La « double lignée » au cœur de la succession impériale au Japon

La mise en place d'un groupe d'étude parlementaire dédié à la question de la succession au trône du Japon a ouvert la voie à une possible réforme. Si elle était votée, elle pourrait permettre aux femmes de monter sur le trône ou réinstaurer le principe de la « double lignée » au sein de la maison impériale.

La question de la succession au trône agite le Japon depuis des années. Aujourd’hui, la transmission de la couronne se fait exclusivement par primogéniture masculine telle qu’elle a été établie par la Constitution actuelle qui régit la monarchie du Soleil levant. Après la Seconde Guerre mondiale, la loi de succession de la Maison impériale a été révisée en 1947. Les branches cadettes ont été exclues, certaines réduites au statut de roturier. Les règles de succession sont même devenues encore plus strictes, imposant à l'héritier au trône d'être le fils « légitime » d'un empereur et de son épouse officielle, excluant les descendants des relations issues de concubines. Plus de 75 ans plus tard, le prince héritier Hisahito d'Akishino (17 ans) est le seul membre de la jeune génération de la maison impériale, après son père le prince Fumihito d'Akishino, à être éligible au trône. Une situation qui met la famille impériale en danger d’extinction.

 

Les deux héritiers mâles de la Maison impériale @Kunaicho

Réintégrer la sucession au trône par les femmes

Face au peu de princes disponibles pour la couronne, la question d’autoriser une femme à monter sur le trône divise considérablement l’entourage de l’Empereur, les élus. Bien que la majorité de la population semble acquise à cette idée (80% selon un sondage daté de 2019), les Conservateurs à ala tête du gouvernement pourraient être amenés à étudier la question d’une troisième voie, celle de la « double lignée impériale », proposée en octobre 2023. Takamori Akinori, éminent expert de la maison impériale, s'est érigé en porte-parole de cette mouvance, remettant en question la validité de la succession patrilinéaire enracinée dans l'histoire japonaise depuis des siècles. Lors d'un événement public en juillet 2023, il n’a pas hésité à évoquer ce concept de « double lignée » - une combinaison de lignées maternelle et paternelle – qui pourrait devenir une norme dynastique et régler ainsi le problème de la succession si celui-ci devait avoir lieu. Il a ainsi mis en lumière le rôle central et important des femmes dans la mythologie japonaise, pointant celui joué par la déesse du soleil, Amaterasu Ōmikami, en tant que source de la tradition impériale. L'historien conteste l'idée, largement acceptée, selon laquelle le Japon ancien serait juste une société patriarcale, rappelant que huit femmes ont été des « Empereurs » et que des mariages consanguins étaient autant autorisés que reconnus, instaurant de facto cette « double lignée » comme norme successorale. « En réalité, il y avait aussi des empereurs matrilinéaires. Comme il y avait de nombreux mariages consanguins, il aurait pu paraître plausible d'affirmer que la lignée masculine était le facteur décisif dans la succession. Cependant, nous ne devons pas négliger le fait qu’une approche de succession à double lignée avait été consciemment adoptée et que la lignée peut-être systématiquement retracée, à la fois,  à travers des lignées maternelles et paternelles » explique t-il en des termes qui pourraient perdre les néophytes de la question.

 

 

 

Princesses de la Maison impériale du Japon/ photo Kunaicho

Changer les mentalités et abolir le patriarcat 

« Par exemple, en 715, pendant la période Nara, l'Empereur Genmei ( 707-715  -une femme empereur considérée comme le quarante-troisième monarque du Japon ) fut remplacée par sa fille aînée, l'empereur Genshō (r. 715-724) . Le père de l'empereur Genshō, le prince Kusakabe, avait du sang impérial puisque ses deux parents étaient empereurs », poursuit-il. « Les femmes empereurs ont également joué un rôle historique important. Le règne de l’empereur Suiko (592-628 ; 33) a marqué la période des « Lumières » d’Asuka qui a vu l’introduction du bouddhisme », ajoute-t-il. « De ce seul fait, nous pouvons voir que l'idée selon laquelle les femmes empereurs avaient peu de réalisations notables et simplement des espaces réservés est biaisée.», affirme Takamori Akinori. Plus récemment, l'Empereur Kōkaku ( 1779-1817) a accédé au trône à partir d'une branche  cadette récemment créée au sein la famille impériale. C'est la quatrième fois dans l'histoire du Japon qu'une telle lignée a été instituée  afin de  fournir un héritier et de palier à la lignée principale si celle-ci venait à disparaître. Kōkaku a pris ensuite soin de lier sa propre lignée à celle de la lignée principale en épousant la fille de son prédécesseur, la princesse Yoshiko. Essentiellement, son appel à la légitimité reposait sur un lien de « double lignage ». « Nous n’avons pas le luxe de continuer à insister sur la légitimité de la succession patrilinéaire», réitère t-il, affirmant que les appels à conserver les  traditions sont seulement  « basée sur une vision machiste influencée par les pratiques de la Chine ancienne». «Le fait que les femmes ne peuvent pas être à la tête du pays et de leur peuple est inacceptable. Nous devons reconnaître que ce point de vue est méprisant à l’égard des femmes, qui reste très éloigné de la tradition originelle du Japon et qu’il est en fin de compte à l’origine de la crise de la maison impériale» surenchi Takamori Akinori.

Un rapport de 2005 rédigé par un groupe d'experts chargé par l'administration du Premier ministre Koizuim Junichiro d'envisager des modifications à la loi de la Maison impériale a conclu qu'il « était essentiel d'ouvrir la voie au trône à une femme et/ou empereur issu des lignes matrilinéaire ». Sonobe Itsuo, ancien juge de la Cour suprême et vice-président de ce groupe d'experts, s'est irrité de « cette résistance à l'autorisation d'une femme- empereur ou isssue d'une ligne matrilinéaire »« fustigeant ce  sentiment de dédain  masculin fondé sur l'idée qu'on ne peut pas faire confiance aux femmes » Les modifications proposées devraient, selon  Takamori Akinori, garantir une « succession stable » au trône impérial « tout en éloignant le pays de cette  vision machiste influencée par un passé anachronique» qui le caractérise encore. Pour cet universitaire, la nation se tient désormais à la croisée des chemins, et à  l'occasion de redéfinir son avenir tout  en honorant les traditions, piliers de la nation japonaise.

Copyight@Frederic de Natal

Date de dernière mise à jour : 06/03/2024

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