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La princesse Marie-Esmeralda, accusée par l’Histoire qu’elle combat

Écartée de la Biennale de São Paulo en raison de son lien généalogique avec le roi Léopold II, la princesse Marie-Esmeralda, pourtant engagée dans la reconnaissance du passé colonial belge et la dénonciation de ses exactions, se retrouve victime de l’Histoire qu’elle combat.  

Il est des ironies de l’Histoire que même les plus romanciers n’oseraient imaginer. Marie-Esmeralda de Belgique, princesse militante, écologiste convaincue, défenseuse des peuples autochtones et des victimes du colonialisme, a vu son nom… se retourner contre elle. Invitée à la Biennale de São Paulo, elle en a finalement été dissuadée : sa seule présence aurait risqué de « gêner les artistes », pour la plupart issus de la diaspora africaine. En cause, non pas ses actes, mais un arbre généalogique : son lien de parenté avec Léopold II, souverain belge associé aux exactions commises au Congo entre 1885 et 1908

Une scène presque absurde — et pourtant tristement symptomatique de notre époque.

 

 

Une princesse des causes, pas des salons

Pour comprendre la violence silencieuse de cette exclusion, il faut se pencher sur la femme derrière le titre. Née en 1956, fille cadette du roi Léopold III et de la princesse Lilian, mère de deux enfants, Marie-Esmeralda de Belgique a longtemps mené une carrière journalistique — plume indépendante, signature engagée. Pas de mondanités, mais des reportages, des conférences, des documentaires, des actions de terrain. Elle s’illustre dans la lutte écologique, dans la défense des femmes, dans le soutien aux peuples autochtones  En 2019, elle est arrêtée à Londres lors d’une action d’Extinction Rebellion : une princesse menottée sur le trottoir, ce n’est pas commun mais suffisament pour faire les titres des médias. Elle en sortira fière, déterminée, presque joyeuse d’avoir payé le prix de ses idées.

Et surtout, depuis des années, elle condamne sans nuance la brutalité coloniale mise en place au Congo Belge.  Elle l’écrit, le répète, l’enseigne : « La période coloniale belge a été l’une des plus violentes de toutes les colonisations européennes », n'avait pas hésité à déclarer la princesse au plus fort du mouvement Black Live Matter (BLM). 

Elle est même allée jusqu’à réclamer des excuses nationales, la restitution des œuvres volées, la reconnaissance des millions de vies brisées, générant autant de stupéfactions chez les Belges que de soutiens. Difficile d’imaginer plus clair.

Quand l’histoire l’emporte sur l’individu

C’est pourtant elle, la militante anticoloniale, que l’on a écarté d’un évènement important auquel elle devait participer en marge de la COP30, au Brésil. Le 5 novembre 2025, le commissaire camerounais de l’exposition, Soh Bejeng Ndikung, redoutant que sa présence ne « dérange » les artistes africains présents à l'exposition, les organisateurs ont préféré trancher : mieux vaut éviter les remous. Et la princesse Marie-Esmeralda d’apprendre la nouvelle alors qu’elle se trouvait au même moment à Rio de Janeiro pour la remise du Earthshot Prize, aux côtés du prince William de Galles— double symbole, double humiliation.

Sa réaction a été immédiate : « Nous ne sommes pas responsables de nos ancêtres ». Avant d’ajouter agacée, « et Léopold II n’est même pas un ancêtre direct, mais mon arrière-grand-oncle. ». Jamais, dit-elle, elle n’avait vécu pareille remise en cause. Le choc est d’autant plus fort qu’elle s’est toujours tenue à l’avant-garde de cette mémoire douloureuse. Comme le rapporte le journal Folha de São Paulo, elle aurait souhaité débattre, entendre, comprendre, écouter. Elle le dit avec une douceur presque désarmante :« La Biennale aurait pu être un lieu d’échanges ouverts avec les artistes africains. Un espace pour aborder le passé avec honnêteté, reconnaître les crimes, panser les blessures. L’art sert aussi à cela — relier les peuples. ».

L’arroseur, arrosé ?

Car tout, dans cette affaire, interroge. Pour beaucoup encore aujourd'hui, la dénonciation de l’héritage colonial est légitime, nécessaire, urgente quand elle n'est pas à recontextualiser, à rééquilibrer pour les générations à venir sans ausculter ses points positifs comme négatifs. Mais jusqu’où peut-on dissoudre un individu dans le chaudron ombrageux de son nom ? Peut-on empêcher de parler celle qui précisément réclame justice ? La sanction symbolique ne vise-t-elle pas ici le mauvais destinataire ? La révolution du BLM ne mange t-elle pas désormais ses prores enfants, portée par un radicalisme saugrenu qui refuse de regarder en face et d'affronter ses propres critiques ?

On dit souvent que l’Histoire avance par contradictions. Celle-ci en est une éclatante. Pour certains, la princesse Marie-Esmeralda porte une mémoire, un titre, un leg royal — donc une responsabilité. Pour d’autres, elle incarne l’exact contraire : une voix de réparation, citoyenne, engagée, anticoloniale. Et c’est justement ce paradoxe qui aurait pu nourrir une discussion féconde, une réflexion collective, un face-à-face apaisé.

Mais encore faut-il accepter la complexité. Et notre temps préfère parfois les symboles manichéens, les raccourcis aux personnes. Il faudrait regarder cette affaire non comme un incident mondain, mais comme un symptôme. Nous vivons un moment où la dénonciation historique, indispensable, se heurte parfois à l’incapacité de faire la part entre l’héritage et l’individu. Où l’on balaye les arguments avant d’écouter, où on juge et condamne avant même de pouvoir se défendre . Où l’on soupçonne avant de donner la parole. Où l’on juge une naissance plutôt qu’un engagement. La princesse Marie-Esmeralda, paradoxalement et involontairement, devenue le symbole d'une société qui se perd dans ses travers : celui aussi d’une mémoire trop lourde pour être portée seule, mais trop précieuse pour être évacuée.

En refusant la présence de la princesse Marie-Esmeralda, la Biennale de São Paulo s’est privée d’un pont, d’un lien, d’une passerelle — exactement ce que l’art, dans sa plus haute vocation, cherche à bâtir. Dans cette exclusion silencieuse mais digne des pires autodafés du moine Savonarole, ce n’est pas seulement une femme qui est écartée : c’est un dialogue qui n’a pas eu lieu et qui ne pourra plus avoir lieu, dévoré par une révolution devenue radicale. Et c’est peut-être cela, au fond, le plus regrettable dans cette affaire où les contradicteurs de la fille du roi Léopold III, eux, n’y verront finalement qu’une seul chose : l’arroseur a été arrosé.

Copyright@Frederic de Natal

Date de dernière mise à jour : 27/11/2025