Le descendant des Moghols

Le prince yacoub habeebuddin tucyLe 14 septembre 1857, les soldats de sa gracieuse majesté ne lui laissent pas le choix. C’est l’abdication et l’exil alors qu’on hisse déjà sur le fort rouge de New Delhi, le drapeau britannique. Devenu roi à l’âge avancé de 62 ans, Muhammad Bahâdur Shâh II est le rejeton d’une maison qui aura dirigé l’Inde durant 3 siècles successifs. Privé d’une importante partie de ses prérogatives, le dernier représentant des grands moghols n’était plus qu’une marionnette aux mains des anglais qui avaient pris prétexte de la révolte des cipayes pour se débarrasser de cette monarchie musulmane décadente. Réfugiés à Hyderabad, le prince Yacoub Habeebuddin Tucy incarne encore aujourd’hui les prétentions d’une dynastie qui alimente tous les fantasmes de l’Europe.

Tigres chassés à dos d’éléphants, Maharadjahs, Nizams, Nababs et autres Rajahs nageant dans l’opulence de palais fastueux aux abords du mythique fleuve sacré du Gange, les stéréotypes de l’Inde mystérieuse ont été largement exploités par Hollywood. Yacoub Habeebuddin Tucy, 48 ans, est le prétendant officiel à la couronne moghole depuis 2002, date à laquelle une cour de justice a reconnu ses prétentions comme légitimes. Mutawalli (Gardien de la couronne), le descendant à la 6ème génération du dernier empereur moghol, mort en Birmanie, ne ménage pas ses peines pour s’imposer comme l’unique héritier d’un empire jadis puissant. «Nombreux sont ceux qui prétendent être des descendants moghols. Il y a une femme à Calcutta et quelques familles au Cachemire qui ont fait de telles revendications, mais elles n'ont aucun document pour prouver leur lignée » qui a du tout de même prouver par des analyses génétiques qu’il descendait bien des shahs moghols Bâbur et Akbar.

Venus des steppes chinoises,  ces turcophones persans et soufis vont jeter en Inde les bases d’une culture riche et favoriser l’apogée de l’expansion musulmane dans cette partie de l’Asie au XVIème siècle. Le souverain qui restera le plus attaché aux noms des moghols reste sans nul doute l’empereur Aurangzeb (1618-1707) qui régna sur une population de 158 millions de sujets et avec un revenu annuel, à l’époque, 10 fois supérieur à Louis XIV. Sous l’artiste se cache un redoutable guerrier dont l’intransigeance conduira plus d’un indien à la révolte, y compris au sein même de sa famille. Après sa mort, l’empire décline peu à peu et offre peu de résistances aux anglais qui pénètrent en Inde. Empereurs, ils ne sont bientôt plus que les rois de Delhi, des pantins sans armée, vulgaires fonctionnaire de la compagnie anglaise des indes orientales. Leur héritage n’a pas laissé chez les indiens un souvenir impérissable.

Secular rashtriya manch national partyEn 2017, un des députés nationalistes du BJP de l’état de l’Uttar Pradesh avait ni plus ni moins qualifié la maison moghole de « tâche sur la culture indienne » quand un autre fustigeait parallèlement un règne épris «d'exploitation, de barbarie et d'intolérance incomparable» en raison des nombreuses persécutions aux quelles firent face les hindous, y compris la destruction de centaines de temples. « Lion d’or rugissant sous le soleil », le prétendant au trône avait levé l’oriflamme de sa dynastie : «Que ressentirait-on si un de vos ancêtres était autant maltraité ? Mon sang bout, mais je ne peux rien y faire. Je ne suis pas un empereur comme mes ancêtres », regrettait le prince Yacoub Habeebuddin Tucy au Sunday Standard. Avant de s’agacer des caricatures distillées par certains politiciens hindous sur sa famille. Il est vrai que le prince n’était pas non plus à une excentricité près lorsqu’en 2005, il avait carrément et le plus naturellement du monde réclamé que lui soit remis les clefs du temple de l’amour, le Taj Mahal. «Contrairement à ce qu’on prétend, les Moghols n’ont jamais imposé l’islam à d’autres. Ils n'ont jamais changé de nom. Le nombre de temples construits a également montré qu'ils respectaient les autres religions » se défendait-il alors dans une interview accordée au New Indian Express. « (..) Je peux dire avec fierté que jusqu'à neuf reines mogholes étaient des hindous. Ils n'ont pas pillé ce pays, mais l'ont fait sien en construisant des monuments, qui génèrent aujourd'hui des recettes considérables pour le gouvernement. Nous ne demandons rien du gouvernement. Mais le moins que nous attendons est un peu de respect pour nos ancêtres » avait ajouté, blessé dans son amour-propre le prétendant au trône, à la barbe finement taillée et qui a créé une fondation officielle afin de préserver l’héritage culturel des moghols

Pourtant en octobre 2018, il avait jugé qu’il fallait bien présenter quelques excuses officielles pour quelques destructions notables comme le temple de Ram avant de tenté en janvier dernier de faire interdire un film jugé peu favorable à sa famille.

Yacoub habeebuddin tucy et le president indienIl n’a aucun statut officiel. Depuis 1967, l’Inde a aboli tous les privilèges inhérents aux maisons princières. Celle des moghols n’avaient pas plus échappé à la vindicte de la première ministre Indira Gandhi que les autres. Aujourd’hui pourtant, le prince Yacoub Habeebuddin Tucy a droit au tapis rouge et profite de cette aura pour revendiquer. Députés et ministres viennent se prendre en photos avec le descendant de cette dynastie honnie des livres d’histoire. Yacoub Habeebuddin Tucy, père de 5 enfants, aimerait toutefois que le gouvernement légifère et restitue les anciens palais comme édifices religieux à sa famille. Le 18 février, cet adepte des réseaux sociaux a été reçu par le président indien, Ram Nath Kovind sans que rien ne transpire réellement de leur entretien.

Monarchie officiellement abolie en 1947, le prince Yacoub Habeebuddin Tucy porte depuis peu  son combat au sein de l’arène politique complexe de son pays. Leader du « Secular Rashtriya Manch National Party», le prétendant au trône entend ramener la paix civile entre hindous et musulmans qui se déchirent continuellement en Inde. Peu de chances cependant qu’il soit entendu.  

Copyright@Frederic de Natal

Publié le 19/02/2019

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