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Le dernier dragon du Vietnam

«La vie est parfois comme une pièce de théâtre. Ce jour-là  reste un jour triste ancré dans ma mémoire. Nous ne savions pas où nous allions résider  et où que nous allions, tout le monde refusait de  nous recevoir. A cette époque, plus personne ne voulait avoir affaire à nous ». Celui qui s’exprime ainsi en avril 2013 devant le journaliste du Ng??i Vi?t n’est nul autre que le prince Nguy?n Phúc B?o Ân. Plus jeune fils de l’empereur Bao Daï et actuel prétendant au trône impérial du Vietnam, cet ancien état de la colonie française d’Indochine, il vit aujourd’hui retiré dans le comté d’Orange, en Californie. Ils sont encore une poignée et ils rêvent de restaurer le dernier dragon vivant de l’Annam.

Bao dai dans les annees 1950La dépêche tombe sur tous les écrans et s’étale rapidement à la une de tous les journaux,  le 31 juillet 1997. L’empereur Bao Daï est décédé à 83 ans à l’hôpital du Val de Grâce. Playboy, « Fils du ciel » pour les uns, souverain fantoche pour les autres, son nom est indissociable de l’histoire de la décolonisation française. Sa vie, un vrai roman qui nous renvoie au passé impérial glorieux de la France. C’est en 1858, sous le Second empire, que commence l’aventure indochinoise et elle va brutalement s’arrêter à Diên Biên Phu, le 7 mai 1954. Une défaite militaire et des accords signés à Genève qui signent aussi le glas de la dynastie Nguyen. C’est le 8 janvier 1926 que le prince V?nh Th?y monte sur le trône d’une famille qui a unifié le Vietnam en 1802. Il est le treizième monarque, à peine un jeune adolescent qui a déjà vécu les tumultes d’un pouvoir malmené par une France qui nomme et destitue les empereurs à sa guise. Comme ses prédécesseurs Thành Thái exilé à la Réunion en 1907 ou Duy Tân envoyé en 1916 en plein Oubangui-Chari (futur Centrafrique). Il devra attendre ses 19 ans avant de pouvoir régner véritablement. En théorie car le monarque est sous la coupe de l’administration française et d’un mandarinat corrompu. Depuis son palais-citadelle de Hué, Bao Daï entend réformer son empire, partie intégrante de l’Indochine. Il est parti vivre à Paris, a découvert les joies nocturnes de la ville-lumière, fait ses études à Sciences politiques et revenu avec des idées européennes. Les « lays », ces prosternations traditionnelles, sont abolies, les eunuques chassés du palais, et au grand dam de sa maison, il décide d’épouser la jeune catholique Jeanne Marie-Thérèse Nguy?n H?u Th? Lan qu’il titre impératrice. « Gardien de la Grandeur » « et Cieux du Sud » se marient en 1934 devant une cours impériale révulsée, à commencer par l’impératrice-mère T? Cung.

Le conte de fée va bientôt être rattrapé par les réalités de la vie politique et les affres de la seconde guerre mondiale. L’empire est bientôt occupé par le rouleau compresseur japonais dès 1940 et qui va très rapidement s’accorder avec le régime de Vichy qui dirige la colonie. La situation devient alors explosive avec des Japonais qui tente de se débarrasser dans le sang des officiers français en mars 1945, un empereur devenu le jouet entre les mains de la Kempetai, la Gestapo nippone, un soulèvement général lancé par le communiste H? Chí Minh et des gaullistes qui tentent de reprendre la main à la fin de la guerre. L’empire annamite vite ses dernières années mais ne le sait pas encore. Le 2 septembre 1945, H? Chí Minh réussit à proclamer la République démocratique du Viêt Nam à Hanoï et l'indépendance du pays. « Devant la volonté  unanime du peuple vietnamien prêt à tous les sacrifices pour sauvegarder l’indépendance nationale, nous prions respectueusement votre majesté de bien vouloir accomplir un geste historique en remettant ses pouvoirs ». Signé : le comité de patriotes représentant tous les partis et toutes les couches de la population.

Blason de l annam?Bao Daï prend acte et répond : (…) « Répondant à votre appel, je suis prêt à m’effacer. A cette heure décisive de l’histoire  nationale, l’union signifie la vie, et la division la mort. Je suis prêt à tous les sacrifices pour que cette union puisse se réaliser et demande aux chefs de votre Comité de venir le plus tôt possible à Hué pour le transfert des pouvoirs. Leur incontestable succès n’est-il pas le signe qu’ils ont reçu mandat du ciel ? Indépendance pour la patrie, Bonheur pour le peuple. Pour ces 8 mots et pendant 80 ans, tant de nos frères et de nos sœurs ont sacrifié leur vie dans la jungle, les forêts et les prisons que, comparer aux sacrifices de ces milliers de héros et d’héroïnes, mon abdication n’est qu’une très petite chose ». Sur son acte d’abdication, on peut encore lire  « mieux vaut être citoyen d'un pays indépendant que d'être roi d'un pays esclave». Et c’est  d’ailleurs en citoyen (mais privé de ressources) qu’il est nommé « conseiller suprême » du nouveau président H? Chí Minh au sein du gouvernement du Viet-Minh.

La France n’entend pas laisser sa colonie aux mains des communistes et en décembre 1945 débarque au Vietnam. Ordre est d’arrêter le député Bao Daï devenu l’ennemi n° 1 pour les troupes d’infanterie du général Leclerc. On envisage pourtant déjà plusieurs options. La restauration de la monarchie avec Bao Daï privé de ses pouvoirs, Duy Tan ou même un descendant de l’empereur Gia Long. Lord Mountbatten propose même au général de Gaulle, la création d’un Dominion sur le modèle britannique. Finalement après avoir assuré toutes ses dépenses à l’ancien monarque qui joue pour le Viet Minh les intermédiaires en Chine, Bao Daï finit par accepter de remonter sur son trône.  Les communistes le condamnent à mort en 1948 alors qu’il est encore en France qui couvre toute ses dépenses, profitant de son nouveau statut. Il ne fera son retour qu’un an plus tard sous la houlette du général de Lattre de Tassigny, commandant en chef français en Extrême Orient. Son second règne ne sera plus guère brillant que le premier et s’enfonce dans la crise. Un référendum truqué aura raison de la monarchie impériale en octobre 1955. Un nouveau départ sans retour. L’empereur fera encore quelques titres de la presse française, doit vendre ses biens ; on le voit encore à de nombreux banquets de l’Action française et nul ne sera étonné de sa conversion en 1988 au catholicisme.

A son décès, c’est son fils Bao Long qui lui succède. Il a quitté l’Indochine en 1947 et ne l’a plus revu. Il sera légionnaire et se distinguera lors de la guerre d’Algérie où il sera décoré. Il parlait peu le vietnamien, ses parents lui préférant la langue de Molière. Elevé dans les deux religions catholiques et bouddhistes, il échappe à plusieurs tentatives d’enlèvement en 1950. Son père est empereur, sa position de prince héritier le fait sombrer dans la dépression. De lui, les vietnamiens ne connaissent qu’un portrait sur des timbres émis en 1953,  aucune femme dans sa vie (il craignait que son héritage ne tombe entre les mains d’étrangers) et c’est à son décès  en 2003 à 71 ans que son frère B?o Th?ng (1943- 2017) lui succède.  Il sera tout aussi discret que son prédécesseur.  Du côté des exilés éparpillés entre les Etats-Unis et la France, on s’organise. Tardivement. La Ligue monarchiste constitutionnel du Vietnam (VCLM) a été fondée en 1993 par le prince (contesté) Nguyen Phuc Buu Chanh mais n’obtient pas le soutien des prétendants au trône qui lui opposent l’association de l’ordre impérial du dragon d’Annam qui se consacre à des activités humanitaires et la vente de titres. « Des faux sans autorisations » crient d’ailleurs Le Conseil impérial international du Vietnam (The International Imperial Council of Vietnam), une émanation du VCLM). Si les monarchistes ont reçu le soutien de divers députés et sénateurs américains comme Bob Dole ou Alphonse D’Amato, ils n’ont pas la capacité actuelle  de restaurer la monarchie dans un Vietnam aux mains des communistes depuis 1975.

Prince nguy n phuc b o anAujourd’hui, les espoirs d’un retour de la maison impériale, improbables soient-ils, reposent sur les épaules du prince Prince Nguy?n Phúc B?o Ân (66 ans) et son fils, le prince Nguy?n Phúc Quý Khang  (né en 1978, père de deux jumeaux mâles âgés de 7 ans).  Fils d’une compagne de Bao Daï, il vit les derniers instants de l’empire aux côtés de son père. Il s’engage dans l’armée de la jeune république du Vietnam à 19 ans. Il reste dans son pays, reprend des études et attendra 1975 avant de s’exiler en Amérique du Nord grâce à l’ambassade de France. Il ne cherche pas à récupérer ses biens comme il l’explique au journaliste du Ng??i Vi?t, lui qui a connu des fins de mois difficiles et qui a obtenu la citoyenneté américaine en 2005. Il ne prend pas position, suit l’actualité de son pays de naissance, résigné,  et s’est fendu d’une visite récemment en France afin de venir rendre (enfin) un dernier hommage à son père qu’il a peu connu. Il a été un des financiers de la rénovation de la tombe de Bao Daï. Non sans mal car ses relations avec la princesse Monique, dernière épouse de son père, ont été exécrables. Dotée d’un fort caractère, la dernière impératrice de jure du Vietnam avait été jusqu’à lui interdire de venir avec un drapeau de l’ancien empire lors de l’inauguration de la tombe de Bao Daï. « J’appartiens désormais à un ancien monde et il n’y a  plus que mon nom pour rappeler qui je fus autrefois » conclut tristement le prince qui un jour refermera le formidable roman de son destin impérial,  dont le dernier chapitre en jaune et rouge reste pourtant encore à écrire.

Copyright@Frederic de Natal

Publié le 12/09/2019

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