Une nostalgie de l'Hetmanat

Pavlo SkoropadskyEn Ukraine, une certaine nostalgie de l'Hetmanat monarchique ? Premier état slave fondé par des scandinaves, alors appelé la «Rous’ de Kiev » (ou principauté de Kiev qui donnera une reine à la France), son histoire va rapidement se mélanger à celle de la Pologne-Lituanie et la Russie. Il faudra attendre le XVIIème siècle avant que la partie orientale de l’Ukraine ne s’émancipe avec la constitution d’un ????????????, un Hetmanat cosaque (1649-1764), première monarchie autonome du pays. C'est lors des soubresauts de la première guerre mondiale que l’Ukraine retrouve de nouveau une institution royale. Aujourd’hui, face à la corruption qui gangrène l’état ukrainien, amputée de la Crimée après son rattachement à la Russie, ils sont quelques milliers à fantasmer le retour de la monarchie à Kiev.

C’est la Tsarine Catherine II qui va mettre fin à l’Hetmanat. Nommé en 1750, le comte Kirill Grigorievitch Razoumovski (1728-1803), d’origine polonaise, doit sa fulgurante ascension à la cour de Saint-Petersbourg à son frère, alors favori de l’impératrice Elizabeth Ière. Les velléités de transformer à son profit l’Hetmanat en monarchie héréditaire ne plairont pas à la grande Catherine. Soupçonné d’avoir tenté de faire libérer le jeune Ivan VI de sa prison, la Tsarine force le comte Kirill Razoumovski à l’abdication deux ans après son propre couronnement que les frères Razoumovski avaient pourtant largement contribué à faire réussir. Catherine II n’aura pas de rancune, le gratifiera d’un grade de maréchal et le comte sera autorisé à voyager partout en Europe, sauf au sein de cette «petite Russie » (un terme toujours utilisé par les autorités actuelles pro-russes de Crimée) dont il aura été le dernier souverain. Le destin de l’Ukraine se mêle désormais étroitement à celui des Romanov. Les villes d’Odessa ou de Sébastopol deviennent les vitrines d’un empire conquérant que les Tsars viennent gratifier de leurs présences lors de leurs fréquentes villégiatures. A l’ombre de la révolution naissance, se constitue alors un véritable sentiment nationaliste ukrainophile qui va se répandre jusqu’en Galicie, cette Ukraine polonaise occupée par l’Autriche-Hongrie. Et que dirige la branche Tesshen des Habsbourg-Lorraine qui n’est pas insensible aux sirènes des appels à l’indépendance venus de Kiev. L’abdication du Tsar Nicolas II en mars 1917 va profondément bouleverser l’avenir de l’Ukraine partagée entre monarchistes, communistes et républicains. La « République populaire ukrainienne » est proclamée 9 mois plus tard par la «Rada Centrale », ce gouvernement que dirige le majoritaire Parti ukrainien des socialistes révolutionnaires de l’historien Mykhaïlo Serhiïovytch Hrouchevsky. La situation devient rapidement anarchique. Non reconnus par la Rada Centrale, les bolchéviques proclament à leur tour une république socialiste soviétique d'Ukraine. Le pays s’enfonce dans la guerre civile, les cosaques du Don rejoignent l’armée blanche de l’amiral Alexandre Vasilyevich Kolchak qui, quant à lui, a proclamé la restauration de la monarchie tsariste.

Face aux succès des bolchéviques, la Rada centrale tente de s’allier avec l’Allemagne qui va occuper la capitale. Le général Pavlo Skoropadsky (1873-1945) profite alors du contexte pour organiser un coup d’état sans effusion de sang et s’emparer du pouvoir. Cet aristocrate représente l’aile conservatrice ukrainienne à laquelle il s’est rallié tardivement. Il descend du frère d’Ivan Skoropadsky, qui fut un temps Hetman de 1708 à 1722. Et c’est bien de cette ascendance dont cet ancien cadet de Saint-Petersbourg va se servir pour proclamer le retour de l’Hetmanat, le 29 avril 1918. Son cabinet est exclusivement formé de monarchiste russes. Accusé par ses opposants d’être une marionnette aux mains des allemands, il rencontrera à diverses reprises l’empereur Guillaume II. Proche du général blanc Anton Denikine, son projet de fusion avec une Russie tsariste et une réforme agraire controversée vont avoir raison de sa monarchie qui tombe 8 mois après sa création, victime d’une nouvelle révolution qui s’empresse de proclamer une république (son fondateur Simon Petlioura sera assassiné à Paris en 1926).

Guillaume de Habsbourg-LorraineCette tentative de monarchie ne fut pas la seule. En Galicie voisine, cette Ukraine occidentale, un autre mouvement monarchiste contrôlé par l’Autriche-Hongrie met à sa tête Guillaume de Habsbourg-Lorraine (1895-1948), fils de l’archiduc Charles –Etienne, lui-même désigné roi de Pologne. Proche des paysans, Guillaume était particulièrement apprécié des ukrainiens de Galicie en raison de son attachement à leurs traditions. Rêveur, l’archiduc se voyait un destin royal que d’autres dessinaient pour lui également, lui faisant entrevoir qu’il pourrait aussi prendre la place de l’Hetman de Kiev. Couronné sous le nom de Vasyl II Vyshyvani, il reçut des fonds des monarchistes allemands (le général Ludendorff fut un de ses principaux financiers) pour son aventure et son mouvement, les Cosaques Libres. Averti de sa présence, Skoropadsky obtint des allemands qu’ils expulsent ce Habsbourg bien encombrant qui va depenser le reste de son temps entre les mains de ses amants à Paris, continuant d’espérer à son retour sur un trône qu’il n’avait finalement pas occupé. Prince rouge, il flirta un temps avec l’Allemagne nazie et l’Organisation des nationalistes ukrainiens qui fournira des troupes à la Wehrmacht (et dont se veut comme héritier l’actuel parti Svoboda), croyant qu’Hitler favoriserait sa restauration. En vain.

Le monarchisme ukrainien ne s’éteindra pas pour autant. En exil, Skoropadsky développe le concept d’une monarchie ouvrière et tente de s’imposer comme un leader de la diaspora exilée avec l’aide du monarchiste Vyacheslav Kazimirovich Lipinsky à la tête de l’Union agraire ukrainienne démocratique (USHD). Et qui voyait en Guillaume de Habsbourg-Lorraine un autre souverain adéquat. Un autre mouvement, la Fraternité des monarchistes Ukrainiens, active durant l’entre-deux-guerres, tentera lui aussi d’imposer l’idée monarchique. En 1937, l’activisme monarchique périclite, manipulé par les milieux nazis qui espèrent s’en servir comme supplétifs de leur armée lors de la future opération Barbarossa.

Des sirènes dont sera sensible Daniel Skoropadsky, le fils de l’Hetman déchu. Ce trilingue voyage aux Etats-Unis, au Canada et au Royaume-Uni afin de convaincre les exilés ukrainiens des bienfaits d’une monarchie héréditaire sous le nom de sa famille, il finit par se détourner de ses alliés de circonstance. Proclamé Régent à la mort de son père, il va collaborer avec la Rada en exil tout en tentant de renforcer le mouvement monarchiste. Sa mort mystérieuse en 1957 à Londres (il aurait été assassiné par le KGB), à 53 ans, va porter un coup fatal au mouvement monarchiste qui a du mal à se relever. Sa sœur Maria (1898-1959) qui lui succède peine à fédérer les monarchistes qui reconnaîtront toutefois les droits au trône de sa seconde et troisième sœur Elizabeth (1889-1976) et Elena (1919-2014). En 1991, à la chute du régime communisme qui occupe le pays depuis 1919, Elena Skoropadsky fait son retour dans une Ukraine devenue de nouveau indépendante. Son mouvement, l’Union de l’Hetmanat (SRS), va ouvrir une cellule à Kiev et se transformer en parti socio-politique (octobre 2001 sous le nom de l’Organisation de l’Hetmanat Uni). La princesse Elena Skoropadsky va rencontrer un nombre d’historiens et de politiques, tentant de réhabiliter son père (en 2003, une avenue a été baptisée du nom de l’Hetman). Ses deux filles n’ont cependant pas repris le combat de leurs parents, vivant modestement en Suisse.

Minoritaire et divisé, aucun candidat n’a été véritablement désigné par les monarchistes. Le premier congrès monarchiste ukrainien a eu lieu en 2011 à Kamyanets-Podilskyi (des délégués monarchistes autrichiens avaient été invités), organisé par le Club Traditionaliste ukrainien. Ce dernier a été créé en 2009 par Andriy Voloshyn, actuellement chef adjoint des relations internationales pour le parti Svoboda avait reconnu dans un entretien en 2014 ses accointances monarchiques et nationalistes. En 2003, le mouvement monarchique populaire d’Ukraine et l’Organisation monarchique de tous les Ukrainiens pour le trône avaient écrit une lettre de reconnaissance à l’archiduc Otto de Habsbourg-Lorraine qui s’était contenté d’exprimer seulement sa gratitude. Son fils Karl, plus impliqué politiquement, a ouvert une radio libre et européenne en 2015 et a adressé son soutien au gouvernement ukrainien face à l’ingérence russe qu’il dénonce régulièrement.

Il est difficile de quantifier réellement le nombre d’adhérents au monarchisme ukrainien tant il a peu d’influence sur la vie politique du pays mais la nostalgie demeure indubitablement chez les cosaques.

Copyright@Frederic de Natal

Publié le 10/09/2018

Ajouter un commentaire