Une phrase, une crise, Karl de Habsbourg embrase l'Europe
Une phrase, une crise, Karl de Habsbourg embrase l'Europe
Lors de son discours annuel sur l’Europe, Karl de Habsbourg-Lorraine a pointé du doigt le groupe parlementaire européen des Patriotes, l’accusant d’être des agents de la Russie. Une attaque qui a provoqué une riposte tout aussi virulente du FPÖ et une crispation jusqu’aux plus hautes instances parlementaires d’Autriche et de Hongrie, révélant une fracture profonde entre deux visions irréconciliables du projet européen.
C’est dans le cadre feutré de la villa Fuchs, à Vienne-Penzing, que Karl de Habsbourg-Lorraine, petit-fils du dernier empereur d’Autriche-Hongrie, a choisi de marquer son 65ᵉ anniversaire par un discours à forte portée politique. Des propos qui ont provoqué de vifs remous dans les deux pays de l’ancien empire de la dynastie impériale, une crise politique.
L’Axe du mal selon le prétendant au trône austro-hongrois
Chaque année, en tant que président du mouvement paneuropéen d’Autriche, Karl de Habsbourg-Lorraine s’adresse aux Européens lors d’un discours sur l’avenir de l’Europe pour l’année en cours. Peu médiatisé, les propos du prétendant au trône austro-hongrois ont pourtant déclenché une vague indignation dans la presse autrichienne.
Appelant l’Europe à « assumer davantage de responsabilités », face à la ministre autrichienne des Affaires étrangères, Beate Meinl-Reisinger, l’ancien député européen (1996-1999) n’a pas mâché ses mots à l’encontre du groupe parlementaire des Patriotes au Parlement européen, né après les élections de 2024. Selon lui, ce groupe ne rassemble ni de véritables patriotes ni des défenseurs de l’Europe, mais des « nationalistes parfois brutaux », animés par un projet visant à détricoter l’intégration européenne. «Le concept de ces partis repose sur un renversement de fait de l'intégration européenne, la réduisant à une simple coopération entre gouvernements, sans institutions communes.», a-t-il dénoncé.
D’abord contre le président américain Donald Trump, s’irritant de ses visées expansionniste, le mépris qu’il affiche vis-à-vis de l’Union européenne (UE) et appelant à approuver le traité du Mercosur qui permettra (selon lui) d’’être compétiteur face à la balance commerciale américaine,
Ensuite contre Pékin. « La Chine ne cache pas son mépris total des droits de l'homme. Sa politique étrangère agressive, conjuguée à une politique économique de dépendance et à l'idéologie communiste, constitue une menace considérable pour le monde libre. », rappelle-t-il, affirmant que ce pays et la Russie forment un axe du mal qu’il faut combattre, militairement si le besoin se fait sentir.
Un discours qui provoque des remous diplomatique
La réaction du Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ) ne s’est pas fait attendre. Le député Leo Lugner a choisi le terrain de l’invective personnelle, attaquant Karl de Habsbourg-Lorraine sur le réseau X par des propos d’une rare violence, évoquant « l’endogamie séculaire » de la dynastie des Habsbourg pour discréditer ses déclarations.
Dans la foulée, Norbert Hofer, ancien candidat du FPÖ à l’élection présidentielle, a annoncé sa démission de l’Ordre de Saint-Georges, un ordre dynastique lié à la maison de Habsbourg dont le Grand Maître est le prétendant lui-même. Estimant que les propos tenus étaient incompatibles avec « l’esprit de respect mutuel », Hofer a déclaré renoncer à son titre de chevalier honoraire, une décision suivie par le député FPÖ Maximilian Krauss. Ces démissions, hautement symboliques, entérinent toutefois une rupture politique et culturelle entre la dynastie impériale et une partie de la droite nationaliste autrichienne, autrefois plus conciliante avec l’héritage monarchique quand elle n’est pas monarchiste elle-même.
La controverse a pris une dimension institutionnelle lors d’une conférence de presse conjointe à Vienne, le 12 janvier 2026, réunissant le président du Parlement autrichien, Walter Rosenkranz (FPÖ), et son homologue hongrois, László Kövér, figure éminent du Fidesz. Tous deux ont fermement rejeté les accusations de Karl de Habsbourg-Lorraine. « Il se trompe complètement », a martelé Rosenkranz, rappelant que l’ancien député européen n’exerce plus aucune fonction politique et s’exprime désormais « à titre privé ». Kövér, quant à lui, a établi un parallèle direct avec le passé communiste de la Hongrie, dénonçant une logique d’exclusion politique rappelant le slogan d’après-guerre : « Pas de démocratie pour les ennemis de la démocratie ». Selon lui, sous-entendre une interdiction des partis du groupe patriotique ou leur marginalisation politique renvoie à des pratiques « très fortement liées à l’époque communiste ».
Dans un registre plus apaisé, tous deux ont mis en avant les liens historiques entre l’Autriche et la Hongrie, héritiers d’une longue tradition commune au sein de l’ancienne monarchie des Habsbourg. « L’Autriche-Hongrie s’inscrit dans cette tradition d’Europe centrale », a affirmé Walter Rosenkranz, voyant dans cette coopération un levier pour défendre les intérêts des petits et moyens États membres face à Bruxelles qui impose sa voix avec les grands États membres ( comme la France ou l'Allemagne).
Sur la guerre en Ukraine, les deux responsables ont appelé à un retour rapide à la paix, saluant les initiatives diplomatiques de Viktor Orbán. Le Premier ministre hongrois, qui maintient des canaux ouverts à la fois avec Moscou et Washington, pourrait selon eux jouer « un rôle de médiateur potentiellement très important ». La sortie de Karl de Habsbourg-Lorraine, qui a aussi critiqué le positionnement de Budapest sans la nommer pour autant, est d’autant plus étonnante, que son frère l’archiduc Georg de Habsbourg-Lorraine est actuellement ambassadeur en Espagne et qu’il existe un courant monarchiste au sein du gouvernement du Premier ministre hongrois.
Le groupe des Patriotes, nouvelle force européenne
Fondé principalement par le Fidesz hongrois et le FPÖ autrichien, le groupe des Patriotes est aujourd’hui la troisième force du Parlement européen. Il est composé 85 eurodéputés issus de 13 pays différents, dirigé par le député du Rassemblement national Jordan Bardella. Il défend une vision souverainiste de l’Union, fondée sur le rôle central des États et la primauté des identités nationales, à rebours de l’approfondissement fédéral prôné par les institutions européennes traditionnelles.
Une divergence de fond qui explique la virulence des échanges : plus qu’un conflit personnel, la querelle oppose deux conceptions antagonistes de la construction européenne. Car au-delà de la polémique, l’affaire « Karl Habsburg » révèle une Europe profondément divisée. D’un côté, une vision intégratrice, héritée de l’après-guerre et incarnée par les élites historiques et institutionnelles. De l’autre, une poussée souverainiste assumée, revendiquant le droit des nations à reprendre la main face à Bruxelles.
Entre mémoire impériale, fractures idéologiques et recompositions géopolitiques, l’Europe centrale apparaît plus que jamais comme un laboratoire des tensions qui traversent l’Union. Et le débat, manifestement, ne fait que commencer.