Les rois d'Algérie

« Et si l’Algérie devenait une monarchie ? ». Revendication du Parti national-monarchiste algérien (PNMA), la question peut paraître saugrenue. Mais pour ce mouvement qui a émergé mystérieusement en 2007, c’est une solution aux crises politiques qui secouent régulièrement cet ancien département français. Royaume, régence, émirat, quelle monarchie, quel monarque pour ce pays devenu indépendant en 1962 et qui fait face aujourd’hui à son nouveau destin ?

 

50 2Djezaïr en arabe ou Aldjère en catalan, c’est à la France que ce pays d’Afrique du Nord devra son nom actuel. Bien avant que Charles X ne décide de laver l’affront du dey d’Alger à son consul, ce sont les turcs qui occupent les côtes barbaresques depuis le XVIème siècle. Hors de ses frontières, la Régence d’Alger n’a pas de pouvoirs et ceux-ci sont fortement contestés tant par les pirates qui ravagent la Méditerranée et qui se sont constitués en république de Bouregreg que par les royaumes de Koukou, des Beni Abbès et du sultanat de Touggourt. Le coup de l’éventail en 1827 servira de prétexte au gouvernement du prince de Polignac  pour tenter de redorer le blason terni de la Restauration. Une nouvelle croisade qui entend libérer les derniers esclaves chrétiens que de s’emparer d’un territoire à la fortune considérable. Charles X n’aura pas l’occasion de voir l’aboutissement de sa conquête. Une révolution le chasse en 1830 et il appartiendra aux Orléans qui succèdent aux Bourbon de parachever l’expansion du royaume de France.

2 hommes vont marquer ce chapitre de l’histoire coloniale française. Le duc d’Aumale, Henri d’Orléans (1822-1897) et l’émir Abd El Kader. Sa famille est d’origine marocaine, dans le Rif, affirme descendre de Mahomet. C’est un orateur hors pair, un religieux soufi assidu, un soldat émérite. En 1832, il est nommé émir par les chefs de tribus qui ont lancé le djihad contre les français.  Une nouvelle maison royale, celle des El-Djazairi, est née et elle n’aura rien de comparable à ce que connaît que l’Europe du XIXème siècle. Le PNMA  n’a jamais été reconnu comme parti politique et on sait très peu de choses de lui, si tant est qu’il existe encore. Mais pour ces partisans d’une monarchie constitutionnelle, seuls les descendants de l’émir Abd El Kader, réunis au sein d’une fondation créée en 1991, peuvent régner sur l’Algérie.

De raids en expéditions punitives, le nouveau « souverain » étend sa régalia sur tout l’Oranais. La France accepte de signer le traité Desmichels qui le reconnaît comme tel. Mais les officiers français en charge des opérations militaires ne l’entendent pas ainsi. Les hostilités reprennent et la bataille de de la Macta en juillet 1834 est une humiliante défaite pour la monarchie de Juillet. Le traité de la Tafna, 3 ans plus tard, adoube une nouvelle fois l’émir comme roi d’un état qui aura pour capitale Tagdemt et devise « la victoire d’Allah et la reconquête est proche ». La noblesse maraboutique est privilégiée, une monnaie frappée, une administration mise en place et les fellagh (paysans) objet de toutes les attentions (surpression du kharâj, l’impôt foncier, développement des souks). Le Coran reste la base de sa monarchie mais il entend qu’elle soit tolérante et dans son royaume, juifs comme chrétiens auront les mêmes droits que les musulmans. Parmi ses conseillers, Hamdane Ben Othman Khodja (1773-1842) qui a voyagé en France et qui rapporte dans ses sacs cette « révolution industrielle » qui l’a tant impressionné. La montée en puissance du royaume algérien, dont on peut encore actuellement admirer les richesses au palais de Médéa, va vite menacer l’intérêt des français qui s’installent progressivement sur les côtés et dont l’implantation dans la plaine de la Mitidja va bientôt donner naissance aux Pieds noirs.

 

51 3Entré illégalement avec un corps expéditionnaire la porte de fer, le prince d’Orléans décide d’ignorer le traité de la Tafna. La guerre reprend, elle sera fatale à l’émir Abd El Kader. La prise de la smala d’Abd El Kader par le duc d’Aumale, le 16 mai 1843, restera un des épisodes marquants de ce conflit qui va mener l’émir en exil et sceller la fin de la monarchie en 1847. Toulon, Pau, Amboise (où on peut voir des tombes de membres de sa famille), l’émir et ses fidèles sont mis sous bonne garde. Son grand burnous blanc fascine les sujets du roi Louis-Philippe, les grands poètes comme Victor Hugo où les politiques comme Louis-Napoléon Bonaparte. Il conserve ses droits, reprend des études de théologie,  converse avec tous les milieux musulmans, devient un personnage phare du Second Empire. Les événements du Liban en 1860 lui permettent d’acquérir une stature internationale, en avertissant le consul de France des futurs massacres à venir des druzes. Napoléon III caresse alors l’idée de récréer un royaume algérien qui mettrait à pied d’égalité ses sujets et en profite pour lui conférer l’ordre de la légion d’honneur à ce nouveau franc-maçon. Le Second empire ayant largement développé les infrastructures de la colonie, la mainmise des colons sur les terres des algériens provoquent des mouvements de mécontentements qui inquiètent l’empereur. Abd El Kader désavouera plus tard même un de ses fils qui a pris la tête d’une rébellion à Constantine (mars 1871). Les négociations en faveur d’un royaume n’aboutiront pas et les promesses se perdront dans les vents du Sahara. Ce qui n’empêche pas l’émir, coqueluche du tout Paris,  d’être reçu par l’empereur avec faste en 1865. L’Orient lui manque. Damas sera sa dernière terre d’accueil. Il y meurt le 26 mai 1883.  Abdelkader ibn Muhieddine deviendra naturellement une figure de la résistance algérienne.

Et si ses descendants reçoivent une pension de la République jusque dans les années Mitterrand, l’histoire monarchique de l’Algérie ne s’arrête pas ici.

 

Sa famille l’ayant suivi dans cette partie de la Mésopotamie, reçoit la protection du sultan Ottoman qui attribue à son fils aîné Abdelmalek, le titre de Pacha, à son frère Ali le poste de député de Damas et à Said El-Djazairi celui de gouverneur de Damas. Loin de son Algérie natale, la maison royale va jouer un autre rôle entre France et Syrie pour mieux revenir. Abdelmalek prend contact avec les allemands qui vont  tenter de préparer une insurrection en faveur de l’émir (1915). Un  comité musulman pour l’indépendance des pays de l’Afrique du Nord est même créé à Berlin sans les effets escomptés. Mais avec la fin de la guerre mondiale, l’émir Abdelmalek conserve une armée qui harcèle les français au …Maroc. Une revue française écrivait, à cette époque : « l’émir Abdelmalek est notre Rocher de Sisyphe. Chaque fois que nous le repoussons, il nous  marche à nouveau sur les pieds ». Il sera finalement tué en 1924 lors d’une bataille dans le Rif.

 

52 1L’émir Khaled El-Hassani Ben El-Hachemi Ibn Hadj Abdelkade, son petit-fils qui lui ressemble traits pour traits, reprend la lutte en Algérie. Il est l’héritier légitime au trône. Il va marquer aussi de son empreinte la lutte pour la libération de l’Algérie. Le mouvement Khalediste va de 1919 à 1923 susciter de nombreux espoirs parmi ses partisans. Il est un saint-cyrien mais refuse la nationalité française. D’ailleurs en 1900, il réclame que les autorités coloniales lui reconnaissent le titre d’Agha (seigneur) d’Algérie. Ce sera un refus net mais son cas divise. Que faire de ce prince qui semble très épris de politique et d’actions militaires. « Nous sommes les fils d’une race qui a eu son passé, sa grandeur et qui n’est pas une race inférieure. Elle prouverait cependant une grande incapacité de jugement en refusant de s’engager dans les voies d’avenir que vous lui ouvrez. Mais elle ne refuse pas de le faire (…) » déclare t-il à la veille du premier conflit mondial. Pour beaucoup de musulmans, il devient la figure centrale à soutenir et qui fera la jonction entre ceux d’Algérie et du Maroc.  «Vouloir me contester la qualité de mandataire des indigènes algériens, c’est chercher à intercepter les rayons du soleil au moyen d’un crible!» affirme ce prince des milles et une nuit que la République, excédé finira pas embastiller devant tant de revendications indépendantistes tant elle craint qu’il ne souhaite proclamer un nouveau djihad au Maghreb et reconstituer un royaume indépendant. Le poids de l‘âge aura raison de sa santé et c’est à Damas que le prétendant au trône s’éteint également en 1936.

En 1965, l’état algérien indépendant fait rapatrier les restes de l’émir Abd el Kader en dépit de ses volontés testatmentaires. Les membres de la « maison royale » avaient été invités. Aujourd’hui le PNMA n’a plus d’activités. Tentative éphémère qui aura retenu la curiosité de la presse mais sans lendemain. Et si cette option devait être mise sur la table comme solution à la domination étatique du Front de Libération national, quel prince pourrait monter sur le trône ? Ici aussi le mystère demeure. C’est à peine si les descendants d’Abd El Kader font parler d’eux. En 2013, le gouvernement avait proposé à la princesse Bade’aa al-Hesni al-Jazair, sa petite-fille alors âgée de 80 ans, d’être rapatriée de la Syrie où elle vivait. Dotée d’un fort caractère, elle avait refusé quitter ce pays en pleine guerre civile.  Ce serait trahir la Syrie », aurait répondu la princesse. Les héritiers de l’émir Abdel Kader pensent-ils à l’Algérie alors que le prétendant officiel, l’émir  Djaafar El Hassani El Djazaïri, arrière-petit-fils de l’émir Abd El Kader réside toujours à Damas ?  En 2012,  la fille de l'Emir Mohamed Saïd Hosni El-Djazairi, neveu de l'Emir Abdelkader, Safia El-Djazairi avait voté pour l’élection législative depuis le Maroc où elle est installée avec ses deux soeurs. Interviewée sur son patriotime, elle avait alors répondue : « C'est vrai que le sang de l'Emir Abdelkader coule dans mes veines mais son esprit et ses nobles principes sont ancrés dans le coeur de chaque Algérien qui aime sa patrie ». Royal mais pas sur que l’option monarchique n’arrive à convaincre ses compatriotes !

Frederic de Natal

Paru le 12/03/2019

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