Dans un entretien dense accordé au Corriere della Sera, le prince Emmanuel-Philibert de Savoie dessine une vision mêlant réconciliation historique, modernisation de la Maison de Savoie et ambitions publiques, à l’heure où l’Italie s’apprête à commémorer les 80 ans de la République.
En Italie, les princes de Savoie sont actifs et le font savoir. La presse scrute désormais le moindre de leurs gestes, quelles que soient les branches engagées. Le prince Emmanuel-Philibert de Savoie, 53 ans, a accordé une récente interview au journal Corriere della Sera. il entrevoit le possible retour des restes du roi Umberto II et de la reine Marie-José en Italie, songe à revenir en politique et réaffirme sa position de prétendant, chef de la Maison royale.
Le retour symbolique du dernier roi d’Italie ?
Point central de ses déclarations qui a mis en émoi la sphère monarchiste italienne : le possible retour en Italie des dépouilles de ses grands-parents, Umberto II et Maria José de Belgique, derniers souverains d'Italie (1946).
Selon le prince Emmanuel-Philibert de Savoie, les discussions auraient été engagées avec le gouvernement de la Première ministre Giorgia Meloni ainsi qu’avec le Vatican . Et ils auraient reçu un accueil favorable. Pour autant rien de confirmé à ce stade, la décision finale revenant toutefois au Quirinal, lieu de pouvoir de la république, dirigée par le président Sergio Mattarella. « Je me suis entretenu avec le gouvernement Meloni et le Vatican. Ils sont tous d’accord pour autoriser le retour des dépouilles de mon grand-père et de ma grand-mère, décédés le 27 janvier 2001 et inhumés depuis auprès de mon grand-père à Altacomba. La décision finale revient au Quirinal. », a déclaré le prince Emmanuel-Philibert.
L’objectif affiché est clair : permettre au roi Umberto II d’être inhumé au Panthéon de Rome, lieu symbolique des grandes figures nationales italiennes. Pour l’héritier des Savoie, il s’agirait d’un geste historique de réconciliation. « L’Italie doit faire la paix avec son histoire », insiste-t-il, rappelant que la dynastie de Savoie a incarné plus de huit décennies d’unité nationale avant la République et a permis la construction de l'Italie.
Le prince Emmanuel-Philibert de Savoie défend une lecture nuancée de la fin de la monarchie et de la période fasciste. Il réfute l’idée d’une responsabilité directe de son grand-père dans le régime du duce Mussolini, rappelant qu’Umberto II aurait été parmi les premiers à condamner certains excès du fascisme. Il insiste également sur le rôle de la reine Maria José, connue pour ses contacts avec les milieux antifascistes et tenue à distance par le régime.
Cette relecture s’inscrit dans un discours plus large de réconciliation nationale, à l’approche du 80e anniversaire du référendum de 1946 ayant instauré la République italienne. Si le prince reconnaît ne pas « célébrer » cette date, il affirme néanmoins regarder « avec optimisme » l’avenir du pays.
Entre héritage dynastique et tensions familiales
À la tête de la Maison de Savoie depuis la disparition de son père en 2024, le prince Victor-Emmanuel de Savoie, Emmanuel-Philibert de Savoie insiste sur la continuité historique de sa fonction, entre mémoire familiale et actions contemporaines.
Mais la cohésion dynastique reste fragilisée. Son cousin Aimone de Savoie-Aoste a récemment proposé de « geler » les prétentions au trône et de redistribuer certaines prérogatives symboliques, tout en rappelant les règles dynastiques historiques qui font de lui le chef de la Maison royale. Une proposition rejetée par le prince Emmanuel-Philibert de Savoie, qui préfère une approche pragmatique de cette question : « Il n’y a plus de monarchie aujourd’hui, nous devons travailler ensemble », affirme-t-il, tout en réaffirmant lui-même sa position de chef de Maison. Une querelle dynastique qui perdure et divise profondément les monarchistes italiens, y compris sur le droit de primogéniture masculine puisque son père a décidé d'abolir la loi salique permettant à sa fille, la princesse Vittoria (22 ans) ,de figurer dans l’ordre dynastique en l’absence d’héritier masculin.
Loin des seules questions historiques, le prince Emmanuel-Philibert de Savoie insiste sur le rôle contemporain de la Maison de Savoie comme acteur humanitaire. À travers les ordres dynastiques, qui compteraient environ 3 000 membres, il affirme coordonner des actions caritatives en Italie et à l’international. Ses déplacements récents en Sicile, à Gênes ou encore ses voyages prévus au Japon et aux États-Unis s’inscrivent dans cette dynamique de levée de fonds destinée à des associations locales et à la sauvegarde du patrimoine.
Autre dossier sensible : la propriété des joyaux de la Couronne de Savoie, conservés à la Banque d’Italie depuis la fin de la monarchie. Après une décision judiciaire défavorable à la famille, un nouveau jugement est attendu d’ici 2028, avec la possibilité d’un recours devant la justice européenne.
Emanuele Filiberto maintient sa position : il ne s’agirait pas de joyaux d’État, mais de biens familiaux confiés temporairement à la Banque d’Italie lors de l’exil du roi Umberto II en 1946. « Le jugement nous a été défavorable. Nous attendons un nouveau verdict qui, compte tenu des délais de la justice italienne, devrait intervenir d'ici novembre 2028. Nous sommes prêts à porter l'affaire devant la justice européenne. Car il ne s'agit pas de joyaux de la Couronne, mais de bijoux de famille, restés dans un coffre-fort pendant 80 ans en raison de la naïveté du roi Umberto, qui pensait pouvoir les laisser en sécurité à la banque pendant quelques mois d'exil et revenir les chercher ensuite. », explique t-il.
Entre politique et avenir incertain
Dans cette perspective, il se définit comme un « porte-étendard » plutôt qu’un prétendant politique classique.
Installé entre Monaco et ses déplacements internationaux, il multiplie également les initiatives entrepreneuriales, notamment la chaîne de restauration « Prince of Venice » et la gestion du club de football Savoia Calcio à Torre Annunziata. Enfin, il affirme percevoir un intérêt renouvelé des jeunes Italiens pour la monarchie, citant des sondages internes évoquant un potentiel soutien symbolique de 8 à 10 %. « Je pourrais envisager un retour en politique si les conditions sont réunies, et je pense même que j'en aurais envie », confesse Emmanuel-Philibert de Savoie. Ses précédentes tentatuives sur ce terrain n’ont pas été toutefois couronnées de succès.
Entre mémoire dynastique, communication modernisée et ambitions publiques assumées, loin des querelles qui agitent sa famille, le prince Emmanuel-Philibert de Savoie tente ainsi de repositionner la Maison de Savoie dans l’Italie contemporaine, à la frontière du patrimoine historique, de l’action caritative et du débat politique latent.
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