pas à cette vague de patriotisme qui parcourt le vieux continent ni à leurs devoirs.  Alors que chaque année, l'Europe rend hommage aux victimes du premier conflit mondial, quelles furent les actions, souvent méconnues ou oubliées, des princes de France ?

Jean de guiseLe 28 juin 1914,  l’attentat de Sarajevo va précipiter le destin de l’Europe et plonger le vieux continent dans un gigantesque conflit qui va décimer des familles entières. Les noms  de ces poilus, ainsi ces combattants du courage furent-ils surnommés, s’égrènent le long des mémoriaux érigés en leur honneur dans chaque village de France et de Navarre. C’est à Randan que le duc de Guise, Jean d’Orléans (alors dauphin de France) et son épouse Isabelle, apprennent cette nouvelle tragédie qui frappe la maison impériale des Habsbourg-Lorraine.  Tout comme les Napoléon, le prince, descendant du dernier roi des Français Louis-Philippe Ier, est pourtant officiellement en exil au Maroc espagnol depuis que la France a voté une loi en ce sens en 1886. Le futur Jean III, pour ses partisans, a un sens développé du devoir et il entend servir son pays, peu importe l’uniforme, le grade, la fonction, il incarne une idée de la France. Et comme ses ancêtres avant lui, il se fait un devoir de protéger l’intégrité du territoire national. Il envoie immédiatement un télégramme au Président Raymond Poincaré et lui demande de bien vouloir le laisser rejoindre l’armée française, y compris sous un nom d’emprunt si le gouvernement le souhaite. Et si la fonction de Poincaré est purement honorifique, sa réputation et sa carrière politique forcent le respect. Il connait le prince Jean, estime le nom de sa famille mais n’en oublie pas qu’il demeure le premier personnage de la république. Sa réponse sera aussi courtoise qu’évasive. Pourtant, discrètement, il lui accorde un entretien privé en France. Jean d’Orléans aurait pu être arrêté mais sa visite est encadrée, cachée. D’ailleurs, il est entré sur le territoire sous un nom d’emprunt, Jean Orliac. Les deux hommes se retrouvent sous les ors du palais de la Pompadour. A deux pas, l’hôtel Matignon, ancienne résidence des Orléans, aujourd’hui siège du premier ministre. 

21 3La conversation est cordiale, Poincaré lui donne du « Monseigneur », le prince, en rien un  « Cicéron » de circonstance, lui donne en retour  du « monsieur le président ».  A 40 ans, Jean d’Orléans ne manque pas de panache. « Il veut tâter, « tricoter de la baïonnette » comme il le dit simplement au chef de la république française qui lui a proposé un poste au sein de l’état-major de la Légion étrangère ou de la Légion alsacienne. « Mon unique ambition est de servir, comme simple soldat dans l’infanterie et de rejoindre les frontières le plutôt possible » s’empresse-t-il de répondre à Poincaré qui ne souhaite pas mettre la vie de ce prince royal en danger. On ne saura pas si ce fut de la volonté de Raymond Poincaré ou par la pression de l’état-major de l’armée française, mais les négociations n’aboutirent pas et Jean d’Orléans fut contraint de s’en remettre à la décision de son cousin, le roi Albert Ier de Belgique. Il lui envoie un télégramme quasi–identique et réclame de servir comme ses cousins de Parme sous l’uniforme belge, comme simple soldat. Ce sera une fin de recevoir le 18 août 1914. Roi-chevalier, Albert affirme ne pas pouvoir donner au prince un grade digne de son rang. A moins qu’il n’ait agi par mesquinerie envers un ancien adversaire. Que n’avait-il pas été éconduit avant par celle qui est la duchesse de Guise.  Et la réponse du Royaume-Uni ne sera pas différente.

Alors prétendant au trône, Philippe VIII d’Orléans, le prince Gamelle (il sera brièvement arrêté en 1890 pour avoir essayé à 21 ans de se faire incorporer au sein de l’armée française), demande aussi à faire son devoir. Cet anti-dreyfusard convaincu écrit également au gouvernement mais il n’aura pas plus de succès que le duc de Guise. Charles Maurras, le chantre de l’Action française, le mouvement royaliste qui va faire les plus belles heures de l’Entre-deux-guerres, appelle ses compatriotes à l’unité et tente d’intervenir en vain. «  Et comme disait la pauvre reine Amélie, quel roi il nous eût fait ! Les Français ont passé à côté d'un roi bien-aimé, ils en eussent fait des folies. [...] Il fallait le voir en 1914 et 1915 quand il voulait servir dans les armées françaises » écrira alors l'académicien.

Ferdinand de bulgarieLes nouvelles du front sont alarmantes. Les français reculent, laissant à ce derrière eux de nombreux morts et blessés dont il faut s’occuper.  C’est  à ce moment que Jean de Guise va pouvoir se rendre utile. Son château de Nouvion en Thiérache est ouvert à la Croix-Rouge et transformé en vaste hôpital dont il va être le « directeur-adjoint de l’hôpital militaire numéro 27 » comme nous l’indique le journaliste Vincent Meylan dans son livre-enquête sur feu le comte de Paris. Il devra cependant attendre de s’y installer  Fin août, la ville de naissance d’Henri d’Orléans (1908-1999) a été prise par les casques à pointes du Kaiser Guillaume II et la demeure entièrement pillée. On l’autorise à séjourner à Paris, le cantonnant dans un rôle de brancardier qu’il apprend sur le terrain. Avant d’être mandaté pour une mission diplomatique en Bulgarie. La république française exile ses princes mais sait aussi reconnaître leurs vertus. Ferdinand Ier de Bulgarie est aussi précieux que fin politicien. Par sa mère, Clémentine, c’est un descendant de Louis-Philippe Ier. Les deux cousins se verront à Sofia, la capitale. L’entrevue, organisée en janvier 1915, sera un échec. Jean n’arrive pas savoir de quel côté penche le cœur de ce renard fardé de pierres en tout genre, de la tête aux pieds, constamment entouré de jeunes gens un peu trop efféminés au goût du prétendant désigné au trône de France.

Sixte de bourbon parmeJean de Guise n’est pas le seul à vouloir participer à l’effort de guerre. Des Napoléon aux Murat, la fibre patriotique ne se dément pas.  Chez les membres de  la famille impériale, on cultive l’art de la guerre depuis le premier empereur dont la famille tient le nom pour les ainés, celui de Bonaparte pour les cadets. Le prince Louis Napoléon est le frère du prétendant au trône, Victor. Peu avant la loi d’exil, il a effectué son service militaire au 31ème ligne de Blois avant de poursuivre sa carrière en Italie, au Wurtemberg et enfin en Russie où il est très populaire parmi les soldats dont il est un major-général. Une ironie de l’histoire quand on sait les relations entre miel et fiel qu’entretinrent l’empereur de la République française et le Tsar de toutes les Russies. Lorsque la France ordonne la mobilisation générale, ce prince impérial se précipite à la frontière et marque « son désir de défendre son pays ». Raymond Poincaré lui opposera un refus poli. Et le prince de s’en retourner chez les Romanov et de reprendre la tête de ses régiments avant que la révolution de 1917 ne l’exile de cette terre qu’il aimait tant. Royalistes de l’Action française et bonapartistes, hier ennemis, aujourd’hui alliés pour la protection de la nation sous les couleurs du drapeau tricolore. Et comme le duc de Guise, le prince Victor Napoléon (V) et son épouse, Clémentine de Belgique, s’affairent en rapatriant les blessés eux-mêmes  en Outre-manche  où ils sont installés. Tous espèrent la fin de la guerre en 1917. Les princes Sixte et Xavier de Bourbon-Parme avaient été mandatés par l’empereur Charles d’Autriche-Hongrie pour négocier une paix séparée avec la France. Ne pas servir la France, un crève-cœur pour ce petit-neveu de Napoléon III qui a la douleur d’apprendre la mort au combat du prince Louis Murat. Bientôt suivies par d'autres.

24 5Trois fois arrière-petit-fils de différents maréchaux du Premier empire descend de Joachim Murat, le roi de Naples, ce prince a pu s'engager volontaire puisque n'étant pas frappé par la loi d’exil. Il a été muté avec son régiment de cuirassiers à pied dans la Somme, à l’Est, comme maréchal des Logis.  La bataille sera l’une des plus meurtrières de ce conflit (un million de blessés, morts ou disparus), il y décède au le champ d’honneur  le 21 août 1916, à peine âgé de 20 ans, à l’image de cette jeunesse française fauchée en masse par les balles de l’ennemi. Pierre Taittinger, futur des leaders des jeunesses patriotiques ( sorte d'« Action française bonapartiste »), écrit alors à son « empereur » pour lui faire part de « cette dramatique hécatombe qui frappe ses camarades mobilisés des Jeunesse plébiscitaires ». La vie politique continue, le prince impérial manque de fermeté durant le conflit.

Les négociations de paix commencées en mars 1917, à l’insu du Kaiser,  vont dramatiquement échouer presque un an plus tard  face à l'aigreur du « Tigre »« (..) Il y'a cinq ou six mille ans qu'ils sont comme cela. Ils ont la recette de toutes les vertus et le secret de toutes les grâces. Sourient-ils ? C'est délicieux. Pleurent-ils ? C’est touchant. Vous laissent-ils vivre ? Quelle exquise bonté. Vous écrasent-ils ? C'est le malheur de leur situation. Eh bien, je vais vous dire une chose : tous ces empereurs, rois, archiducs et princes sont grands, sublimes, généreux et superbes, leurs princesses sont tout ce qu'il vous plaira mais je les hais, d'une haine sans merci comme on haïssait en 1793 alors qu'on appelait cet imbécile de Louis XVI, l'exécrable tyran. Je n'ai point de pitié pour ces gens-là. Plaindre le loup, c'est commettre un crime envers les moutons, celui-là voulait commettre un crime: ceux qu'ils voulaient tuer, l'ont tué. J'en suis ravi ! » écrivait  à cette époque déjà  dans une lettre à une amie, le 6 septembre 1867, Georges Clémenceau, futur « père la victoire ». En rendant volontairement public, des échanges de courriers entre l'empereur Charles Ier et le gouvernement français, aveuglé par son idéologie républicaine, le vendéen rouge devait se  rendre  directement responsable  d'avoir prolongé la première guerre mondiale de quelques mois supplémentaires, par simple haine des monarchies  comme d’avoir pris la vie de centaines de milliers de français, déjà tant éprouvés.  «Un acte d'une bêtise révoltante » dira  d’ailleurs Robert Lansing, ministre américain des Affaires étrangères.

Charles ier dautricheCharles Ier d’Autriche n'avait-il pourtant pas lui-même déclaré : «Aucun homme ne peut porter une telle responsabilité devant Dieu. Entretenir notre peuple dans l'espérance d'une victoire est une malhonnêteté. Je vais mettre fin à tout cela. N'était-ce donc pas suffisant pour comprendre que l'Europe ne pouvait plus supporter les horreurs d'une guerre. N'était-ce donc pas suffisant pour que Verdun fut la dernière bataille qui aurait dû montrer à ses intransigeants que l'Europe ne pouvait plus souffrir de voir son sol nourrit par le sang des innocents ». Visiblement, Clémenceau ne l’avait pas entendu. Puis finalement, vint le silence des canons. L’Allemagne fut contrainte de signer l’acte de reddition le 11 novembre 1918, le Reich comme l’Autriche-Hongrie se disloquaNT doucement, traînant derrière lui son cortège de gueules cassées, leurs esprits revanchards et les germes du nazisme en devenir que devait renforcer le « diktat » du traité de Versailles (1919).

D’ailleurs aujourd’hui en Allemagne, on préfère célébrer la chute des Hohenzollern que cet armistice dont on fait peu de cas. « Le 11 novembre 1918, ce fut l’armistice de la Grande Guerre, attirée sur nous par le désarmement, l’incurie démocratique et l’aveuglement de tous les gouvernements de la République, auxquels cette terrible épreuve, du reste, n’a pas servi. L’Action Française prit place dans le vaste défilé qui s’organisa de la place de l’Etoile aux Tuileries, au milieu d’un enthousiasme délirant (…) Des avions traversaient l’air, volant bas, au milieu d’acclamations, de chants, de fanfares. C’était le débordement de la joie, le déliement de l’angoisse immense, aussi vaste que la nuit, et que l’océan. Tout avait la couleur, le goût, le tressaillement de l’aube. Un puissant espoir se levait au-dessus du charnier le plus pathétique de l’histoire moderne, charnier voulu par toute l’Allemagne et par toutes les créatures de l’Allemagne, par malheur insuffisamment châtiées. La France brillait tel un beau fruit, au sommet de l’arbre dur de la dure victoire. Mais le ver, la République, restait dans le fruit. On allait le voir » raconte Léon Daudet, futur député royaliste de la chambre bleu Horizon, qui n’en oubliait pas pour autant son combat politique alors que l’Europe célébrait enfin la paix dans l’Euphorie. Et chez les princes de France, on n’était pas en reste non plus.

Eugenie de montijoLe prince Victor-Napoléon marque sa joie de la fin du conflit. « Il rend hommage à la patrie victorieuse, à cette France qui s’est montrée digne de son passé, à ces soldats qui ont fait revivre les exploits de leurs aînés », appelant à l’unité et la concorde entre les peuples. Il se méfie  déjà de ce traité de Versailles qui se dessine car il a compris qu’il portait en son sein, l’origine d’un autre conflit à venir. L’histoire devait lui donner raison. La maison impériale, devait encore jouer un rôle non négligeable. Non inclue dans les accords de paix, l’Alsace-Lorraine (les Alliés ayant décidé qu’elle devait rester allemande, les Etats-Unis en tête rejoint par les socialistes français) redevint française grâce à l’Impératrice Eugénie de Montijo qui produisit une lettre de l’empereur Guillaume Ier prouvant qu’il n’avait jamais voulu annexer cette partie du territoire français en 1870. L’Italie avait offert une opportunité au duc d’Orléans, mais un accident avait empêché ce prince de France de rejoindre le Front en juillet 1915. Le gouvernement du roi Victor-Emmanuel III ne renouvelera pas la proposition, le prince de passer le reste de la guerre en Angleterre, amer.

Et les Bourbons ? L’Espagne restera neutre dans le conflit, quoiqu’elle apporte une aide industrielle certaine à la France et non négligeable. Le prétendant carliste au trône de France, Alphonse-Charles, est bien trop vieux à 65 ans pour prendre les armes. Il tient éloignée sa famille de ce conflit dont il n’a de cesse de se lamenter. Y compris lorsqu’il apprend que le couvent de Nova Goriça qui abrite les restes des derniers Bourbons, Charles X et sa famille, est devenu par un coup de plume, serbe.  La princesse Marie des Neiges fera toutefois preuve d’une certaine abnégation en soignant elle-même les blessés. Mais là est toute l’action des princes de la Légitimité durant le conflit dont les partisans donneront leur sang à la nation méritante au même titre que le reste des français. Tout au plus Alphonse XIII, qui devait un jour récupérer les droits au trône de France, fit quelques pèlerinages sur les lieux où étaient tombés avec bravoure les poilus de la République et financa durant la guerre quelques hôpitaux.

Jean d’Orléans est rentré au Maroc. Il a servi son pays du mieux qu’il a pu. Les royalistes peuvent être fiers de son action, la république aussi. A la patrie reconnaissante, Jean Orliac est décoré de la Croix de guerre en  juillet 1919 avec cette citation éloquente : « S’est entièrement dévoué aux organisations de la S.S.B.M pendant toute la durée de la campagne. A assuré et dirigé, avec un dévouement de tous les instants pendant dix-sept mois, le fonctionnement d’une cantine installée à proximité de nos premières lignes, dans un secteur continuellement soumis au bombardement ennemi, se consacrant au bien-être de nos soldats et leur donnant le plus bel exemple du courage et d’abnégation ». Bon sang français ne saurait mentir.

Copyrigh@Frederic de Natal

 

Date de dernière mise à jour : 11/11/2020

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