Princesse Soraya Malek : « C’est une trahison ! »

Princesse Soraya Malek« La voie vers un gouvernement démocratique, préalablement menée par mes grands-parents le roi Ghazi Amanullah Khan et la reine Soraya Tarzi, a été brutalement brisée par la violence (…). J’appelle tous les représentants des institutions, des organisations nationales et internationales à aider le peuple afghan et toutes les femmes qui, au cours de ces dernières décennies, ont accompli un travail acharné et d'énormes sacrifices (…) ». Petite-fille d’un souverain devenu aujourd’hui l’incarnation de la résistance au fondamentalisme, engagée dans la lutte pour l’émancipation des femmes afghanes, la princesse Soraya Malek a accordé ces derniers jours de nombreuses interviews à la presse italienne. Blâmant l’attitude des Etats-Unis et dénonçant la prise de pouvoir des Talibans qui viennent de mettre brutalement fin « à la liberté et à la démocratie auxquelles les afghans aspiraient légitimement », c'est le « coeur brisé » qu'elle accuse le précédent gouvernement en fuite de « trahison ». 

Ghazi Amanullah Khan et Soraya Tarzi« Je pensais qu'il allait y avoir un accord de transition. Comme tout le monde en vérité. Au lieu de cela, on a sacrifié et livré volontairement [l'Afghanistan] sans aucun accord négocié ». Face aux micros de la presse italienne, la princesse Soraya Malek ne cache pas sa colère. « (…) Il n’y a eu aucune résistance de la part de l'armée afghane parce les soldats étaient simplement sans salaire depuis des mois » ajoute-t-elle, dépitée et angoissée par les actuels événements qui secouent l’Afghanistan.  A 67 ans, la princesse Soraya Malek est au chevet de son pays. Elle est la petite fille d’un souverain qui a marqué l’histoire pour avoir largement modernisé ce pays de l’Asie centrale et qui l’a libéré de la domination britannique. C’est sous son règne (1919-1929) que le pays s’est doté d’une première école laïque pour jeunes afghans (filles comme garçons), que le mariage entre mineurs a été aboli et que des mesures ont été prises afin d'interdire la polygamie ou le voile islamique. Un libéralisme sous couvert d’une monarchie constitutionnelle qui n'a cependant pas été du goût de tous et qui a provoqué une révolte tribale menée par Habibullah Kalakânî. Un homme dont le souvenir et les idées rétrogrades continuent encore d’inspirer les Talibans, ce mouvement extrémiste qui vient de s’emparer récemment de Kaboul. Afin d’éviter une guerre civile et malgré une farouche résistance, le roi Ghazi Amanullah Khan et la reine Soraya se réfugient finalement à Rome où ils finiront leurs vies respectives. 

Sort des femmes afghanes avant et après .C’est justement à partir de la capitale italienne où elle est née que la princesse Soraya Malek  entend lever le flambeau de la résistance contre les « étudiants en religion » et attirer l’attention de l’opinion internationale sur le sort des femmes afghanes qui vont être bientôt contraintes de reporter la burqa, ce vêtement traditionnel qui leur couvre entièrement le corps, de haut en bas. « Il est essentiel de sauver la vie de toutes les femmes qui, ces dernières années, ont fait de leur mieux, se sont engagées, sacrifiées pour avoir une voix et jouer légitimement un rôle dans la société » explique la princesse. Sous le règne du dernier roi d’Afghanistan, Zaher Shah, renversé par un coup d’état en 1973, les Afghanes étaient libres de porter des jupes, d’occuper des postes dans les administrations et de suivre des cours en université à l’instar de leurs consœurs iraniennes à la même époque. 

Soraya Malek d'AfghanistanMalgré tout, Soraya Malek reste lucide. Très peu de choses ont été mises en place durant deux décennies de république démocratique et de guerre civile. « Selon des statistiques récentes, le taux d'alphabétisation des femmes de plus de 15 ans n’est que de 17%, celui des filles inscrites à l'école primaire est à peine de 45% et seulement 1% d'entre-elles poursuivent leurs études par la suite. Et que dire des 87% de femmes afghanes qui ont subi au moins une forme de violence physique, sexuelle ou psychologique dans leur vie » déplore la princesse. Elle entend aussi rétablir aussi quelques vérités. « La burqa est une tradition importée d'Inde par les Britanniques à la fin du XVIIIe siècle, bien avant l'arrivée des talibans. Ces derniers ont effectivement contraint toutes les femmes émancipées à la porter. Faute est de constater qu’elle était encore là quand les troupes de l'OTAN se sont installées. Le problème avec l'Afghanistan, c'est que c'est un pays extrêmement dominé par les hommes, ça l'a toujours été : les talibans détestent les femmes. Selon le monde musulman fondamentaliste ou intégriste, un homme ne regarde pas une femme dans les yeux » regrette la princesse royale qui confesse n’avoir jamais compris cet esprit rétrograde, elle qui a grandi dans un pays où les femmes sont libres de porter ce qu’elles veulent. 

Ghazi Amanullah Khan symbole de la résistance aux Talibans« C'est une tragédie. Pour les femmes et les hommes. C'est la tragédie du peuple afghan. Et je trouve horrible qu'on dise que cela a été un échec. Un échec pour qui ? C'était une trahison, plutôt. Les Américains sont allés sur le terrain pendant vingt ans et ils ont fait ce qu'ils voulaient. Les talibans sont entrés dans la ville à moto : ils l’ont conquise sans tirer un seul coup. Le fait même qu'ils ont mis le drapeau taliban sur le palais royal signifie que tout était déjà prévu » affirme la princesse Soraya qui vit la fin du précédent régime comme un crève-cœur et qui s’inquiète du sort de ses compatriotes qui tentent de fuir en masse l’Afghanistan. « Je ne sais pas comment les réfugiés vont s'échapper. L'Afghanistan est maintenant fermé. Le ministère italien des Affaires étrangères a déclaré qu'il accorderait des visas à tous les Afghans qui ont l'intention d'arriver sur notre territoire mais ils ne le permettront pas, car ils ont déjà annoncé que personne ne pourra quitter le pays » poursuit Soraya Malek. La princesse fulmine après Washington. « Les États-Unis ont été accueillis comme des libérateurs et sont repartis comme des voleurs. Je ne veux même pas commenter les paroles d’un cynisme épouvantable prononcés par président Joe Biden » pointe du doigt la petite-fille du roi Ghazi Amanullah Khan.

« J'en ai le coeur brisé » déclare la princesse Soraya Malek. Sa satisfaction personnelle, celle de voir la figure de Ghazi Amanullah Khan, réhabilitée, devenir l'incaranation même de la résistance au régime des Talibans. Un symbole et une revanche de l'Histoire. 

Copyright@Frederic de Natal

Date de dernière mise à jour : 27/08/2021

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