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Le trône impérial d’Annam, objet d’une étrange querelle dynastique

Dien Bien Phu a sonné le glas de la monarchie vietnamienne en 1954 comme celle de l’Indochine. La lignée directe de la maison impériale des Nguyen s’est éteinte, il y a quatre ans. Aujourd’hui, il est difficile de déterminer qui est le réel prétendant au trône du Dragon d’Annam tant la confusion règne au sein de cette dynastie vieille de cinq cents ans.

Pour beaucoup de Vietnamiens, l’empereur Bao Dai, de son vrai nom Vinh Thuy, n’a été qu’une marionnette au service du colon français. C’est un adolescent de 13 ans lorsqu’il monte sur le trône des Nguyen en 1926. L’Annam (futur Vietnam), son pays, est désormais une composante de l’Indochine, vaste territoire colonial français regroupant également le Laos, le Cambodge et la Cochinchine en son sein. Éduqué à Paris, le jeune homme comprend très rapidement quels sont les avantages de sa position, mais aussi les inconvénients qui vont avec. Il n’est pas pressé de revenir à Hué, la capitale impériale, pour y règner. Il faudra toute la diplomatie du gouvernement pour le faire monter dans un avion et l’acheminer vers son destin profondément lié à l’histoire coloniale française en Asie. Réformateur, Bao Dai devient un rempart au communisme montant au Vietnam et dont la théories enseignées par Ho Chi Minh, menacent la monarchie.

Un souverain opportuniste

Bao Dai est aussi un nationaliste doublé d’un opportuniste. La Seconde Guerre mondiale va lui donner l’occasion de s’affranchir de la tutelle française. Incapable de stopper l’avancée japonaise, les autorités coloniales doivent se résigner à accepter la présence du Soleil Levant sur son territoire alors que Bao Dai s’enferme dans d’interminables parties de chasse. Une vie oisive qui lui permet d’abandonner ses fonctions officielles, laissant le Japon et la France de Vichy gouverner son Annam dès 1940. Alors que le conflit est sur le point de se terminer et qu’ils perdent pied, le 9 mars 1945, les Japonais vont organiser l’impensable : le massacre de l’appareil militaire français et des colons. Profitant du désordre et poussé par l’ennemi à agir, Bao Dai proclame l’indépendance d’un Vietnam unifié et se place sous la protection des Japonais. Le largage des deux bombes atomiques va ruiner ses espoirs et pis, permettre aux Viet Minh communistes de s’emparer du pouvoir. Il abdique le 25 août 1945 et accepte la position de conseiller suprême offert par Ho Chi Minh. Sans réels revenus fixes et craignant pour sa vie. Le « citoyen Vĩnh Thụy » reste pourtant le symbole d’une réconciliation nationale. Ce qui déplaît fortement aux communistes. Profitant d’un voyage en Chine, l’Empereur s’enfuit vers la France qui s’empresse de le reconnaître comme seul vrai chef d’Etat et lui restitue ses rentes.

De la restauration à l'exil

Ramené dans les fourgons militaires de la France, il est restauré dans ses attributs impériaux. En grande pompe et pour peu de temps. Les défaites françaises s’accumulent face à la résistance du Viet Minh. La bataille de Dien Bien Phu (1954) sonne le glas de l’Empire. La IVe République négocie avec le Viet Minh et l’opposition. Les monarchistes auront peu de voix au chapitre. Le référendum qui suit (octobre 1955), largement truqué, contraint Bao Dai à abdiquer. Le Vietnam est séparé en deux, avec un sud dirigé par les nationalistes, le nord par les communistes. Réfugié en France, converti secrètement au catholicisme (Jean-Robert) depuis des années et remarié, Bao Dai s’éteint à Passy, en 1997, ultime témoin d’un chapitre tumultueux de l’Histoire de France. Il recevait peu, ne s’intéressait plus aux affaires de son pays, traversé par une longue guerre civile et n’avait pas réagi à la réunification de son pays sous les couleurs du Viet Minh. Un régime communiste qui a fait déposer une gerbe sur sa tombe le jour des funérailles.

Bao Long  @Wikipedia

Une lignée directe qui s'est éteinte 

Sa succession est l’objet de toutes les attentions. Play boy invétéré, Bao Dai aimait les femmes. De son premier mariage avec Nam Phuong (1913-1965), il a eu 5 enfants dont deux fils. Le prince Bao Long reprend la succession. Une enfance triste, selon ses propres commentaires, athée, il suit son père dans ses aventures indochinoises. On le suspectait même de sympathies communistes durant sa jeunesse. D’ailleurs, lorsqu'il exprime le désir d’entrer dans l’armée vietnamienne en 1954, son père refuse catégoriquement. Ce sera l’école militaire de Saint-Cyr et de Saumur avant de servir comme Lieutenant dans la Légion étrangère durant la guerre d’Algérie où il va s’illustrer. Ses relations avec son père sont tendues et ils finissent par s’éloigner progressivement l’un de l’autre. On songe même à lui pour le trône du Vietnam. Du moins c’est ce que promet le futur président du Sud-Vietnam, Ngô Dinh Diêm, qui aurait promis devant Dieu de soutenir ses droits au trône. L’Histoire en décidera autrement. On ne lui a connu que peu de relations, une vague tentative de mariage, une vie sentimentale qui sera discrète comme son décès en 2007 à l’âge de 71 ans. Son cadet Bao Thang recueille l'héritage. Sans faire véritablement parler de lui et de rendre l’âme une dizaine d’années après son frère, laissant une dynastie vieille de 500 ans, orpheline.

Querelle de prétendants

Le trône du dragon est aujourd’hui l’objet d’une querelle dynastique nébuleuse. Il n’y a aucun communiqué officiel qui est paru rendant public le nom du nouveau prétendant au trône. Deux noms se dégagent pourtant si on tient compte de la généalogie impériale. Mais sans pouvoir faire consensus parmi les historiens et les spécialistes des monarchies. Pour certains, l’héritier serait Bao An (né en 1952), fils de Bao Dai et d’une de ses concubines, Le Thi Phi Anh. Il vit aujourd’hui aux États-Unis où réside une large partie de la diaspora vietnamienne qui a fuit le sud à la fin de la guerre civile (1975) . A la fin de la monarchie, lui et sa famille ont été expulsés de la résidence officielle où ils vivaient. Fin des privilèges, sa mère décide de rester dans le pays en dépit des affrontements. Bao An entre en 1972 à l’école militaire vietnamienne de Quang Trung après ses études, mais ne sera jamais envoyé au front. On ignore même pourquoi, il a été subitement transféré dans une autre unité très rapidement dissoute. Il lui faudra attendre 1992 avant de débarquer aux États-Unis grâce à sa belle-famille et de s’installer dans la ville de Westminster (Californie).

L'Empereur Duy Tan @wikicommons

Un prince très républicain

Face à lui, le prince Guy Georges Vĩnh San (né en 1933). C’est le fils de l’Empereur, placé sur le trône du Vietnam entre 1907 et 1916. Nationaliste, ce dernier va tenter de s’émanciper de la tutelle française. Il organise en secret un soulèvement qui sera vite éventé à la suite d’une trahison. Il est alors déporté à l’île de la Réunion par les autorités coloniales. Lors de la Seconde Guerre mondiale, il décide de rallier la résistance et le général de Gaulle. Le monarque se fait remarquer par ses capacités de radiotélégraphiste et son nom revient dans le jeu politique vietnamien au moment où la France commence à reprendre son ancienne colonie aux Japonais et aux communistes. Le trône est vacant et attise les convoitises au sein de la dynastie Nguyen. Le prince Cuong Dé (1882-1951), descendant de l’Empereur Gia Long, est un comploteur, un révolutionnaire. Fondateur de la Ligue pour la restauration du Vietnam en 1938, il mène une rébellion monarchiste contre la France et se propose en alternative aux Viet Minh. Il a pris contact avec les Japonais et tentent de les convaincre de le mettre sur le trône du Dragon comme ils l'ont fait avec  Pu Yi, le dernier Empereur de Chine, au Mandchoukouo. Depuis Taïwan, il anime une radio, invectivant ses compatriotes à résister aux Français. Pourtant, les Japonais décideront de soutenir Bao Dai. Il tente une nouvelle fois de s'imposer, affirmant même aux Français qu’il garantira leur droit à diriger le Vietnam. Mais nul n’est dupe et pour de Gaulle, seul l’Empereur Duy Tân est le candidat qui permettra l’unité du Vietnam. Un projet qui ne verra pas le jour, le principal concerné sera victime d’un accident d'avion. 

Le trône du Dragon, sa guerre numérique et son mouvement monarchique controversé

Sur le net, les partisans des deux prétendants se livrent en secret à une guerre numérique sur l’encyclopédie en ligne Wikipédia. Sans que les intéressés ne s’en préoccupent. Aux francophones, le prince Guy Georges Vĩnh San, aux anglophones, Bao An. La fiche de ce dernier semble avoir été créée par des bots informatiques étrangers et de la fiabilité de ses sources peuvent être remise en question. C’est pourtant Guy Georges Vĩnh San qui semble le plus proche du trône vietnamien. Vichy a tenté de le rendre illégitime afin qu’il ne revendique pas un jour le sceau du Dragon. En vain. En 1946, un tribunal français reconnaît sa filiation. Père de 4 enfants, il a fait un début de carrière dans l'armée française (de 1956 à 1967) avant de rejoindre la Direction générale des douanes de l’aéroport d'Orly (1969-1981) et plus tard à Saint-Denis de Réunion (1991-1996). Très critique à l’égard de la colonisation (il a visité Hué en 1987 et en 2016), du trône, il ne revendique rien. « L'époque de la monarchie vietnamienne s'est terminée en 1945, avec l‘abdication de Bao Đại. Je vis avec l‘esprit républicain et ses valeurs d'Indépendance, de Liberté, Égalité et Fraternité » a déclaré le prince Guy Georges Vĩnh San en 2008.

Qu’est devenue la mouvance monarchiste vietnamienne ? Elle demeure dans l’attente d’un autre futur ou s’est résignée à l’inéluctable. La Vietnamese Constitutional Monarchist League (VMCL) a été fondée en 1993 par Phuc Buu Chanh Nguyen, un prince réfugié après la chute de Saïgon en 1975 et qui s’est auto-proclamé régent. Viscéralement anti-communiste, soutenue par le Parti Républicain, très politique,  elle estime que seule la maison impériale peut « préserver l’indépendance culturelle du Vietnam ». L’organisation est controversée et n’a reçu aucune reconnaissance de la part d’un des prétendants au trône. D’ailleurs, le prince Bao Long a condamné publiquement ses activités (2004). Elle n'a aucun soutien au Vietnam, démocratie rouge qui semble avoir remisé définitivement son idée monarchique dans le grenier de l’Histoire coloniale de l’Annam.

Copyright@Frederic de Natal

Date de dernière mise à jour : 14/11/2022

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