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Le monarchisme en Amérique Latine, réalité ou utopie ?

Couronne d'EspagneEn Amérique latine, le monarchisme est une chose avec lequel on ne badine pas. Depuis quelques années, le continent a vu naître ou renaître des dizaines de mouvements, associations ou cercles politiques réclamant le retour de l’institution royale. Actifs sur le terrain ou sur les réseaux sociaux, en Argentine, au Brésil ou encore au Mexique, ils tentent de convaincre leurs compatriotes que cette forme de gouvernement, pourtant chassée du pouvoir lors des guerres d’indépendance, représente la solution aux maux de la République. Faut-il les prendre au sérieux ?

Manuel BelgranoBien avant que la série « The Crown » ne connaisse un large succès et traverse l’Atlantique, plusieurs organisations ont vu le jour en Amérique latine et militent pour le rétablissement de la monarchie. Après la chute des empires incas et aztèques, l’Espagne comme le Portugal ont installé des vice-royautés pour gérer leurs possessions respectives. Un régime monarchique qui a créé une société créole avide de libertés largement inspirées des idées lumières ou par celles de la Franc-maçonnerie. Bien que divisés sur la question lors de la lutte pour l’indépendance entamée au cours du XIXème siècle, c’est encore l’idée monarchique qui domine parmi les intellectuels et officiers militaires. On cherche des prétendants, on couronne des rois, des empereurs et on les dépose. Lorsque Luis José Carosini, un chimiste habitant La Plata, décide de fonder le Mouvement monarchique argentin (MMA) dans les années 1980, cela faisait plus d’un siècle que ce sujet n’avait pas été évoqué dans le pays d’Evita Perón. Il faut remonter au début du XIXème siècle pour trouver des traces de projets royalistes. A cette époque, les Bourbons ne règnent plus sur Madrid et la vice-royauté de La Plata hésite sur la position à adopter vis-à-vis du régime napoléonien qui s’installe en Espagne. On songe pendant un temps à instaurer une monarchie indépendante, une idée qui va se répandre sur tout le continent, avant d’y renoncer. En 1816, Manuel Belgrano, à qui l’Argentine doit son actuel drapeau, « héros de la patrie », présente un plan qui prévoit une monarchie avec à sa tête un inca avant de devoir renoncer face aux nombreuses oppositions qu'il soulève.

Mario CarosiniPour Luis José Carosini, la monarchie est la solution à la corruption qui gangrène le pays, aux coups d’états et à la crise économique. « La principale proposition du MMA est de diviser le pouvoir important et excessif dont jouit chaque président de notre pays (et de toute l'Amérique latine) en deux : un chef de gouvernement élu par le peuple (le parti) et un chef d'État (le roi préparé dès sa naissance) qui agira comme un arbitre institutionnel, ce qui nous manque aujourd'hui » explique alors le manifeste du mouvement monarchique. Le mouvement affirme qu’il y a « environ un million de monarchistes, principalement des descendants d'Italiens et d'Espagnols » prêts à soutenir le retour d’un roi en Argentine quand les réseaux sociaux affichent seulement moins de 5000 personnes qui le suivent. Paradoxal mais le MMA bénéficie d’une couverture médiatique régulière qui lui permet d’avoir un certain écho en Argentine. La question du prétendant n’a toujours pas été réglée et Mario Carosini, qui a repris les rênes du mouvement au décès de son père il y a 11 ans, a soumis une proposition incongrue. Couronner une des deux filles de la reine des Pays-Bas, qui est d’origine argentine et la fille d’un ancien officier de la dictature Videla. Il a même un projet de loi en ce sens et espère pouvoir le présenter au parlement, peu importe si les concernées n’ont pas été prévenues au préalable de cette potentielle couronne sortie du chapeau. Et si jamais le souverain était accusé de corruption, Mario Carosini a une réponse toute trouvée : « Lorsqu'un roi est reconnu coupable d’un acte corruption, qu'il y a des soupçons ou qu'il a perdu l'estime de son peuple, la pression populaire le chassera tout simplement de ses fonctions. Ce fut le cas récemment avec le roi Juan Carlos Ier d'Espagne. Le système fonctionne donc bien » assure-t-il. 

Monarchistes au BrésilPour les détracteurs de ce projet, tout ceci ressemble plus à une utopie qu’à une réalité. Pourtant de l’autre côté de la frontière, le retour de la monarchie est une idée qui trouve ses aficionados. Peu de temps après l’invasion du Portugal par Napoléon, la maison royale des Bragance a débarqué dans sa colonie brésilienne qu’elle a largement développé. C’est une véritable royauté qui a dirigé ce pays et lorsqu’ils ont pris leur indépendance en 1822, c’est tout naturellement que les Brésiliens ont choisi l’institution royale comme modèle de régime. Pour le journaliste et écrivain Florentino Gomes, auteur d'une série de livres sur cette période qui s’est terminée en 1889,  l'élite locale craignait que la proclamation d’une République dans un pays aussi vaste dégénère rapidement en une guerre civile et finisse par se fragmenter. Enfin, elle redoutait une révolte d’esclaves comme celle qu'avait connue Haïti quelques années auparavant. Deux empereurs aux figures différentes mais qui ont marqué le subconscient des Brésiliens qui sont reconnaissants aux Orléans-Bragance pour avoir aboli l’esclavage, prétexte à leur renversement. Aujourd’hui, deux prétendants au trône revendiquent la couronne de Dom Pedro II. 

Dom Bertrand d'Orléans-BraganceLuiz-Gastao d’Orleans, 83 ans, est l'aîné d'une grande fratrie. Lui et son frère, Dom Bertrand, sont célibataires et partagent une maison qu’ils louent tous les deux. Manifestement ultra-conservateurs et profondément catholiques, ils sont des partisans du président actuel. « J'ai voté pour Bolsonaro et je voterais à nouveau pour lui. Ses valeurs vont de pair avec les nôtres » a d’ailleurs avoué Dom Bertrand au Financial Times. Branche Vassouras versus leurs cousins de Petrópolis plus libéraux et qui avaient mené la campagne pour la restauration de la monarchie en 1993, soumise au vote populaire lors d’un référendum porteur de tous les espoirs. 7 millions de brésiliens avaient voté pour le retour de la maison impériale aux affaires du pays, soit 13% des votants. Aujourd’hui encore, les sondages donnent jusqu’à 20% de soutien à la mouvance monarchique qui a connu une impulsion avec la crise institutionnelle en 2016 et l’arrivée de Jair Bolsonaro au pouvoir. Le prince Luiz-Philippe d’Orléans-Bragance a été élu député sous les couleurs présidentielles et on évoque son nom pour la prochaine présidentielle. Les réseaux sociaux de la maison impériale rassemblent plus de 100 000 abonnés et autant de militants à travers le pays. 

Drapeau impérial du Mexique« Je connais des ministres qui sont favorables à la monarchie mais ne peuvent pas se déclarer comme royalistes», affirme Dom Bertrand. Luiz Philippe lui-même a été conseiller d'Ernesto Araujo, l’ancien chancelier du gouvernement jusqu'en mars de cette année. Pour Florentino Gomes, « le gouvernement a effectivement des sympathies monarchiques. Le mouvement monarchique que l'on voit aujourd'hui dans la presse reste un mouvement ultra-conservateur et patriarcal, avec une forte empreinte autoritaire. C'est précisément cette tentation autoritaire qu'il partage avec le gouvernement Bolsonaro », dit-il. « La monarchie au Brésil est vendue comme une excentricité. Ce n'est pas une option qui est de facto possible. Chaque fois que la république est en crise politique ou économique, des voix monarchistes apparaissent », explique Gomes. Pour l'écrivain, il est possible de faire un parallèle entre cette première alliance entre l'élite agraire et la monarchie portugaise, avec la confiance que les oligarchies régionales actuelles placent dans l'armée et le projet Bolsonariste. Au Brésil, il y a une tentation autoritaire et il faut reconnaître que la volonté monarchique est présente » ajoute-t-il à Vice-magazine venu l’interroger sur ce phénomène. 

Agustin Ier et Maximilien Ier . Dessin Movimiento monarquista mexicanoLe Mexique est une nation à la sensibilité monarchique et qui a connu deux empires. La première avec Agustín de Iturbide entre 1822 et 1823 et la seconde avec l’archiduc Maximilien de Habsbourg-Lorraine entre 1864 et 1867. Divers présidents de la république ont été tentés par une couronne avant, comme le général de Santa-Anna, le vainqueur d’Alamo, de se contenter de titres ronflants aux accents royaux. Il existe encore des nostalgiques de ces deux périodes qui restent encore controversées pour les Mexicains. Peu probable qu’une restauration de la monarchie soit évoquée mais l’Association monarchiste mexicaine (AMM) a reconnu « qu’elle n'avait pas l'intention d'établir une forme de gouvernement monarchique, mais d'informer les monarchistes du Mexique que l'idée impériale est toujours vivante ». Contrairement à ce qui se passe au Brésil - où les monarchistes occupent même des sièges au Congrès - ou en Argentine - ces groupes sont moins actifs que leurs confrères. Suivis par quelques milliers de personnes, le mouvement précise qu’il se définit comme un « groupe de personnes qui se réunissent pour discuter et échanger des opinions sur la Monarchie, ainsi que pour obtenir des informations et des données pertinentes sur ce sujet ». Il existe bien un autre groupe, le Mouvement monarchiste mexicain, mais il n'est plus actif depuis des années et a très peu d’adhérents.

« Le monarchisme au Mexique est mort en 1867. Ce sont les libéraux qui l’ont définitivement enterré » affirme l'historien et essayiste Enrique Krauze. Il existe au moins trois prétendants au trône mais aucun n’a réellement fait acte de candidature, brillant par leurs absences dans le débat médiatique ou se contentant d’organiser des conférences. Comme l’archiduc Carlos-Felipe de Habsbourg-Lorraine, autorité reconnue en la matière, qui n’a de cesse de parcourir le pays afin de réhabiliter l’empereur Maximilien, tombé devant un peloton d’exécution. « En période de turbulences institutionnelles en Amérique latine, certaines voix commencent à se faire entendre. Celle des monarchistes, si lointaine ou absurde qu'elle puisse paraître, en est une. Marginaux et résiduels, ils poursuivent une cause qu’ils estiment très réaliste : que l'avenir du continent passe de nouveau entre les mains d’un roi ou d’une reine » conclu Vice-magazine. On ne saurait dire mieux. 

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Date de dernière mise à jour : 28/08/2021

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