L'Arabie Saoudite de Mohammed Ben Salman

Le regard de Lawrence d’Arabie plane encore sur ce royaume bédouin devenu en un siècle, une puissance incontournable de la péninsule arabique. En 1932, Abdelaziz ben Abderrahmane Al Saoud (ou Ibn Séoud), unifie tous les territoires qu’il a conquis en un royaume unique sous son autorité. Le destin de l’Arabie Saoudite est désormais en marche  et ne va plus s’arrêter. Cette monarchie qui doit son opulence à ses immenses réserves de pétrole entend aujourd’hui dominer le monde musulman en imposant le wahhabisme, comme seule sainte vérité, et avec en fond de toile, un prince Mohammed Ben Salman qui se rêve en nouveau ?al?? ad-D?n 2.0.

 

36Le royaume d’Arabie Saoudite est un mystère pour bien des européens qui craignent ses ambitions hégémoniques. C’est un pays dessiné par de nombreux oasis et déserts mais aussi doté d’une richesse géologique qui regroupe une forte diversité de populations attirées par le mirage de l’or noir. Ici une seule religion domine le pays, le wahhabisme, un dérivé rigoriste et sectaire du sunnisme musulman. Le roi Salman ben Abdelaziz Al Saoud, 25ème fils du fondateur de la dynastie, dirige le pays depuis 2015 mais le pouvoir est en réalité exercé par son fils, le prince  héritier Mohammed Ben Salman, plus connu sous son acronyme de « MBS ». Une révolution en soi dans cette gérontocratie. A la mort du souverain absolu,  actuellement âgé de 83 ans, ce sera la première fois que le trône sera attribué à un des fils vivants du roi.

Le prince héritier cumule les postes au sein du gouvernement. Ministre de la défense depuis l’accession de son père au pouvoir, il est aussi le président du Conseil des affaires économiques et du développement, président du Conseil suprême de la compagnie pétrolière Saudi Aramco et vice–premier ministre.

 

Mohammed Ben Salman est la coqueluche des européens qui loue sa vision moderne d’un islam purgé de tout extrémisme (« Vision 2030 »), la bête noire des membres de sa maison dont les luttes internes viennent régulièrement obscurcir le ciel quelque peu lumineux du futur monarque. Il a d’ailleurs échappé à une tentative d’assassinat au sein même du palais royal en avril 2018 ou encore en mars dernier auquel aurait participé un de ses frères, depuis embastillé. Il a écarté tous ses rivaux, à commencer par son prédécesseur le prince Mohammed Ben Nayef en 2017, qui lui-même avait fait destituer son concurrent, le prince Moukrine ben Abdelaziz Al Saoud deux ans auparavant. Quand il ne fait pas arrêter les princes de la maison royale. En novembre 2017, c’est plus d’une quinzaine de Sheikh, « 380 princes, ministres et anciens ministres, hommes d'affaires » qui ont été mis en résidence surveillée au  luxueux hôtel Ritz-Carlton de Ryad, la capitale, tous accusés de corruption. Ils ne seront libérés, une fois allégeance prêtée au « vice-roi » comme il exige que les médias l’appellent et une forte rançon qui se chiffre pour chacun en millions d’euros.

62En hyper-centralisant le pouvoir entre ses mains, « MBS » a  même réussi à créer des tensions avec son père,  qui craignant que son fils ne le renverse lors d’un voyage diplomatique en Egypte,  a fini par renforcer  drastiquement sa sécurité autour de lui, en février de cette année.

Jeune trentenaire, « MBS » est un va-t-en-guerre  aux méthodes controversées. Depuis son arrivée au ministère de la défense, il a exporté sa rivalité avec l’Iran voisin, sur le sol yéménite. Les deux puissances règlent leur conflit sur le territoire de l’ancienne reine de Saba aussi bien militairement que religieusement. Il ne tolère pas l’opposition et le journaliste Jamal Khashoggi en a fait les frais le 2 octobre 2018. Et si bien des questions demeurent autour de la disparition officielle de l’ancien directeur général de la chaine Al-Arab News, le prince héritier n’a jamais autant mérité son surnom d’ « Abu Rasasa », le père de la balle.

 

Le royaume entend étendre son influence politique dans tout le monde arabe, économique dans le monde occidental. Les deux à la fois sur le continent africain, notamment dans la corne de l’Afrique de l’Est. Depuis 2013, « l’Arabie Saoudite est tout simplement devenue le premier fournisseur de pétrole de l’Hexagone » nous explique « Alternative économique », une France qui feint d’ignorer les coups de cimeterres donnés aux droits de l’homme par les Saoud et qui continue ses livraisons d’armes à Ryad, son 3ème client sur ce marché de la mort. Le cas du jeune Murtaja Qureiris, aujourd’hui 18 ans et en prison depuis 5 ans pour sédition, est assez symptomatique en soi d’un régime qui ne craint pas le courroux du Très-haut (Allah). Le jeune homme attend  désormais le jour de sa décapitation pour avoir osé participer à une manifestation anti-gouvernementale …à vélo.

33 1En 2011, les troupes saoudiennes ont envahi le royaume du Bahreïn secoué par de violentes manifestations afin de maintenir son roi sur le trône. Ici, le « Printemps arabe » aura été vite réprimé par l’ordre wahhabite. Et malheur aux souverains qui oseraient remettre en question les droits des Saoud à gouverner le Golfe persique Le royaume du Qatar est en conflit ouvert avec l’Arabie Saoudite qui ne cache pas son intention de l’annexer. Et d’avoir mis ce « petit poucet » trop ambitieux sous embargo après l’avoir accusé de financer l’organisation terroriste des Frères musulmans. Le Koweit n’est pas non plus en reste face à ce géant. Il a subi une forte pression de la part de  l’Arabie Saoudite pour soutenir le royaume dans le conflit syrien où Ryad a fait preuve d’une forte ingérence. Le prix de la « Pax americana » ? Car entre le président américain Donald Trump et le roi comme le prince héritier, c’est une lune de miel qui se prolonge comme avec le souverain des Emirats arabes Unis, le roi Mohammed Ben Zayed qui passe pour être inféodé aux Saoud.

 

Quand même bien aux Etats-Unis, Mohammed ben Salman ne fait pas l’unanimité. Sur la chaîne Fox News, le sénateur Lindsey Graham avait formulé en octobre 2018 ses craintes de voir « cet individu toxique » devenir un jour  « un des dirigeant sur la scène mondiale » nous rapporte le journal « Le Monde ».

Oubliés les tentes et les chameaux (ou alors pour le folklore traditionnel), les saoudiens vivent dans des appartements de luxes, climatisés et roulent en Porsche  Le gouvernement a initialisé une politique de saoudisation à outrance des emplois afin de stopper l’augmentation du chômage (13% de la population) mais qui laissent plus d’opportunités aux hommes  qu’aux femmes ostracisées et assujetties à leurs maris, au sein d’une société hyper-connectée. Il a fallu attendre l’année dernière pour que les saoudiennes puissent conduire, seules, une voiture sans la  présence de leurs maris. Des buildings luxueux aux rivieras construites pour les touristes, une autre vérité plus terrible se cache derrière le miroir de la réussite économique de cette pétromonarchie !

 

22L’esclavage et la traite des blanches est un commerce juteux dans le royaume. Sous couvert de bureau de placements, les saoudiens font venir des milliers de migrants d’Afrique du Nord, d’Asie ou d’Europe de l’Est en leur faisant miroiter monts et merveilles. En réalité, leurs passeports leur sont confisqués à leur arrivée sur le sol saoudien et la plupart d’entre–eux séquestrés avec peu de droits. Certains occidentaux en ont fait les frais, malgré eux, tant les affaires de ce genre sont nombreuses. Le soft power initié par le prince Mohammed Ben Salman a ses limites.

Selon le chercheur Stéphane Lacroix, auteur du livre « Les islamistes saoudiens – Une insurrection manquée », « Le système saoudien sera toutefois  très difficile à réformer parce qu’il est construit sur des équilibres extrêmement subtils et que la préservation de ces équilibres crée une profonde inertie » déclare t-il lors d’une interview au magazine « L’Orient –Le jour ». 

La politique initiée par le prince Mohammed Ben Salman est à la fois moderniste et ultranationaliste mais entend ménager les oulémas afin de mettre les religieux sous sa botte : « (…) il veut faire des religieux en Arabie l’équivalent d’al-Azhar en Égypte. Cela ne veut pas dire qu’il ne va pas utiliser le conservatisme religieux quand il en aura besoin »  nous avertit ce spécialiste.

 « Le pays est attaqué par ses ennemis, il faut tous être derrière le dirigeant, on parle de complot à longueur de journée dans la presse saoudienne, on arrête les opposants qualifiés de traîtres… Tout un langage qu’on n’utilisait pas avant » affirme Stéphane Lacroix qui dénonce également une dérive autoritariste d’un régime, qui après avoir mis à bas le régime des ayatollahs de Téhéran, pourrait être à son tour tenté d’exporter sa propre révolution. 

« L’Orient pourrait dominer le monde un jour » aurait dit le prince Mohammed ben Salman qui a cependant devant lui une multitude de prétendants à la couronne de Calife (comme la Turquie) et dont le vide avait été occupé un temps par l’organisation armée de l’Etat islamique (DAESH). Prophétie ou simple provocation d’un homme devenu à 33 ans l’un des princes les plus puissants de son pays, l’avenir nous le dira.

Frederic de Natal

Paru le 04/07/2019

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