Le prince Mangosuthu Buthelezi a rejoint le Grand éléphant

Figure majeure de la politique sud-africaine, membre de la maison royale zoulou, leader de l’Inkhata Freedom Party (IFP), le prince Mangosuthu Buthelezi est décédé à l’âge de 95 ans. 

Depuis plusieurs jours, son état de santé s’était considérablement aggravé. En dépit des communiqués publiés par son entourage, qui se voulaient rassurants, les tambours zoulous commençaient à préparer la nation sud-africaine à l’inéluctable. Samedi 9 septembre 2023, la famille du prince Mangosuthu Buthelezi a annoncé qu’il avait désormais rejoint Unkulunkulu, le dieu créateur des Zoulous.  Toutes les télévisions nationales ont alors interrompu leurs programmes afin de rendre hommage au Premier ministre du Kwazulu.

Un ambitieux descendant de Shaka Zulu au caractère affirmé

Âgé de 95 ans, Mangosuthu « Gatsha » Buthelezi était une figure majeure de la politique sud-africaine. Né au sein de la maison royale des Zoulous, issu d’une branche cadette, il était le neveu du roi Solomon kaDinuzulu (1891-1933). C’est très tôt qu’il rejoint les rangs de la Ligue de jeunesse de l’African National Congress (ANCYL) aux côtés de futures personnalités de la lutte anti-apartheid. Exclu de la prestigieuse université de Fort Hare en 1950 après avoir participé à des actions de boycott, Mangosuthu Buthelezi montre toute son ambition. Trois ans après, alors que son frère est destitué de son poste de chef (inkosi) de clan des Buthelelzi par le gouvernement afrikaner, il n’hésite pas à prendre sa place. Nationaliste, il remet au goût du jour une cérémonie rendant hommage à Shalka Zulu le fondateur de la monarchie zoulou. C’est d’ailleurs à cette occasion que, pour la première fois depuis le démembrement de l’Empire en 1886, le roi Cyprian (1924-1968) apparaîtra en tenue traditionnelle. La même année, Buthelezi est nommé uNdunankulu kaZulu (Premier ministre) du souverain. Le début d’une carrière politique qui ne va plus s’arrêter et qui va prendre en main les intérêts de sa nation, la seconde la plus grande d’Afrique du Sud. 

Un Premier ministre traditionnaliste 

Alors qu’il prend ses distances avec l’African National Congress  (ANC) de Nelson Mandela, il attire l’attention du gouvernement afrikaner qui trouve dans Buthelezi un interlocuteur plus apte à répondre à leurs attentes que les autres qui combattent le régime de ségrégation raciale. Mangosuthu Buthelezi réclame la restauration de l’État zoulou à Pretoria qui décide finalement de mettre en place un nouveau bantoustan autonome. La naissance du Kwazulu va coïncider avec celle de l’Inkhata Freedom Party (IFP), le parti de Mangosuthu Buthelezi au fait de sa puissance. Le monarque retrouve ses regalia alors que des rivalités s’installent peu à peu au sein de la maison royale. Mangosuthu Buthelezi est gourmand, on le suspecte même de vouloir monter sur le trône de ses ancêtres (un projet que Pretoria a caressé un temps avant de l’abandonner puisque le roi Cyprian avait finalement reconnu le gouvernement afrikaner comme autorité supérieure). Premier ministre du bantoustan, Mangosuthu Buthelezi déclare que son état autonome est un « pays libre », se plaçant volontairement en opposition à tous les autres mouvements noirs de libération qui ont pris les armes contre Pretoria. 

Un allié de Pretoria devenue la bête noire de l'ANC

Mangosuthu Buthelezi jouit d’un certain prestige parmi les Africains, principalement dû au fait que les leaders de l’ANC ont été quasiment tous emprisonnés ou assassinés. Mais pour l’ANC et le Mouevement de la Conscience noire, le nouvel allié de Pretoria est un homme à abattre. Steve Bantu Biko, qui a pris le leadership du mouvement de Libération, en fait sa principale cible et parle de lui comme de « quelqu'un qui semblait noir, mais qui opérait comme l’extension d'un système blanc ». Le divorce est consommé en 1980 entre Buthelezi et ses anciens camarades de combat qui pensaient qu’il serait un relais pour leur lutte armée. Une décision bien loin de faire trembler ce prince zoulou qui considère son peuple comme une race divine qui se doit de gouverner les autres. Dans la foulée, Buthelezi créé même un syndicat allié à l’IFP afin de contrer la montée en puissance de l’ANC tout en maintenant une certaine ambiguïté avec Pretoria. Ainsi, lors des émeutes de Soweto en 1976, il condamne autant les violences policières qu’ils accusent ses opposants d’avoir envoyé des enfants au massacre. Son attitude conservatrice lui permet de nouer des liens avec Londres de Margaret Thatcher et avec Washington de Ronald Reagan qui apprécient ce trublion de la politique sud-africaine. 

Opposant acharné à Nelson Mandela qu'il rallie in extrémis. 

Son aura va considérablement baisser dès lors que Pretoria décide d’engager des négociations avec Nelson Mandela afin d’organiser des élections multiraciales en 1988. Pour Mangosuthu Buthelezi, il n’est pas question de céder une once de pouvoir à l’ANC. D’ailleurs, c’est même l’occasion de retrouver une pleine indépendance. Le gouvernement afrikaner joue sur les deux tableaux. Tout en serrant la main à Mandela devant les photographes, il arme et entraîne secrètement les militants de l’IFP. Le pays sombre peu à peu dans la guerre civile et ethnique entre mouvements africains sous le regard des Afrikaners qui tirent les ficelles de cet affrontement sanglant. Buthelezi va former une alliance avec les autres présidents de Bantoustan qui refusent la moindre concession à Mandela et avec le Parti Conservateur dirigé par les ultras de l’Apartheid. En 1993, il intègre même l’Afrikaner Voklsfront, rassemblant toutes les composantes de l’extrême-droite blanche,  se prépare à une marche sur Pretoria afin de mettre fin au régime du Président Frederik de Klerk. Mais l’expédition du Mouvement de résistance afrikaner (AWB) dans le Bophuthatswana va ruiner les espoirs des ultras à maintenir la ségrégation raciale.  Pis, Buthelezi est entré en conflit avec le roi Goodwill Zwelithini qui est proche de Nelson Mandela. 

Figure majeure de l'histoire sud-africaine

Pour Mangosuthu Buthelezi, il s’agit de manœuvrer habilement. Il retourne sa veste et obtient que son bantoustan conserve son autonomie au sein du nouvel état fédéral en devenir, que le roi conserve ses regalia et obtienne une pension mensuelle. Il abandonne toute idée de séparatisme et intègre l’IFP dans les premières élections multiraciales. Un succès mitigé, mais avec ses 11%, Mangosuthu Buthelezi est élu député (il sera constamment réélu jusqu’en 2019), montre qu’il reste encore une force politique avec laquelle il faut composer. Mandela n’a pas d’autres choix que de le nommer Ministre de l’Intérieur. Un poste qu’il détiendra jusqu’en 2004. Il sera même désigné une douzaine de fois président par intérim.  Le chef de clan a sauvé son royaume (même si le gouvernement local est passé entre les mains de l’ANC) et ne sera pas inquiété par la Commission Vérité et Réconciliation (TRC) mise en place pour évaluer et inculper ceux qui ont été responsables d’atteintes aux droits de l’homme durant l'Apartheid. 

Affaibli par la maladie, Mangosuthu Buthelezi va jeter ses dernières forces dans la guerre de succession qui frappe la maison royale Zoulou au décès du roi Goodwill Zwelithini en 2021. C’est grâce à lui que le roi actuel Misuzulu Sinqobile kaZwelithini doit son trône. Ce dernier l’avait maintenu à son poste de Premier ministre traditionnel. Un baroud d’honneur pour cet orateur de talent au destin hors norme .

Copyright@Frederic de Natal

Date de dernière mise à jour : 10/09/2023

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