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Henri d'Orléans et l'échec de la restauration de la monarchie

Drapeau royal de franceLors du service solennel célébré à la mémoire du pape Pie XII le 16 octobre 1958, le général de Gaulle s’arrête devant Henri d’Orléans, le descendant de Louis-Philippe Ier, et s’incline devant lui. Le héros de la France Libre dessine peut-être les premiers contours d’un projet qui va bientôt alimenter toutes les rumeurs et spéculations dans les médias : celui de la restauration de la monarchie. Cette question divise toujours les historiens comme les monarchistes eux-mêmes quand elle n’est pas niée par les plus gaullistes de nos républicains. La France aurait-elle pu connaître le même destin royal que l’Espagne ?

Henri d orleansLe 28 septembre 1958, la France vote. Il s’agit pour 47 millions d’électeurs d’approuver le texte d’une nouvelle Constitution chargée de mettre fin à une instabilité gouvernementale qui a favorisé un coup d’État à Alger et ramené au pouvoir, le général Charles de Gaulle. « La dix-septième que la France se donne en 167 ans d’histoire » note dans son Bulletin mensuel d’information, dix jours auparavant, le comte de Paris Henri d’Orléans. Le prétendant à la couronne de France, sixième du nom, ne cache d’ailleurs pas son enthousiasme : « il faut à la France un exécutif et un exécutif qui dispose des moyens de gouverner » poursuit le prince qui entrevoit une présidence forte, garante des institutions nationales. 83% des français approuveront la naissance de la Ve République.

Quelle est donc, dans ce régime naissant, la place accordée au prétendant au trône ? C’était après un long débat débuté un mois auparavant que le Parlement avait enfin voté, le 24 juin 1950, l’abrogation de la loi d’exil qui en 1886 avait banni hors du territoire tous les princes des maisons royales ou impériales ayant régné sur la France. En exil avec sa famille, le comte de Paris, Henri d’Orléans avait quitté le domaine de Larache au Maroc et débarqué à Calais le 5 juillet 1950 avant de rejoindre un hôtel particulier mis à sa disposition. Le prétendant au trône de France s’était empressé d’aller remercier le Président de la République, Vincent Auriol (qui avait soutenu le projet d’abrogation de la loi), puis celui du Conseil de la République, Gaston Monnerville. À l’âge de 42 ans, il était désormais temps pour lui de se remettre au travail et de mettre en forme ses idées afin de les présenter aux français. Henri d’Orléans était cependant loin d’être un inconnu pour ses concitoyens.

Dans sa jeunesse, le prince Henri entretient des relations exécrables avec l’omniprésent Charles Maurras, le leader de l’Action française ; cette influente ligue monarchiste de l’entre-deux-guerres et dont l’hésitation (entre autres) à prendre des décisions lors des émeutes du 6 février 1934 a fait échouer une éventuelle tentative de restauration de la monarchie. Alors encore dauphin de France, Henri d’Orléans avait montré très tôt un intérêt pour les questions sociales et économiques de son temps, rédigeant dans son Courrier royal des propositions en faveur d’une monarchie sociale et corporative. Il s’était d’ailleurs fortement rapproché de Georges Valois (Alfred-Georges Gressent), un dissident de l’Action française et admirateur du fascisme italien, fasciné par les questions ouvrières. Les articles d’Henri étaient parfois repris par le Parti communiste lui-même, impressionné de voir ce prince de France affirmer qu’il entendait mettre fin à la lutte des classes dès le retour de la monarchie actée. Mais au-delà des idées, Henri d’Orléans souhaitait unifier tous les mouvements royalistes sous son nom. Maurras refusant de se résoudre à perdre son influence sur le « Manoir d’Anjou », où la famille royale résidait aux abords de Bruxelles, ce fut l’ancien député Léon Daudet qui fut chargé de faire le tampon entre le descendant du dernier roi des Français et l’académicien à la verve oratrice incomparable. La rupture totale ne tarderait pas être consommée avec Maurras, le prince condamnant « une doctrine incompatible avec les traditions de la monarchie française ».

Le comte de paris a la legion etrangere 1Henri d’Orléans est assurément passionné par la politique et une certaine idée de son futur rôle et de la conception de la monarchie dont il entend ceindre la couronne. Pour le prince, « la démocratie vit au jour le jour, la dictature ne pense qu’au lendemain, la monarchie, seul régime indépendant par nature des puissances financières, règle le présent et prévoit l’avenir ». Rejet du système parlementaire, création d’assemblées professionnelles et sociales, réorganisation du suffrage universel sur le plan familial, un État qui ne serait pas clérical mais qui protégerait les droits de l’Église. Le prince est préoccupé par l’atmosphère de guerre qui règne à la fin des années 1930 en Europe et s’en ouvre dans son Courrier royal. Le conflit mondial éclate. Sous un pseudonyme, le comte de Paris entre dans la Légion étrangère. L’appel du général de Gaulle que peu de Français entendront, il n’y prêtera pas attention. Son orientation incline plutôt vers le Maréchal Pétain et chef de l’État du régime de Vichy, cette « divine surprise » comme le qualifia Charles Maurras. La mort de son père en 1940, Jean d’Orléans duc de Guise, le stoppe dans sa volonté de monter un îlot de résistance à l’occupant allemand et italien en Provence. C’est donc en Afrique du Nord, après avoir reçu une fin de non-recevoir de la part du gouvernement de Vichy (en dépit du lobbyisme exercé par le ministre de la justice Raphaël Alibert en sa faveur), que le prince va organiser son premier complot. Une fois à Alger, il prend autant contact avec le consul américain sur place et le Foreign office (qui commence à prendre au sérieux l’hypothèse d’une restauration de la monarchie) qu’avec le consul allemand qu’il reçoit à Casablanca en février 1942. Les rumeurs les plus folles se répandent dans la presse. On parle même d’un possible couronnement dans une colonie au printemps 1941 par le général de Gaulle qui coordonne la résistance au régime de Pétain et qui devra démentir.

Francois darlanLe prince joue-t-il double-jeu ? Il appelle ses partisans dans un « message aux monarchistes français » à soutenir Pétain, propose de nouveau à Vichy ses services le 18 novembre 1941 et devant le refus poli qui lui est encore adressé, critique le maréchal devant les dignitaires nazis tout en priant le consul de remettre au ministère des Affaires étrangères « sa volonté de collaboration en vue de mettre fin à la guerre et de procéder à la reconstruction de l’Europe ». Pourtant, le 6 août 1942, il obtient un rendez-vous avec le vainqueur de Verdun, dans son château de Charmeil. On propose au prince le ministère du Ravitaillement – dont il s’étonne de la faiblesse – et on ne croit pas le prétendant lorsqu’il affirme que les Alliés vont bientôt débarquer en Afrique du Nord. Henri d’Orléans finit par claquer la porte et repartir vers l’Algérie. Ni Vichy, ni Berlin ne semble satisfaire aux ambitions du prince. En face de lui se trouve l’héritier présomptif du maréchal, l’amiral Darlan qui est justement à Alger, au chevet de son fils. Le dauphin du Maréchal tombera le 24 décembre 1942 sous les balles d’un jeune royaliste de dix-huit ans, Bonnier de la Chapelle, futur martyr manipulé de la cause monarchiste. Autour de l’étudiant, un complot gaullo-monarchiste s’était formé avec les frères d’Astier de la Vigerie. La capitale de l’Algérie française susurrait alors le nom du comte de Paris comme alternative ; le prince voit le trône se rapprocher et conformément aux accords pris avec les Alliés se précipite au gouvernorat afin d’assumer son destin. Et d’y trouver le général Henri Giraud, reconnu par tous comme le seul représentant de la France Libre, à sa place ! C’est un Henri d’Orléans frustré qui devra patienter et qui va finalement rallier par dépit le général Charles de Gaulle dont la famille était proche de la mouvance d’Action française. « Je ne pouvais restaurer une légitimité française […] en Afrique du Nord si nous devions nous battre contre nos Alliés [ndla : débarqués en novembre 1942 sur les côtes algéroises] peut-être bornés sur le plan politique mais venus malgré tout nous libérer » écrira en 1994 le comte de Paris. Venu « se mettre au service de son pays non comme prétendant mais comme arbitre », le comte de Paris avait dû reprendre l’avion vers Rabat sur l’instance du Conseil impérial de la République.

Henri vi comte de parisEn 1950, tout cela était loin alors que les flashs des appareils photos crépitaient autour de lui à l’hôtel Crillon. De mondanités en mondanités, le comte de Paris n’en oublie pas ses devoirs. Certes, il doit la fin de son exil à la IVe République mais il n’en demeure pas moins lucide et rend ce régime responsable de la dégradation de la situation politique du pays. Il fait la Une des magazines et devient une personnalité incontournable. Le gouvernement craint-il un engouement populaire pour Henri d’Orléans quand il songe à le nommer Résident-Général au Maroc ? Il est vrai que le prince entretenait d’excellents rapports avec le roi Mohammed V que l’on venait juste de déposséder de son trône (1953). On le presse de prendre la tête d’un parti monarchiste mais le prétendant refuse de cautionner le moindre projet en ce sens : « la monarchie n’est pas un parti. Dans une république, une intervention des royalistes comme tels, sur le plan électoral, dénature complètement l’esprit du régime monarchique » martèle-t-il en 1952 ! C’est le 13 juillet 1954 que le comte de Paris rencontre pour la première fois l’homme de la victoire de 1945. Le général de Gaulle connaît sa traversée du désert. Son mouvement, le Rassemblement pour la France, est sorti considérablement affaibli des élections de 1951 après quatre ans d’existence. Les municipales suivantes de 1953 ont forcé de Gaulle à se réfugier à Colombey-les-Deux-Églises et commencer la rédaction de ses mémoires. L’état des monarchistes n’est pas très reluisant à cette époque : l’Action française, qui a été interdite, survit clandestinement un temps grâce à des intellectuels de renom avant de se reconstituer sous le nom de Restauration nationale. Charles Maurras, emprisonné à la Libération, sera gracié par le Président Vincent Auriol avant de décéder en 1952 et un mouvement socialiste monarchiste, prémices embryonnaires de ce que préfigurera un jour la Nouvelle Action royaliste, tente vainement de présenter une autre image de l’idée monarchique lors des premières élections constituantes d’octobre 1945. Entre les deux hommes, une méfiance teintée d’admiration. Les positions du comte de Paris à propos de la Communauté européenne de défense rejoignaient celles du général de Gaulle, ce « marché de dupes » comme aimait à l’appeler le prince. Et bien que le comte de Paris ait eu la critique sévère sur le Général, notamment concernant son attitude lors de la Seconde guerre mondiale, Charles de Gaulle restait selon lui l’homme providentiel qu’il fallait soutenir. « [L]’amnistie, le pardon sont vertus royales » écrira-il dans son livre Mémoires d’exil et de combats.

La comtesse et le comte de paris lors de l homme au prince francois alger 1960Les rencontres s’alternent à raison d’une à deux par an entrecoupées de correspondances écrites accrues. La IVe République est à l’agonie, les gouvernements tombent et se succèdent de plus en plus vite. Le parlementarisme restauré à la Libération est un échec dont les Français ne veulent plus. Certains membres du gouvernement parlent d’une option monarchique mais qui écarte le prince. Le Président du Conseil français et député du Pas-de-Calais, Guy Mollet, n’évoque-t-il pas au cours d’une rencontre avec son gouvernement, le 10 septembre 1956, la possibilité d’une union entre le Royaume-Uni et la France. Nous sommes à l’aube de la crise désastreuse du canal de Suez ? Et bien que le Premier ministre Anthony Eden manifesta un certain enthousiasme à cette idée, et qui aurait fait de facto d’Elisabeth II un chef de l’État français, le gouvernement britannique finira par rejeter cette demande incongrue des Français. Les événements se précipitent et, en mai, Alger la Blanche donne le ton de la révolte, agacée par ces querelles byzantines au sein de l’Assemblée nationale. Les royalistes vont se jeter à corps perdu dans cette bataille. Depuis mars 1948, l’Action française est revenue en force lors de l’élection en faisant élire des représentants de l’assemblée et les maires des grandes villes. Devenue l’Union royaliste algérienne (URA) sous la direction de Jacques Carpentier, les émeutes à Alger (le 13 mai 1958) contre le gouvernement républicain sont l’occasion pour les royalistes de montrer leurs capacités à renverser le pouvoir en place : «cette révolte lucide perçue comme un sursaut du pays réel contre le pays légal ». Et le général de Gaulle de revenir au pouvoir appelé par une partie de l’armée après le refus du prince Louis Napoléon d’assumer cette charge. En septembre 1958, le comte de Paris n’hésite pas à appeler les royalistes à voter en faveur de la nouvelle Constitution qui va célébrer la naissance de la Ve République. Cette Constitution d’ailleurs, Henri d’Orléans a pu la lire. Elle le satisfait tant elle remet le Président de la République dans ses pleins pouvoirs. Une Constitution faite pour un roi conclut-il ! Mais lorsque Charles de Gaulle débarque les haut-gradés dans de lointaines ambassades, principaux organisateurs du coup d’État d’Alger, le prince s’en inquiète. De Gaulle va alors s’empresser de rassurer le prétendant au trône de France. Le 10 mai 1959, visitant Amboise, le général de Gaulle déclare : « je salue en vous nos rois, leurs descendants qui sont de très bons, de très nobles, de très dévoués serviteurs du pays ». Deux mois auparavant, le comte de paris avait été reçu au palais de l’Élysée. Le prince occupe dès lors, de manière non officielle, le poste de conseiller à la présidence. Les premiers jalons de la restauration sont posés. Les Orléans naviguent déjà dans les arcanes du pouvoir. Le fils du prétendant, le dauphin Henri, intégrera même pendant quelques mois le Secrétariat Général de l’Élysée afin qu’il s’initie aux affaires de l’état.

Francois d orleansTardivement, le 17 juin 1960 le comte de Paris et le général de Gaulle se rencontrent au palais de la Pompadour. De Gaulle déclare alors qu’il entrevoit le prince comme « un recours » mais n’envisage « le retour de la monarchie que consécutive à un choc dans un pays […] la rendant nécessaire ». « D’ailleurs pour ce pays […] ce qu’il faut faire, c’est un roi et pas autre chose » car l’idée « s’accrédite dans le pays, les Français s’y habituent progressivement » ajoute-il en fin de conversation. Et d’évoquer les problèmes de l’enlisement algérien qui va bientôt toucher au cœur la Maison de France. Le 11 octobre 1960, le prince François d’Orléans tombe sous les balles de l’ennemi en Kabylie. La famille d’Orléans se déplace à Alger que le prince retrouve transformée. De Gaulle lui confie alors des missions diplomatiques dans des pays musulmans et africains comme l’Éthiopie, siège de l’Organisation de l’Unité Africaine. Il s’agissait de sonder des pays alliés sur la politique de la France dans son département de l’Algérie française.  À son retour, le comte de Paris préconise le retrait de l’Algérie et réclame que De Gaulle le désigne comme « proconsul » afin de négocier une sortie pacifique avec les fellagas algériens du Front de Libération nationale (lequel avait pris les armes après le terrible attentat de la Toussaint en 1954). Les déclarations du prince vont troubler les royalistes alors que jusqu’ici il s’était déclaré favorable à son maintien au sein du giron impérial français. Devant lui, s’oppose désormais sur ce sujet le prince Henri-Jacques de Bourbon, qui entend bien incarner une légitimité renaissante. En 1956, le comte de Paris n’avait-il pas écrit que l’Algérie était « la clef de voûte de l’Afrique française et la perdre, c’était tout perdre ! ». Pour l’URA, il n’est plus l’heure de la restauration monarchiste mais celle de sauver les départements de l’Algérie française.  Le comte de Paris s’attire les foudres du mouvement de la Restauration nationale (RN) et de ses 8 000 adhérents qui vont se radicaliser, nouant des contacts au sein de cette armée française qui n’a pas digéré la perte de l’Indochine en 1954 et la défaite de Dien Bien Phu alors que le gouvernement socialiste de Mendès-France négociait en même temps avec les communistes vietnamiens. Entre les héritiers de l’Action française et le prétendant au trône, le désamour continue. « Nous avons le droit d’être consternés des termes dont le prince a cru devoir assortir sa prise de position et qui constituent une approbation inconditionnelle du général de Gaulle » dénonce le journal maurassien Aspects de la France. Et d’appeler à voter non lorsque de Gaulle soumettra la question de sa politique algérienne lors d’un référendum (janvier 1961), rejoint par les princes François-Xavier de Bourbon-Parme, prétendant carliste au trône d’Espagne, et Henri-Jacques de Bourbon, duc de Ségovie, qui produisent deux communiqués conjoints. Rappelant pour le premier que « l’on ne négocie pas avec l’ennemi extérieur » et pour le second que « l’Algérie est un territoire inaliénable, que nul ne peut s’arroger le droit d’en disposer ». Le comte de Paris se retrouvait soudainement isolé même au sein de la famille Bourbon.

Pierre boutangLe putsch d’Alger du 21 avril 1961 vient d’échouer. Si la RN interdit à ses membres d’adhérer à l’Organisation de l’armée secrète (OAS), elle n’en demeure pas moins son moteur logistique (certains royalistes seront même arrêtés pour sédition). Le comte de Paris, agacé, bannit de son Bulletin mensuel tous les articles du journal de la RN (le journal royaliste sera même saisi le 18 septembre 1959 après avoir titré : « De Gaulle en Haute-Cour » et aura le privilège d’être le premier à subir les foudres de la censure gaulliste).  Le Premier ministre Michel Debré s’oppose fermement, à cette nouvelle tentative du prince d’être à son tour l’homme providentiel de l’Algérie, faisant peu de cas de celui qu’il n’appréciait guère. Ce désaveu ne stoppe pas le prince qui persévère dans son entreprise et qui trouve des soutiens notamment avec Pierre Boutang, dissident de la RN et fondateur gaullo-poudjadiste de Nation française. « De Gaulle a raison !» titre le Bulletin mensuel du prince. Les accords d’Evian (1962) sonnent le tocsin de la fin de l’aventure algérienne commencée sous Charles X et parachevée sous la Monarchie de Juillet.

Le comte de parisHenri d’Orléans va désormais se concentrer sur ce projet dont il s’est entretenu avec le général de Gaulle. Le 28 octobre 1961, de Gaulle avait informé Henri d’Orléans qu’il ne se représenterait pas aux élections, prévues quatre ans plus tard. On évoque la possibilité de restaurer la monarchie ; le comte de Paris souhaite un référendum sur le sujet afin de ne pas faire « apparaître ce changement de régime comme un coup d’État ». C’est l’historien Jean Tulard qui nous confirme fort à propos l’attachement du comte de Paris au principe référendaire : « Les Orléans accordaient plus d’importance à l’approbation populaire qu’à un sacre, cérémonie que l’évolution des esprits rendait anachronique. » Le prince pense enfin son heure venue. Lors de leur première rencontre en juillet 1954, De Gaulle n’avait-il pas dit au prétendant : « Si la France doit mourir, c’est la République qui l’achèvera […] d’ailleurs, la République n’est pas le régime qui convient à la France. Si la France doit vivre, alors la monarchie aura son rôle. En l’adaptant, en lui donnant un sens, elle peut être utile » ? Mais avant de faire couronner la République, le prince doit prouver ses capacités politiques. Il multiplie les missions à l’étranger pour la France avec un certain succès. Jusqu’alors élu au suffrage indirect, le principe de l’élection du plus haut représentant de l’État au suffrage universel est alors adopté en octobre 1962. Bien qu’il ait été favorable à cette réforme, le comte de Paris met en garde de Gaulle à travers son Bulletin mensuel : « Pour donner son plein sens au vocable démocratie, il convient surtout que le terme signifie l’engagement de tous, et non de quelques groupes privilégiés, politiques ou de pression, dans la construction de l’avenir. Sans ce dialogue, sans cette communication permanente que le général de Gaulle veut établir entre les Français et l’État, l’autorité sera sans appui et la liberté sans objet. »

En juin 1961, se confiant à son fils dans une lettre privée, le général de Gaulle avait écrit qu’il fallait « continuer cette sorte de monarchie populaire et qui est le seul système compatible avec le caractère et les périls de notre époque ». La monarchie républicaine, « cette monarchie sans nom » était née. Il appartenait à Henri, Comte de Paris, de la fleurdelyser.

Titre de l expressLe général de Gaulle rencontre à l’Elysée le comte de Paris et lui donne trois ans pour se préparer, lui réaffirmant qu’il n’entend pas se représenter au terme de son mandat, en 1965.  La voie vers la restauration semble alors tracée pour le prétendant. Le 23 mai 1963, la Une du magazine L’Express est consacrée au comte de Paris. Un dossier complet sur celui qui semble avoir été désigné comme « le successeur » de De Gaulle tel que le titre le magazine. Depuis février déjà, les actualités Pathé suivaient quotidiennement le prétendant au trône et lui consacraient de nombreux reportages y compris les plus people. À ses plus proches collaborateurs qui s’inquiètent de l’apparition éventuelle du prétendant au trône dans le champ politique français, le général de Gaulle lance directement : « Le comte de Paris à l’Elysée, pourquoi pas la reine des Gitans ? » Alain Peyrefitte, alors ministre de l’information, se fait le porte-parole de ces gaullistes républicains réfractaires au comte de Paris, lors d’une réunion en juin 1963. De Gaulle lui répond que s’il a « de l’estime et de la considération pour le personnage historique, une candidature du prince n’aurait aucune chance ». Non sans ambiguïté, le général de Gaulle semble garder une certaine rancune puisqu’il évoque à nouveau au cours de cet entretien, le peu d’empressement du prétendant à le rallier lors de la Seconde guerre mondiale (dans ses Mémoires, Charles de Gaulle confessa « qu’il avait attendu le prince en vain à Londres »). Les barons du gaullisme sont d’ailleurs divisés par l’éventualité d’une restauration de la monarchie. Et parmi les plus enthousiastes à l’idée, on trouve Edmond Michelet, le garde des sceaux ou Michel Herson, secrétaire-général adjoint du mouvement gaulliste.

Titre de minuteDans les milieux royalistes, c’est la consternation devant ces propos dont la presse se fait l’écho. Diviser pour mieux régner ? Depuis la perte de l’Algérie française, le général de Gaulle n’était plus ou que très peu populaire auprès des monarchistes. En octobre 1963, le comte de Paris ne peut que constater l’échec des négociations entamées pour obtenir le poste de président de la Croix- rouge dont le détenteur, André François-Poncet,  a refusé de se démettre, par deux fois, à son profit  et que le général de Gaulle souhaitait lui donner comme tremplin à une candidature à la prochaine élection présidentielle. Henri d’Orléans a-t-il été dupé une nouvelle fois ? La Nation française croit encore que tout est possible et écrit dans son édition du 27 novembre 1963 (n° 424) : « Il faut se battre pour soutenir l’espérance du prince et pour vivre en monarchie. » On propose au comte de Paris, un poste au ministère des Affaires étrangères mais il fait savoir que cela ne l’intéresse pas.

Un an avant les élections de 1965, le comte de Paris insiste auprès de Gaulle et réclame qu’il soit enfin présenté aux Français comme son successeur officiel.  Le général refuse, soupire, il a depuis longtemps pris sa décision: « Que n’étiez-vous à Bir Hakeim ? » lui déclare-t-il. Pour La Nation française, nul ne doute que De Gaulle se démettra en faveur du prince : « Le comte de Paris apparaît comme le seul successeur possible de l’œuvre entreprise par le général de Gaulle, dans ce qu’elle a qui l’identifie à la pérennité de la France » peut-on encore lire dans les colonnes du journal, ce 23 juin 1965. Mais les jeux sont d’ores et déjà faits. Charles de Gaulle se représentera et sera réélu avec 55% des voix face aux 47% du candidat de la Convention des Institutions Républicaines, François Mitterrand. L’idée de restauration de la monarchie va être sacrifiée pour le jeu politique au détriment des intérêts de la nation et du bien commun. Le 20 janvier 1966, lors d’un autre entretien, le général de Gaulle confirme désormais au prétendant (qu’il avait accueilli directement sur le perron de l’Elysée) la quasi impossibilité de restaurer la monarchie non sans lui avoir pourtant de nouveau proposé le perchoir du Sénat ou de l’Assemblée nationale en guise de compensation. Extrait de cette conversation :

Henri d’Orléans : Croyez-vous possible un rétablissement de la monarchie ?


Charles de Gaulle : Personnellement, j’aurais souhaité la monarchie. Vous connaissez mon sentiment à cet égard. Vous êtes le roi, oui vous l’êtes, par conséquent une restauration aurait été une bonne chose.


Henri d’Orléans : La croyez-vous possible ?


Charles de Gaulle : Peut-être pas. Je le regrette. Non je ne le crois pas possible. Les Français en sont si éloignés.

Titre de noir et blancPour Henri d’Orléans, le président de la Ve République vient alors de perdre ce rôle d’arbitre qui faisait l’essence même du souverain pour devenir un banal leader d’une majorité républicaine. Et avec lui, disparaissent les derniers espoirs d’une tentative de restauration de la monarchie. Amèrement dépité par celui qu’il appellera « le dernier roi » (entretien du Figaro du 10 juillet 1996), il fait cesser la parution de son Bulletin pourtant lu par 70 000 personnes, le 18 janvier 1967. « Et le rideau de retomber sur ce qui aura été la dernière espérance concrète du royalisme français » nous dit Patrick Louis dans son Histoire des royalistes.

Le comte de Paris aurait-il pu se jeter dans la bataille ? Impossible dit une des thèses en vigueur. Car en faisant ce choix, il aurait perdu sa raison d’être au risque de provoquer un conflit direct avec les Français et fonder un parti n’aurait été que suivre cette logique républicaine qu’il exécrait. De plus, faut-il noter que les Français adhéraient peu au principe d’hérédité bien qu’ils étaient nombreux à estimer le prétendant au trône dont il avait appris à redécouvrir la figure depuis l’abrogation de la loi d’exil, le 24 juin 1950. Dans son ouvrage Au protocole du général De Gaulle, Jean-Paul Alexis pose la question et tente d’y répondre : « Le général de Gaulle était-il monarchiste ? Il n’est pas douteux de penser qu’il avait une profonde admiration pour la monarchie française, admiration de l’historien pour la grande œuvre des bâtisseurs de la nation française mais aussi de l’homme politique pour l’institution […] Mais s’il était monarchiste de sentiment, a-t-il pour autant envisagé de restaurer à un moment donné et comme l’indique un processus de restauration ? Cela parait en définitive vraisemblable presque tous les indices concordent et que ce projet s’appuyait sur la souveraineté populaire […] le chef de la maison de France renouant par ce même suffrage l’union millénaire avec les Français. L’ayant élu président, ceux-ci auraient peut-être à l’usage mesuré l’intérêt de parachever l’institution par un retour aux sources, c’est-à-dire passer de la monarchie élective de sept ans (voir quatorze ans) de la Ve république à la monarchie héréditaire. » Robert Aron dans un autre ouvrage intitulé Méthodes politiques du général de Gaulle, affirme que « le régime de la Ve République semble donc bien, dans l’idée de son concepteur, être un retour à l’esprit monarchique » et que De Gaulle se rêvant « comme celui qui allait rétablir le désordre initié (selon lui) par la Révolution Française de 1789. ». L’auteur reste toutefois dubitatif sur la réelle volonté du général de Gaulle de restaurer la monarchie, ne voyant qu’en lui qu’un politicien manipulateur. Une thèse que soutient Alain Peyrefitte qui nous retranscrit les propos du général de Gaulle : « Je l’ai entouré d’égards parce qu’il récapitule dans sa personne les quarante rois qui ont fait la France ; et parce que la partie en valait la peine ; et aussi parce que la personne même du prince mérite considération. »

Photo datee prince henri orleans comte paris prise dans residence belgique 1 730 366Mais que pensait donc le Vatican des perspectives de restauration de la monarchie en France ? Le Monde du 11 mai 1979 révélera que le général de Gaulle avait fait sonder en 1965 le Saint-Siège afin de connaître leur position en cas de restauration de la monarchie en France. La réponse du pape Paul VI aurait été assez directe. Oui pour une restauration de la monarchie mais un refus net en cas d’avènement sur le trône d’un Orléans. Difficile de confirmer si les propos vinrent du pontife lui-même ou d’une interprétation des officines de certains républicains tels que Jacques Foccart, l’inamovible secrétaire d’État aux affaires africaines et malgaches, qui affirmait que « toutes ces histoires autour du comte de Paris étaient idiotes ». Doit-on y voir la mise en place d’un vaste complot au sein de l’Elysée de la part des barons du gaullisme afin de faire pression sur le Président et qu’il renonce à cette succession plus royale ? Michel Debré ne cachait vraiment pas son animosité à l’encontre du comte de Paris et refusait de se voir reléguer au second plan. Pour Jacques d’Orléans, son père «crut fermement que le général allait lui déplier le tapis rouge, les urnes devant suivre »

General gaulle elections de 1965L’ambiguïté règne dans cette affaire. Le général de Gaulle s’est-il servi pour ses propres ambitions, des royalistes et du comte de Paris (comme l’affirmait en 1999 le prince Jacques d’Orléans) afin de se faire légitimer ou bien le comte de Paris a-t-il réellement cru en ses chances de restauration ?  Lors de son huitième entretien avec le prétendant, c’est Charles de Gaulle qui semble donner le mot de la fin à cette affaire face à un Henri d’Orléans désabusé : « On peut peut-être faire une autre monarchie. Une monarchie sans le nom. C’est la chance à courir. Hélas les Français ne sont pas un peuple monarchique – ils sont même plutôt fiers d’être républicains » (6 octobre 1966). Lorsque paraîtra son ouvrage "Dialogue sur la France" aux éditions Fayard, en 1994, résumant une longue correspondance et nombreux entretiens entre lui et le général de Gaulle (1953 à 1970) et que Philippe Séguin, alors Président de l’Assemblé nationale, décrira comme un « livre donnant à méditer sur la fonction de chef de l’État où la cohabitation tend à obscurcir la hiérarchie et confondre fâcheusement les fonctions », Henri d’Orléans confiera au journaliste de Point de Vue-Images du Monde Vincent Meylan qu’il croyait encore sincèrement que Charles de Gaulle irait au bout de son mandat en 1965 et restaurerait finalement la monarchie.

Titre de point de vueLe comte de Paris couronné roi de France par un général de Gaulle se voyant en général Monk, du nom de ce militaire qui restaura les Stuarts après la république de Cromwell ? Selon le constitutionnaliste Maurice Duverger, le général de Gaulle avait instauré en 1958 « une monarchie républicaine » dotée « d’une allure au droit divin ». « Il n’a pas tenté de restaurer ce qui n’était pas restaurable, il n’a pas rétabli l’ancienne monarchie mais il a ouvert la France à la nouvelle ». À cela le Comte de Paris, dans un entretien à la revue Histoire en 1995, répondit de manière acerbe : « Le roi de France, un roi des Français, est un chef d’État héréditaire. Le ‘monarque républicain’ n’est que l’émanation d’un parti. Il ne peut représenter l’ensemble des intérêts des Français ». Assurément « le général de Gaulle fut un monarque de 1958 à 1965. Il n’avait pas d’héritier mais un héritier présomptif, le comte de Paris. De 1965 au référendum de 1969, le général de Gaulle fut un homme de parti, de la droite et ses héritiers étaient innombrables ! » Le mot de la fin revient à l’historien Jean Tulard, qui témoignait sur ce chapitre de notre histoire,  dans le journal Libération daté du 2 mars 1994 : « Il restait profondément monarchiste mais estimait que l’heure n’était pas venue ».

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Date de dernière mise à jour : 09/08/2020

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