Louis de Bourbon honore Franco

37305923 1060479024109387 3831685112404115456 n«Viva don Luis Alfonso, eres nuestro rey ! dicen los franquistas» (Vive Don Louis-Alphonse, tu es notre roi ! disent les franquistes). C’est un millier d’espagnols qui a répondu dimanche dernier à l’appel du Mouvement pour l’Espagne (Movimiento por España) afin de protester contre la possible exhumation du général Francisco Franco souhaitée par le gouvernement socialiste de Pédro Sanchez. Ce qui aurait dû être une banale manifestation de ce qui reste des héritiers ou des nostalgiques du régime franquiste, est devenu une vaste polémique qui prend de l’ampleur en Espagne. La présence du prince Louis-Alphonse de Bourbon, cousin du roi Felipe (Philippe) VI, prétendant au trône de France, à cette manifestation alimente aujourd’hui toutes les spéculations d’un royaume frappé par une nouvelle crise politique.

Le 8 mars 1972, le palais du Pardo est à la fête. Le généralissime Francisco Franco Bahamonde marie sa petite-fille Carmen Martínez-Bordiú y Franco. Le mariage est d’importance et politique, la foule si nombreuse qu’il a fallu installer des tentes à l’extérieur afin que chacun puisse écouter et voir via un circuit de télévision installé pour l’occasion, l’échange de vœux des deux futurs époux. Le gendre du marquis de Villaverde est loin d’être un inconnu. Il est le petit-fils du roi Alphonse XIII, chassé de son trône par une révolution en avril 1931. Tout un symbole dans cette Espagne qui sort d’une longue guerre civile, entre 1936 et 1939. Le régime franquiste est une monarchie sans roi depuis 1947. Le général entend décider jusqu’à sa mort qui sera le plus apte à monter sur ce trône que se disputé déjà plusieurs coteries monarchistes. Chacun avançant son candidat*. Il y a là ceux qui soutiennent les prétentions carlistes des princes Xavier et son fils Charles Hugues de Bourbon-Parme, ceux qui rêvent de voir l’archiduc Otto de Habsbourg-Lorraine ceindre la couronne espagnole de ses ancêtres, ceux qui complotent en faveur de Don Juan de Bourbon, le fils cadet d’Alphonse XIII et ceux qui envisagent sérieusement de faire monter sur le trône d’Isabelle la catholique et Ferdinand d’Aragon, le prince Alphonse tout juste âgé de 36 ans.

Et c’est justement ce dernier qui est l’objet de toutes les attentions. Son père, Don Jaime de Bourbon incarne à la fois les prétentions de sa famille au trône d’Espagne que de la France. Un tour de passe-passe patronymique et voilà le duc de Ségovie est devenu pour les partisans de la Légitimité renaissante, le roi Henri VI- Jacques. Il est le fils aîné d’Alphonse XIII mais sa surdité accidentelle a contraint son père à le forcer à abdiquer ses droits à la couronne vacante, pour lui et ses descendants. Théoriquement, il est l’aîné des Bourbons, le chef de la maison capétienne et pour ce descendant en ligne droite de Louis XIV, le roi-soleil, ce mariage est l’occasion de retrouver sa place perdue. Franco n’est alors pas insensible au prince Alphonse qu’il juge brillant et intelligent.

un franquiste prend un selfie avec Louis de BourbonLeur première rencontre date du 11 octobre 1955. Franco a fait venir au palais le jeune prince et lui «fait miroiter une situation spéciale en Espagne » dira le baron Hervé Pinoteau. Il discute de la succession du général qui avoue sans ambages que le prince à toutes ses chances. Les courtisans se pressent autour de lui, il est dans les grâces de l’Amiral Carrero Blanco qui fait office de dauphin au régime et qui place le petit-fils d’Alphonse XIII dans une banque afin qu’il apprenne les rudiments de l’économie. Au sein de la famille Bourbon, Don Juan s’inquiète de la montée en puissance de son neveu et va vite le lui faire savoir insidieusement. Lors du mariage de son fils, Juan-Carlos avec Sophie de Grèce, Alphonse doit faire face à quelques mesquines humiliations protocolaires. Il en fallut de peu pour que cela ne provoque un incident mais c’est ici que l’on trouve les origines d’une animosité entre les deux concurrents au trône et qui va durer toute une vie pour Alphonse de Bourbon.


En 1963, le caudillo confesse à ses proches que le prince Alphonse pourrait être une solution si aucun accord n’est trouvé avec Juan de Bourbon ou si cela ne fonctionne pas avec son fils, Juan Carlos, désormais bien placé pour monter sur le trône de Philippe V premier des Bourbons à avoir été couronné en 1700. Alphonse ne cache pas ses relations avec les phalangistes qui l’entourent de leurs attentions, se déclare à la « disposition de son pays » si le général le souhaite. Ce dernier subit d’ailleurs la pression de caciques du régime tel que le ministre Jose Solis ou encore l’amiral Nieto Antunes. Une fois le prétendant carliste exclu, on expédie finalement Alphonse dans u un poste d’ambassadeur en Suède en 1970. Les jeux sont faits !

La naissance de deux enfants, François en 1972 et Louis-Alphonse en 1974 couronne les espoirs d’Alphonse qui voit le trône espagnol de ses ancêtres s’échapper pour rattraper bientôt celui de la France dont il est le dépositaire. Le Franquisme a encore quelques années à vivre. Il sera enterré à la Vallée des morts en novembre 1975, son mausolée surmonté d’une immense croix.

Louis –Alphonse de Bourbon n’a jamais connu son arrière-grand-père mais a vécu dans le souvenir, les photos, la légende qui a été construite autour d’un homme qui détestait autant Hitler qu’il appréciait Mussolini. Celui qui se dit volontiers « monarchiste mais pas anti-républicain » assume pleinement son héritage familial :«Le gouvernement espagnol actuel fait tout pour effacer son héritage. On abat des statues, on rebaptise des rues, et c’est regrettable. Franco a créé la classe moyenne en Espagne, il a créé des forêts, des lacs et des routes, il a empêché que le pays n’entre dans la guerre et que le communisme s’installe. Évidemment il y a eu la guerre civile, mais il ne l’a pas voulue. Il ne faut pas gommer l’Histoire » déclarait-il à Paris Match en 2010 alors que le premier ministre socialiste) José –Luis Zapatero avait ré-ouvert les plaies du passé en faisant déboulonner 5 ans auparavant l’imposante statue équestre du général, en pleine nuit. Et si le prince oublie certains détails noirs de la « dictature », il entend néanmoins s’ériger en protecteur et en gardien de la mémoire de sa famille.

Le prince Louis de Bourbon , sa famille et les franquistesLa récente décision du nouveau gouvernement d’exhumer le général Franco et d’abolir le duché de Franco, attribué à sa mère de droit, semble avoir réveillé le taureau qui sommeillait en lui. Connu pour sa timidité et fuyant les rassemblements de ses partisans en France, le prince Louis-Alphonse a assisté à la messe en hommage de son « bisabuelo », organisé par le Mouvement pour l’Espagne et sous le thème « du pèlerinage patriotique », accompagné de son épouse Marie-Marguerite Vargas et de ses 3 enfants. Selfies, mains serrées, discussions avec les uns et les autres, jamais de mémoire le prince n’avait paru si détendu à la sortie de la messe. Sous le salut romain des franquistes, sous les drapeaux du régime défunt, sous les applaudissements nourris, la présence du prétendant à la couronne de France a déclenché des passions contrastées des deux côtés des Pyrénées. Silence gêné parmi les légitimistes (qui peinent à se remettre de son absence le 21 janvier pour les commémorations liées à exécution de Louis XVI et d’une anarchique communication autour de lui) peu habitués à un tel débordement d’enthousiasme politique et partisan du prince, certains tentant de de minimiser l’impact de cette intervention pourtant parfaitement assumée de la part du duc d’Anjou sur son compte Instagram (il a condamné ceux qui seraient tenté de profaner ce grand temple et qui porterait atteinte à la réconciliation des deux Espagne) quand d’autres applaudissent. Ricanements ou cris d’admirations chez ses adversaires, partisans de la maison d’Orléans qui y voient ici encore une preuve de l’éloignement du duc d’Anjou des affaires françaises et qui se confirment depuis presque un an désormais, le monarchisme français est en émoi. En Espagne, le prince a jeté un pavé dans la mare en sortant de la neutralité au quelle il est pourtant astreint. Sur le parvis de l’abbaye, les franquistes ont crié « vive Don Louis-Alphonse, tu es notre roi ! » sans que le duc d'Anjou ne tente de les calmer, irritant quelque peu le palais royal.

Au contraire, que n’a t-il pas dit sa fierté d’être ici. «Nous avons rencontré beaucoup de familles et de personnes de toute l'Espagne et de l'étranger venues pour prier pour l'avenir de l'Espagne. » a t –il écrit sur les réseaux sociaux, devenu son moyen communication personnel privilégié au détriment des vieilles institutions légitimistes, enfermées dans un certain ultra-catholicisme suranné et dont il ne veut plus entendre.
Le prince viserait-il la succession du roi Felipe VI au détriment de celle de Saint-Louis ? « Je ne prétends ni ne réclame rien » a affirmé lors d’une interview au magazine Vanitatis qui le questionnait au sujet du trône de France. «Mon rôle est de prendre en charge l'héritage historique et culturel de la famille royale de France » surenchérit-il, attendu en septembre prochain à la traditionnelle cérémonie des Invalides aux côtés du comte de Paris, Henri d’Orléans. Fermez le ban !

Soutenu par une minorité de carlistes luisalfonsistes qui l’appellent « Louis II » (le magazine Point de vue l’ayant évoqué entre 1992 et 1993), ils rejettent toute montée sur le trône d’une des deux filles du fils de Juan-Carlos. Éclaboussée par divers scandales (dont encore un visant récemment le roi émérite et d’autres membres de la maison de Bourbon), Louis-Alphonse est vu par certains comme une alternative qui permettrait de pérenniser une institution monarchique malmenée par les indépendantistes catalans et l’extrême-gauche populiste incarnée par un Podemos qui ne cache plus ses tendances républicaines et qui réclame un référendum sur l’avenir de la royauté. Ors Louis de Bourbon n’a jamais fait acte de prétention et n’entend pas le faire, refusant d’endosser un rôle que la presse lui prête étrangement. Peut-être même s’est-il fait déborder par les manifestants, lui qui s’était officiellement réconcilié avec la famille royale entre 2014 et 2016, ce futur Grand d’Espagne qui attend de récupérer son titre d’Altesse royale dont il a été privé en 1987.

Les franquistes rendent hommage  FrancoLa polémique enflant (pas moins de 20 journaux ont titré sur sa présence à la Vallée des morts) devenue le sujet du moment sur les réseaux sociaux, hispaniques, ses moindres gestes scrutés par la presse, il s’est subitement envolé pour le Venezuela hier (officiellement pour raisons professionnelles) alors que l’ancienne vice-présidente de la Fédération d'Associations de Journalistes d'Espagne, María del Carmen Mendizábal, s’épanchait un peu partout sur le « double visage de Louis- Alphonse ». En dépit de la faiblesse de leurs résultats électoraux, «les phalangistes le considèrent comme le véritable héritier de la Couronne, puisque la seule monarchie qu'ils reconnaissent est celle de sa naissance et du mariage de ses parents » écrivait encore la presse espagnole. Et Franco ? Si la présidente du « Mouvement pour l’Espagne », Pilar Gutierrez, a échangé quelques mots avec le prince, volant à son secours à la télévision nationale en démentant que celui-ci ait été à la tête de la manifestation et dénonçant une « fake news » distillée par la presse, un récent sondage semble donner raison au prince Louis de Bourbon. 54% des espagnols (une majorité votant pour le Parti Populaire et Ciudadanos) ne souhaitent pas que le général soit retiré de la Vallée de la mort. Contre 34% en sa faveur (parmi lesquels 71% des votants affirment voter pour Podemos), photo instantanée d’une Espagne au bord de la rupture et qui n’en finit pas de se battre autour de la dépouille du Caudillo et de son héritage.

Du côté de la famille du prince Louis de Bourbon, celle-ci a fait parvenir à leur avocat et au gouvernement une lettre signée interdisant à quiconque d’exhumer le général Franco. La première victoire politique de Louis de Bourbon sous le signe de l’aigle franquiste, devenu involontairement son porte-parole, loin des Lys de France dont il « reste cependant à sa disposition » comme il l’a indiqué lors de sa dernière visite dans l’Hexagone et sous les couleurs du drapeau tricolore (6 juillet), marquant ainsi sa différence avec les partisans du drapeau blanc qui cherche désormais leur prince. Mais aussi un camouflet pour le gouvernement socialiste qui se prépare à une longue bataille contre l’aîné des Bourbons, peut-être au détriment de la monarchie espagnole ou de ses prétentions au trône de France dont il est l'héritier depuis 1989 ?

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Publié le 18/07/2018

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