Un prince bleu Bourbon

Louis de bourbon et ses partisans en espagneFeuilleton aux multiples rebondissements depuis cet été, l’affaire Franco, du nom du chef de l’état qui a dirigé l’Espagne de 1939 à 1975, passionne l’Espagne autant que le sujet divise. Scruté dans ses moindre faits et geste et devenu soudain la coqueluche des médias malgré lui, son arrière-petit-fils, Louis-Alphonse de Bourbon assume son héritage. Quitte à diviser la Légitimité, ses partisans pour lesquels, il est de plein droit Louis XX, roi de France. Entre Espagne et France, le duc d’Anjou est en conflit ouvert avec le gouvernement de Pedro Sanchez que la maison royale elle-même. Dernier épisode en date, le refus du Vatican de soutenir une famille incarnant un héritage aussi controversé.

« Adalbert, qui t’a fait comte ! ? ». L’entrevue est houleuse entre le comte du Périgord et le roi de France, Hugues Capet, qui entend rappeler à ce nobliaux qu’il n’est qu’un fonctionnaire de la monarchie et non pas le souverain d’un pays, alors que celui-ci a envahi la Touraine. Loin de se démonter comme nous le raconte  le chroniqueur du XIème siècle Adhémar de Chabannes, le féodal rétorque … « Hugues, souviens-toi qui t’a fait roi ! ». L’histoire est un éternel recommencement et ce chapitre bien connu de l’histoire de France s’est répété dans les salons feutrés du palais de Zarzuela. La presse madrilène s’est ainsi fait l’écho d’une rencontre entre le roi Felipe VI et son cousin Louis-Alphonse de Bourbon. La séance aurait été houleuse selon le journal El Economista, reprochant au roi de ne « pas assez mouiller sa chemise » dans l’affaire qui l’oppose à la coalition de gauche bien décidée depuis fin juin à exhumer de son tombeau, situé dans le mausolée de la Vallée de los Caïdos.

Président de la Fondation Francisco Franco depuis mars 2018, il a succédé à sa grand-mère, Carmen (1926-2017), une des filles du Caudillo qui l’a élevé dans le souvenir de ce général, qui en 1936 souleva une partie de l’Espagne  traditionaliste contre la république laïque avant de s’imposer 3 ans plus tard sur la scène nationale et internationale. Louis-Alphonse de Bourbon assume ce leg, qui n’en finit pas de diviser historiens comme simples citoyens, et n’hésite pas à le dire publiquement. Une croisade  comme nous l’explique Nicolas Klein, spécialiste reconnue de l’Espagne et  auteur de « Rupture de Ban, l’Espagne face à la crise (paru aux éditions, 2017) : « Louis de Bourbon, en tant que citoyen espagnol, a le droit de refuser publiquement le transfert du corps de son arrière-grand-père. Pour lui, c’est à la fois une affaire de famille et de convictions personnelles ». Catholique convaincu, de garçon timide mal à l’aise sur les plateaux de télévision française, le duc d’Anjou, titre de courtoisie qu’il a reçu au décès tragique de son père en 1989, s’est révélé en Espagne où il réside depuis une quinzaine d’années désormais. Et s’impose de manière surprenante. Futur Grand du royaume, Louis-Alphonse de Bourbon s’est –il opposé directement au roi ? Joint, son secrétariat reconnaît bien volontiers que le prince a été reçu par le souverain mais nie catégoriquement tout esclandre entre les deux cousins. La réconciliation opérée en 2016, entre les deux branches, rivales sous le régime du Caudillo, serait-elle brisée ? La presse spécule sur cette hypothèse. Soutenu par un parti minoritaire formés de carlistes et de nostalgiques franquistes, le « bisniéto » n’a pas pris la peine de démentir toute ambition pour le trône espagnol encore moins ce titre évocateur paru dans la presse,  le 17 juillet : «(le mouvement-ndlr) Soluciona demande l'abdication du roi et défend la légitimité de Louis-Alphonse de Bourbon d'occuper le trône d'Espagne». Menace-t-il réellement la couronne du roi Felipe VI dont le pouvoir est déjà fragilisé par la crise en Catalogne ?  A-t-il réellement des partisans, ceux que l’on appelle les carlistes franquistes et qui l’acclament sous le nom de Luis II comme le rappelait en 1992 le magazine Point de Vue ?

Vallee de los caidos« Il existe peut-être des Espagnols favorables à son couronnement dans leur pays mais je ne les connais pas et ils sont, je pense, très minoritaires ! Ceux qui, outre-Pyrénées, souhaiteraient le renversement de l’actuelle dynastie issue d’une branche cadette des Bourbons d’Anjou sont très largement républicains et n’iraient donc pas défendre les prétentions au Trône d’un autre prétendant. Il y a bien des soutiens du carlisme, qui n’est finalement qu’un légitimisme à l’espagnole, mais les hypothétiques partisans de Louis de Bourbon ne courent pas les rues, loin de là…» déclare Nicolas Klein connu des lecteurs du Figaro Vox ou de Radio France Internationale.

Quelques soient leur force, ils ne cachent pas son soutien au prince sur son compte Instagram où ils se déchaînent contre la maison royale, en particulier contre la reine Letizia, surnommée « l’avorteuse » comme on pouvait le lire sous une vidéo publiée sur ce réseau social, il y a 72 heures, et qui sur le ton de l’humour s’attaque au PSOE.  Tout en protégeant la maison royale afin de couper court aux rumeurs en cours. « Louis-Alphonse ,tu es notre roi » pouvait-on entendre le 15 juillet dernier à la Vallée de Los Caïdos, en présence du duc d’Anjou, accompagné de ses enfants et de son épouse, entre deux selfies et des dizaines de salut romains, sorte de garde d’honneur formée à sa sortie de l’église comme une vidéo en ligne répercutée à travers les médias espagnols le montre. Le franquisme ferait-il son retour en Espagne sous la houlette du duc d’Anjou ?

« Les secteurs nostalgiques de la dictature franquiste sont très minoritaires au sein de la population espagnole. L’extrême droite est globalement résiduelle dans la société de notre voisin ibérique et même la formation Vox (dont le leader est un ami personnel du prince-ndlr), qui connaît un certain essor médiatique et sondagier ces dernières semaines, n’exprime pas spécialement de volonté de revaloriser la figure du dictateur en elle-même. Il existe en revanche de plus larges franges du peuple défavorables à un transfert de la dépouille de Francisco Franco en dehors de la Valle de los Caídos – et ce pour différentes raisons (respect des morts, quels qu’ils soient ; refus de rouvrir les blessures du passé une fois de plus, etc.) » nous explique une nouvelle fois cet ancien élève de l'école normale supérieure de Lyon.

Pourquoi  alors ce silence assourdissant du roi ou de son père, Juan Carlos qui doit son trône au généralissime ? « En Espagne, comme dans la plupart des monarchies européennes actuelles, le roi règne mais ne gouverne pas. Ce n’est pas à lui qu’il revient de définir les orientations générales de l’exécutif ni même de discuter du bien-fondé d’une loi. Lorsqu’elles existent, les interventions du monarque au sujet de l’actualité parlementaire et politique se font généralement en privé et avec très peu d’acteurs. La plupart du temps, le grand public n’en apprend l’existence que par des canaux détournés et après les faits – c’était le cas, par exemple, de l’opposition de Juan Carlos à l’engagement des troupes espagnoles en Irak. Ni Philippe vi, ni son père et prédécesseur n’ont donc à s’exprimer concernant cette affaire (ou d’autres débats en cours), en tout cas pas devant la communauté nationale.  Rien à voir, en ce sens, avec la défense de l’unité espagnole, qui est un devoir constitutionnel du roi. » nous indique Nicolas Klein.

267La famille Franco en appelle alors  au Vatican et lui demande d’intervenir directement alors que le gouvernement vote l’exhumation de la famille Franco (septembre), qui fera appel de cette décision en vain. Et puisque Pedro Sanchez entend sortir les restes du Caudillo de son tombeau, les Franco annoncent qu’il sera transféré dans la cathédrale de l’Almudena, à Madrid où ils bénéficient d’un emplacement. Le gouvernement refuse cette solution, craignant que la cathédrale ne devienne un lieu de pèlerinage franquiste. Surprise, le secrétaire d’Etat Pietro Parolin qui a reçu hier la vice –présidente du gouvernement espagnol a refusé de cautionner un éventuel transfert si tant est que le corps soit exhumé. Car Franco demeure encore dans son mausolée à ce jour et sa famille entend l’y laisser, espérant que la venue prochaine des élections stoppe la procédure d’exhumation.  Dans un communiqué, le Vatican a demandé à la famille Franco de choisir « une solution plus opportune » (manière diplomatique de dire qu’elle ne souhaite pas y voir reposer Franco dans cette église qui lui appartient) et de privilégier les négociations avec le gouvernement, confirmant qu’elle ne s’opposerait pas à cette exhumation. Coupée avec l’indépendantisme catalan qui tente d’abattre le principe monarchique,  cette affaire menace-t-elle donc la monarchie espagnole ? « Pas directement, en tout cas. Le séparatisme catalan et sa campagne permanente à l’encontre de la monarchie (accusée de tous les maux car elle est l’un des derniers remparts institutionnels face à ses desseins) sont plus inquiétants, tout comme la tentative de la part de la « gauche radicale » (Podemos et la Gauche unie, pour l’essentiel) de s’en prendre à la figure du roi, notamment en raison de son discours en faveur de l’unité de l’Espagne le 3 octobre 2017 » précise Nicolas Klein qui minimise l’importance de cette affaire médiatisée. « Le transfert de la dépouille de Francisco Franco ne concerne que très marginalement la famille royale. À mon humble avis, cette affaire ne va pas redorer son blason mais ne va pas la pénaliser non plus. Il s’agit d’un débat plus strictement politique et mémoriel. » ajoute-il.         

Echec au « roi des Francos » comme Louis –Alphonse de Bourbon est surnommé par une presse dont le comportement n’est pas sans rappeler les tabloïds britanniques (deux biographies à charge sont parues en Espagne sur le duc d’Anjou) et dont le parlement européen a réclamé par le vote d’une résolution la dissolution de sa fondation (ce qui obligerait le gouvernement à modifier l’article 20 de la Constitution qui protège la loi de liberté d’expression). Même si il a reçu le soutien de Dona Pilar de Bourbon, sœur de Juan-Carlos, qui a déclaré sobrement, hier, dans « Lifestyle » ! : « C’est une erreur ! C'est comme si on nous annonçait qu’ils allaient déterrer  le roi Philippe II. [Franco] est là depuis une quarantaine d’année et il y est bien. Qu’on le laisse tranquille».   

Le 29 octobre, le gouvernement a toutefois averti Louis-Alphonse de bourbon. « Si la fondation franco s’éloigne de toutes activités légales, nous le ferons fermer» a annoncé Pedro Sanchez qui répondait aux questions qui lui étaient posées par le parti Podemos lors d’une session aux Cortès.

Louis de Bourbon et ses partisansL’affaire  a mis mal à l’aise ses partisans en France, murés dans un mutisme éloquent d’autant que le fils de l’ancien putschiste du 23 février 1981, le  lieutenant –colonel Tejero, lui a apporté son soutien sur son compte Twitter. Les Légitimistes s’abstiennent de commenter ce qui selon l’aveu (anonyme) même d’un cadre de l’Institut de la maison de Bourbon (IMB) est une histoire très « gênante ». Au sein de la Légitimité, on préfère ignorer les informations qui sont distillées sur les réseaux sociaux, seuls vecteurs de diffusion tant la presse française qui s’intéresse aux atermoiements de la famille Franco ne mentionne jamais le prince. Une affaire qui divise les légitimistes qui évitent  de mentionner le second prénom du prince Louis de Bourbon, continuant ostensiblement de le décapiter afin de gommer toute trace de son hispanité (au mépris même de son épouse Marie-Marguerite Vargas qui pourtant l’appelle toujours Louis-Alphonse aussi bien en privé qu’en public). Si certains n’ont pas hésité ouvertement à critiquer ses récentes prises de positions au Congrès des familles –qualifiées « d’extrêmes »- ou ses accointances politiques, d’autres surnommés « les ultras » se sont sentis galvanisés par son retour inattendu sur la scène internationale que lui octroie son combat dans la réhabilitation de la mémoire de son arrière-grand-père. Parmi ses partisans,  on craint  toutefois que ses déclarations ne finissent pas  gêner un jour ses chances de remonter sur le trône de France dont cet aîné des Bourbons est le dépositaire. «De telles prises de position compromettent sérieusement ses chances de régner un jour en France. D’une part, la plupart des Français ignorent tout de ce débat et doivent s’en moquer. D’autre part, je doute qu’ils soient, dans leur majorité, de grands nostalgiques d’un dictateur, quel qu’il soit » confirme l’écrivain Nicolas Klein, que l’on ne peut suspecter d’accointance avec une quelconque mouvance monarchique tant il est éloigné des cercles royalistes.

Chez les Franco, aucune place aux négociations indique la Fondation Franco qui considère le gouvernement comme une « bande de communistes ». Soit le général reste à la Vallée dos Caïdos, soit il sera transféré, une fois les procédures juridiques épuisées, à la cathédrale de l’Almudena où repose déjà les grands-parents maternels du prince Louis-Alphonse de Bourbon. Un prince qui a demandé à la presse de cesser de le harceler. Hors de question a d’ores et déjà rétorqué le gouvernement de Pedro Sanchez qui est résolu faire sortir le corps du général Francisco Franco de la Vallée de Los Caïdos..

Copyright@Frederic de Natal

Publié le 30/10/2018

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