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La résistance monarchiste au nazisme

Le Bendlerblock est un vaste complexe de bâtiments situés en plein cœur de Berlin. Actuel siège secondaire du ministère fédéral de la défense, il occupe une place importante dans l’histoire du nazisme allemand. Au centre de la cour d’honneur, posée à même le sol, une plaque rappelle le sacrifice de ces hommes qui ont courageusement tenté de renverser le cours de l’histoire, le 20 juillet 1944. Véritable complot, l’opération Walkyrie a été au cœur du plus vaste mouvement de résistance monarchiste antinazi, organisé par le cercle de Kreisau. Un épisode méconnu de l’histoire allemande.

 

40 2Lorsqu’Adolf Hitler arrive au pouvoir  le 30 janvier 1933, par le truchement d’un jeu alliance sorti des urnes, sa nomination comme chancelier ne fait pas l’unanimité au sein de la Reichswehr  («force de défense du Reich »). Le baron Kurt von Hammerstein, commandant en chef de l’armée de Terre, avait pourtant averti le vieux maréchal Président Paul Hindenbourg de ne pas nommer le leader du parti national-socialiste des travailleurs allemand (NSDAP) à la tête du gouvernement, menaçant même de faire tirer la troupe. L’homme est un pur produit de l’aristocratie prussienne, décoré de la croix de fer lors de la première guerre mondiale. Il se méfie des thèses raciales propagées par  Herr Hitler  dans son livre «Mein Kampf » (Mon combat) et qui heurte ses sentiments personnels. Quelques jours auparavant, il avait tenté de convaincre le futur maître de l’Allemagne de créer une armée indépendante de tout pouvoir politique. En vain, mais ici, le premier acte de résistance d’une armée divisée, entre rejet et approbation du nazisme. 

 

Même chez les Hohenzollern, la famille impériale déchue le 9 novembre 1918,  au lendemain de la défaite, on laisse transparaître une certaine fascination devant la figure du putschiste bavarois ou un dégoût avéré, comme Guillaume II qui pourtant espère secrètement remonter sur le trône grâce à lui. Les mouvements monarchistes, comme le Parti populaire national allemand (DNVP), pensent pouvoir d’ailleurs manipuler cet orateur de talent afin qu’il les aide à réaliser, leur but ultime,  la restauration de la monarchie. La République de Weimar est en proie à l’anarchie politique sur fond de profonde crise économique et sociale. Mais pour von Hammerstein, les nazis ne sont « qu’une bande de criminels ». Il n’est pas le seul à le penser.

41 2Le Bayerische Volkspartei (BVP), qui gouverne la Bavière depuis une dizaine d’années, va s’employer à freiner les ambitions d’Adolf Hitler avec l’aide du prince Rupprecht, l’héritier de la couronne qui tente un coup d’état en février 1933. C’est un échec. Effrayé, le parlement n’arrive pas à  faire proclamer roi,  le fils du roi Louis III. Les monarchistes bavarois sont raflés, envoyés en camp de concentration, le BVP interdit. Premier coup de semonce qui en appellera d’autres très rapidement afin au pas de mettre cette aristocratie imbue de ses privilèges. La marge de manœuvre du baron devient étroite, il doit démissionner. La nuit des longs couteaux  (juin 1934) n’épargnera pas l’aristocratie comme le chancelier Kurt von Schleicher, assassiné par les sections de sécurité (S.S.). Les organisations monarchistes sont dissoutes (y compris en Autriche), leurs milices armées immédiatement fusionnées au sein du nouvel ordre qui se met progressivement en place et qui va bientôt basculer l’Europe dans un nouveau conflit mondial. La résistance va pourtant s’organiser contre le régime hitlérien. Et parmi lesquels les monarchistes. En 1938, dans le château de Kreisau, propriété de la famille von Molkte, le comte Helmuth James a réuni autour de lui divers personnalités de l’aristocratie. Il est le petit-fils du général Hemuth von Moltke (1848-1916), chef du grand-état-major du Kaiser entre en août-septembre 1914, 31 ans et abhorre l’idéologie antisémite prêchée par Hitler.

Lorsque les juifs sont exclus des affaires économiques du Reich,  le comte Helmuth James prend conscience qu’il est temps de mettre fin à cette folie collective. Le cercle de Kreisau est né. Au départ, ses membres ne font que discuter et il n’est nullement envisagé de perpétrer une action violente. Mais par une curieuse ironie de l’histoire, il va servir de base à la future opération Walkyrie. Car si Helmuth James von Molkte peut s’auréoler de la gloire de son grand-père, son cousin Claus von Staufferberg va jouer un rôle déterminant lors de l’attentat du 20 juillet 1944. A ses côtés, le comte Peter Yorck von Wartenburg, de 2 ans son cadet, qui a fait ses études au sein du Corps Borussia, l’élite aristocratique prussienne, sorte de fraternité non raciale qui avait irrité fortement les nazis.  Von Wartenburg sera heurté par l’expulsion des juifs de la corporation. Il éprouve une haine tenace face aux partisans du Führer qu’il a surnommé le « Gengis khan allemand » lorsqu’il apprend les ravages de la Wehrmacht en Pologne. Le comte Michael von Matuschka qui adhéré au cercle, travaille au ministère de l’intérieur de l’Etat libre de Prusse. Il s’est noué d’amitié avec Fritz-Dietlof von der Schulenburg, un fonctionnaire surnommé le « comte rouge », proche des idées socialistes. La liste des membres du cercle est longue, connue dans l’histoire allemande sous le sobriquet de « clique des comtes ». A juste titre !

Avec la défaite de Stalingrad (1942) et la campagne d’Italie (1943), le régime nazi connaît ses premières grandes défaites et ses fissures. Loin de se complaire dans la campagne de Silésie, la « clique des comtes » a noué des contacts avec d’autres mouvements de résistance comme celui des catholiques de Cologne, le cercle de Fribourg, des communistes modérés et ou encore le groupe de Franz Sperr qui a organisé autour de monarchistes bavarois, de ministres et de banquiers un mouvement de résistance qui reçoit ses ordres de l’héritier à la couronne de Bavière. C’est d’ailleurs au cours de l’hiver 1942 qu’il a rencontré Helmuth James von Molkte. Il reste cependant sceptique sur les réussites d’un coup d’état dont les conjurés peinent à dessiner les détails. Enfin, il y’a Carl Friedrich Goerdeler.

 

42 1Ce commissaire des prix sous le gouvernement de son ami Heinrich Brüning, que l’on entrevoit comme une alternative face à la montée d’Hitler, quitte le DNVP brutalement lorsqu’il s’aperçoit que le mouvement monarchiste commence à travailler avec le parti nazi. Goerdeler refuse même d’appliquer les lois raciales et va aider financièrement divers hommes d’affaires juifs de Leipzig dont il sera le maire entre 1930 et 1937. Car pour ce conservateur, point de salut autrement que dans la restauration de la monarchie impériale sous une forme constitutionnelle. Et si un Hohenzollern ne fait pas l’affaire, il y’a « chez les Wittelsbach, des princes qui pourront fournir de dignes monarques » comme le rappellera Gerhard Ritter dans son livre consacré à la résistance allemande, paru en 1954. Il est vrai que l’attitude du Kronprinz Guillaume avait frigorifié plus d’un monarchiste allemand, agacé par ses actions. Le fils du Kaiser avait permis la jonction des corps-francs allemands et des anciens combattants de la Grande guerre avec le parti nazi. Et pire, il s’affichait sous les bras levés, avec Herr Hitler, un mélange des genres qui ne plaisait pas à tous. A contrario, du prince Louis-Ferdinand de Prusse (1907-1994), le fils du prince héritier, qui était en relation avec la résistance. Avec la promulgation en 1940 du « décret princier », le Prinzenerlass, qui interdit à tous les membres de familles royales de faire partie de l’armée , le fils du Kronprinz vit dans son château de Hohenzollern.

 

Le complot du 20 juillet 1944 est indubitablement un complot monarchiste visant à l’élimination du Führer et restaurer la monarchie à court terme. Et celui qui va en être la pièce maîtresse n’est autre que le comte von Stauffenberg. En 1938 déjà, un groupe d’officiers avait tenté de se débarrasser du dirigeant nazi mais avait échoué : le comte Gerhard von Schwerin (1899-1980) dont le destin plein de rebondissements a été oublié, fera les frais de la purge qui touche tout l’état-major. Cette méfiance entre l’armée et les politiciens de Berlin demeurera jusqu’aux premières victoires de l’armée allemande au début de la guerre. Mais sa fin pressentie, pointant le bout de sa baïonnette, von Stauffenberg décide qu’il est temps de passer à l’action. Le complot est vaste,  touche toutes les composantes monarchistes déjà citées. On trouve même Kunrat von Hammerstein, le fils du Baron,  et sa sœur Marie-Gabriella,  Wilhelm Friedrich Rochus, comte de Lynar ou encore le maréchal « Erwin » von Witzleben.

44Personne ne doute de la fidélité de von Stauffenberg, borgne, amputé d’une main et de 3 doigts de l’autre  perdus lors de la campagne de Tunisie (avril 1943). On ne songe même pas à le fouiller lorsqu’il arrive dans la Tanière du Loup (Wolfsschanze), le quartier général d’Hitler, à Rastenbourg. C’est un héros, un de ces « von dont l’Allemagne est fière et dont on ne connaît aucune affaire qui pourrait entachée sa réputation d’aristocrate intègre. Tout au plus, à 36 ans, peut-on lui reprocher sa muflerie envers les femmes, « ce malheur nécessaire » comme il écrit lors de son mariage. Il sert la patrie, mais ne reconnaît pas la « gueuse », reprenant un terme employé par l’Action française, ce mouvement monarchiste français anti-hitlérien mais proche de Vichy. Il avait accueilli l’arrivée d’Hitler comme « une formidable opportunité » avant de déchanter. Il manifeste ses doutes sur les projets d’invasion de la Tchécoslovaquie ou de l’Autriche ; il sera écarté de l’état-major en 1938 comme une bonne partie de l’aristocratie dont le « peintre raté » se méfie. « Il veut une Allemagne grande quand Hitler veut une grande Allemagne ». Tout est dans la nuance, il ne veut pas de pogroms (il sauvera de la mort sa belle –sœur juive) et ses convictions démocratiques se heurtent aux arrestations massives perpétrés par les SS dans le milieu communiste. Ce fidèle de Saint-Thomas d’Aquin tente de convaincre les américains de se joindre au complot, peine à rassembler des généraux réticents. Seuls 5 grands noms sur les 3500 que compte l’armée allemande accepteront de suivre alors que les dissensions entre l’état-major et Hitler ne font que croître. Les officiers agissent comme une caste et personne ne songe à trahir le secret. Pis, Heinrich Himmler, le chef des SS, qui a obtenu des informations ne prend pas la peine de mettre au courant son «maître ». Sait-on jamais où le vent tournera.

 

On connaît la suite. Hitler à la « chance du diable ». Il échappe à la déflagration qui détruit son bureau. Von Stauffenberg avait pourtant bien déposé la bombe, dans un cartable, à un mètre du Führer. Sa puissance n’avait pas été suffisante et le lieu trop grand (à la base, la réunion avait été planifiée dans une salle fermée du bunker mais la chaleur de l’été avait forcé les nazis à changer de lieu). A Berlin, les conspirateurs activent la seconde partie du plan, y compris à Paris ou Carl Heinrich von Stülpnagel fait arrêter tous les officiers de la SS. Peut-être d’ailleurs la seule opération réussie de ce coup d’état pour lequel on a demandé au prince Louis-Ferdinand d’attendre dans son château. Les conjurés ayant prévu de le mettre à la tête de l’état après l’effondrement du régime nazi avec Goerdeler comme chancelier. Une fois la surprise passée, les premières heures de ce putsch, baptisé du nom mythologique d’ « Opération Walkyrie », laissant penser à sa réussite tournent à la catastrophe. Les conjurés avaient sous-estimé la fidélité des troupes à l’égard du chancelier et l’absence de von Stauffenberg, dans l’avion qui l’amène dans la capitale, joue en leur défaveur. Cette figure centrale du complot, présent, aurait pu fédérer si tant est que certains sites comme le ministère de la propagande avaient été aussi sécurisés. Des failles dans l’opération qui vont contribuer à son échec. Lorsqu’il arrive,  von Stauffenberg  doit annoncer qu’Hitler est vivant. Ceux qui hésitaient encore finissent par l’abandonner alors que les SS reprennent progressivement  le terrain. Plus de 200 personnes sont arrêtées, condamnées (von Wartenburg est pendu en aout 1944, le comte de Lynar ou encore  le maréchal « Erwin » von Witzleben exécutés le même mois. Citons encore  Franz Sperr  pendu en janvier 1945 avec von Moltke. Goerdeler sera, quant à lui, exécuté le 2 février 1945..). Von Stauffenberg est immédiatement mis devant un peloton d’exécution, séance tenante, dans la lumière des phares. Le corps criblé de balles, le héros tombe en chevalier, en criant « Vive la Sainte Allemagne ! ».

Longuement interrogé par la Gestapo, le prince Louis–Ferdinand doit sa vie au chef d’état-major de la maison royale, Kurt Freiherr von Plettenberg qui préfère se suicider afin de sauver l’héritier de la dynastie impériale. Une fois, la police allemande éloignée, le prince s’empresse avec sa famille de faire ses paquets, pour se réfugier à l’Ouest. Une partie de la famille royale de Bavière est arrêtée et envoyée en camp de concentration.

La dernière victime de ce complot ne sera autre que le « renard du désert ». Blessé par un mitraillage aérien, au moment du complot, Erwin Rommel, ce maréchal indissociable de l’histoire de l’Afrika Korps, n’avait pas été inquiété. Quand Hitler apprend qu’il a été de mèche avec la « clique des comtes », il envoie une estafette chez lui avec un ordre de suicide. On est le 14 octobre 1944. Il aura droit à des funérailles nationales, dernier acte tragique de l’histoire du mouvement monarchiste de résistance allemande, dont les derniers membres survivants verront néanmoins la fin  du régime nazi, le 8 mai 1945.

Copyright@Frederic de Natal

Paru le 08/05/2019

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