Le Bogdo Gegen de Mongolie

Bogdo gegen ixA Oulan Bator, on attend le retour du Khan Bogdo Gegen X sur son trône ! Le monarchisme mongol, une histoire méconnue. C’est dans un monastère d’Oulan Bator, dans la quiétude , que le 1er mars 2012 s’est éteint le neuvième Jebtsundamba Khutughtu. Une des plus hautes figures du bouddhisme, méconnu du grand public européen, Jampal Namdol Chokye Gyaltsen était aussi l’héritier d’une monarchie théocratique tombée en pleine tourmente révolutionnaire en 1921. Son successeur, identifié en 2016, aurait aujourd’hui 8 ans et vivrait caché, quelque part dans les montagnes, afin d’échapper à l’œil du grand frère communiste chinois. Quelque part dans la steppe, chaque jour des milliers de moines attendent le retour de leur Bogdo Khan afin de le couronner nouveau souverain de Mongolie.

2 fois et demi plus grand que la France, la Mongolie va vivre sous la férule de la Chine mandchoue qui met rapidement fin à la jeune monarchie théocratique et désignent les nouveaux « Pontifes éclairés » parmi le clergé tibétain. La révolution de 1911 permet au pays de profiter des troubles, qui mettent à bas la dynastie impériale des Qing ; pour proclamer son indépendance. Le 8ème Bogdo Gegen (ou Jebtsundamba Khutuktu) est rapidement proclamé Empereur (Khagan) d’une Mongolie extérieure indépendante. Pékin tente de reprendre pied dans cette province sécessionniste mais la guerre civile qui éclate dans l’ancien empire du milieu force les armées républicaines à repasser la frontière non sans couper le pays en 2 (Mongolie extérieure et intérieure). Après 8 ans de tranquillité, la monarchie mongole est de nouveau le théâtre de soubresauts politiques et se retrouve autant au milieu d’un conflit européen que chinois.

La Chine, qui a vécu elle-même deux expériences de retour de la monarchie (1915-1916 avec le maréchal Yuan Shikai puis en 1917 avec la brève restauration de l’empereur Aisin Gioro Pu Yi) est aux mains des multiples seigneurs de la guerre qui font face au « gouvernement de Beiyang ». La république se bat sur tous les fronts alors que dans l’ombre, le voisin japonais affute en secret ses armes. Au même moment une révolution éclate à Saint-Pétersbourg qui met à bas le régime Tsariste, allié à la Mongolie depuis 1912. Devant la menace bolchevique, les différents Khans appellent le général Xu Shuzheng et son armée à la rescousse. Ce dernier comprend rapidement l’opportunité qui s’offre à lui et occupe en 1919 la capitale mongole, enfermant dans son palais le souverain légitime. Et si la résistance s’organise, elle n’a pas les moyens suffisants pour repousser les forces armées de la république chinoise que celles du monarchiste et seigneur de la guerre mandchou, Chang Tso-lin, qui s’installe à son tour à Oulan-Bator.

C’est de l’Est que viendra le salut des mongols. A la tête d’une armée tsariste, le baron Nikolai von Ungern-Sternberg s’empresse de venir restaurer l’empereur sur son trône en mars 1921. Converti au bouddhisme, sa « division sauvage », composée de divers groupes ethniques asiatiques et de cosaques sèment la terreur dans le pays qui sombre désormais dans une guerre civile et internationale. Monarchistes russes et mongols livrent une guerre meurtrière contre les membres du parti populaire mongol et leurs alliés de l’armée rouge. Le 9 juillet suivant, le Bogdo Gegen apprend qu’il est désormais le prisonnier des communistes qui contrôlent le territoire en l’absence de von Ungern-Sternberg alors en Sibérie avec une large partie de son armée. Le roi mongol refuse de trahir le russe en qui il voir une émanation du grand Gengis Khan, un « bouddha vivant » qui résiste aux supplétifs soviétiques du parti populaire mongol. Parmi les monarchistes, c’est pourtant le début de la débandade et le prix de la trahison sera élevé. Le « Baron fou », arrêté, ce « guerrier dans l'âme qui ne "vivait que pour la guerre » sera bientôt exécuté quelques mois plus tard par les mongols rouges.

Trone royal de mongolieAu pouvoir, les communistes n’osent pas toucher au vieillissant souverain qui rend l’âme en mai 1924, à l’âge de 54 ans A peine les yeux fermés, le drapeau impérial est baissé et remplacé par celui du nouvel ordre marxiste, le palais royal transformé en musée national où chacun peut encore admirer son trône et son lit personnel.

La Mongolie connaîtra une dernière expérience monarchique. Etat fantoche mis en place par les japonais entre 1939 et 1945, à l’instar du Mandchoukouo dont on a mis à sa tête le « dernier empereur » de Chine, la principauté du Mengkiang, situé en Mongolie intérieure et dirigé par le prince Demchugdongrub (1902-1966) aura une existence tout aussi éphémère. Rebaptisée Fédération Autonome de Mongolie, elle subit très vite les assauts à la fois des communistes mongols et chinois que des soviétiques venus de nouveau à la rescousse du parti populaire mongol ; les japonais du Kwantung perdront peu à peu l’avantage de la situation. En fuite avec les monarchistes et les nationalistes, le prince Demchugdongrub tente d’établir un nouveau gouvernement royal entre août et décembre 1949. Acculé, il rentre en Mongolie extérieure et sera capturé en 1950 pour finir dans la peau d’un modeste employé d’un musée d’histoire de la Mongolie intérieure.

C’est durant les troubles qui secouent cette partie de l’Asie que des moines reconnaissent en 1936, Jampal Namdol Chokye Gyaltsen, 4 ans, la réincarnation du dernier souverain mongol. Elevé secrètement au monastère de Drepung, il incarne alors tout l’héritage de la monarchie mongole en lieu et place de l’état fantoche du Mengkiang. A ses 25 ans, il décide de renoncer à son pouvoir temporel. Plus préoccupé par les plaisirs terrestres que le nirvana, il se marie, à deux enfants, oublie ses devoirs et finalement son trône. L’histoire aurait pu stopper ici mais éternel recommencement, elle va le rattraper bientôt en 1959. Avec l’invasion du Tibet par les chinois (qui mettent fin à son indépendance de cette monarchie théocratique voisine), Jampal Namdol Chokye Gyaltsen craint d’être embastillé par les autorités de la république populaire de Mongolie et s’enfuit en Inde. Nul n’entend plus alors parler de ce souverain des steppes qui tombe dans l’oubli, par force des choses. Tout au plus, son prédécesseur est-il cité dans les nouveaux livres scolaires à la case « féodalité »

Bogdo gegen xCe n’est en 1990 que le 14ème Dalaï Lama, Tenzin Gyatso, révèle son existence au monde et procède officiellement à son couronnement en 1991 dans la ville de Madhya Pradesh. Le bloc soviétique s’effondre mais en Mongolie, les post-communistes s’emparent des postes –clefs et empêchent les démocrates d’envisager un retour d’une monarchie théocratique. Le débat est d’ailleurs interdit. Du moins durant 2 ans avant que le système pro-communiste ne s’écroule de lui-même. Il faudra cependant attendre juillet 1999 pour que Jampal Namdol Chokye Gyaltsen ne soit autorisé à revenir en Mongolie mais uniquement avec un visa touristique. Acclamé par des milliers de mongols venus à sa rencontre, on procède à la hâte à un second couronnement au cours d’une cérémonie symbolique (il devient alors Bogdo Gegen IX). Face à la pression du gouvernement, le souverain religieux en titre de la Mongolie doit repartir promptement en Inde. Ce n’est qu’en 2010, qu’il retrouvera officiellement sa citoyenneté. Son retour en Mongolie en novembre 2011, officiellement reconnu comme « guide spirituel » ne lui octroie aucun pouvoir tant le gouvernement n’entend pas le remettre en place, craignant une intervention chinoise qui ne souhaite pas voir la résistance tibétaine à ses portes. Il n’aura pas le temps de profiter de ce renouveau car il meurt 3 mois plus tard.

Il faut attendre 5 ans avant que le 14ème Dalaï Lama annonce enfin aux mongols que leur souverain théocratique a été réincarné dans la plus grande et pure tradition bouddhique. Toutefois, nul ne sait où est ce jeune Bogdo Gegen , 10ème du nom, cet enfant caché qui incarne aujourd’hui la survivance d’une monarchie tombée dans les oubliettes de l’histoire.

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Publié le 11/07/2018

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