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Le président tchèque favorable au retour de la monarchie ?
Une remarque du Président tchèque Petr Pavel sur l’hypothèse d’un retour d'une monarchie parlementaire a ravivé le débat sur les rapports entre les Tchèques et les Habsbourg. En un siècle, l’ancienne dynastie impériale est passée du rejet fondateur à une forme de réévaluation historique. Les monarchistes, eux, restent politiquement marginaux, mais entretiennent cette question dans le débat public.
La scène aurait pu rester confidentielle. Elle s’est finalement transformée en petite affaire politique estivale.
Le 31 juillet 2026, avant son départ en vacances, le président tchèque Petr Pavel a participé à une rencontre privée organisée avec des représentants de l’Institut royal tchèque, une structure consacrée à l’histoire de l’État et de la monarchie tchèques. Interrogé sur la possibilité d’imaginer la République tchèque sous la forme d’une monarchie parlementaire moderne, le chef de l’État n’a pas manifesté d’hostilité particulière à cette hypothèse.
« Cela ne me poserait aucun problème », a répondu le président Petr Pavel, rappelant que plusieurs monarchies constitutionnelles européennes fonctionnent aujourd’hui avec succès. Le président a également estimé que, si telle était la volonté populaire et comme il existait un héritier au trône, une telle évolution ne serait pas inconcevable.
C’est cette dernière allusion qui a immédiatement retenu l’attention. Car, dans l’esprit des monarchistes tchèques, l’héritier en question ne serait autre que Charles de Habsbourg-Lorraine, chef de la maison de Habsbourg-Lorraine et descendant de la dynastie qui régna sur les pays de la Couronne de Bohême jusqu’à la disparition de la monarchie austro-hongroise en 1918.
La déclaration de Pavel ne constitue évidemment ni un projet constitutionnel, ni une proposition de référendum, encore moins une annonce de restauration monarchique. Le président tchèque ne s’est pas converti au monarchisme. Mais le simple fait qu'un dirigeant de cette stature puisse évoquer publiquement et sans hostilité un éventuel retour de la monarchie suffit à réveiller une question particulièrement sensible dans un pays dont l’identité moderne s’est précisément construite contre l'ordre impérial des Habsbourg.
Des siècles de Habsbourg, entre domination et héritage
Pour comprendre la réaction provoquée par le président Petr Pavel, il faut revenir à l'acte fondateur de la Tchécoslovaquie.
Lorsque la République tchécoslovaque est proclamée le 28 octobre 1918, elle ne se contente pas de succéder juridiquement à une monarchie disparue. Elle entend rompre avec elle. Le nouvel État se construit autour de figures comme Tomáš Garrigue Masaryk et Edvard Beneš, qui associent indépendance nationale, démocratie parlementaire et rupture avec l'ordre politique austro-hongrois.
La déclaration d'indépendance tchécoslovaque du 18 octobre 1918 est particulièrement explicite. Tomáš Garrigue Masaryk affirme que l'autonomie au sein d'une monarchie des Habsbourg ne permettrait pas aux Tchèques de développer librement leur nation et présente la rupture avec la dynastie comme une condition de la liberté politique.
La nouvelle République ne cherche donc pas à conserver une monarchie nationale en la transformant en régime constitutionnel. Elle choisit délibérément la République. Cette rupture possède également une dimension sociale. La grande réforme foncière de 1919 vise les vastes propriétés terriennes, dont une partie importante est détenue par de grandes familles aristocratiques. Le Parlement tchécoslovaque adopte une législation permettant la confiscation ou le découpage des grands domaines dépassant certains seuils. La noblesse, elle aussi, est symboliquement pointée du doigt. Les titres nobiliaires sont supprimés dans la nouvelle Tchécoslovaquie.
Dans l'imaginaire national de l'entre-deux-guerres, l'aristocratie germanophone et la monarchie habsbourgeoise appartiennent désormais à l'ancien monde. Ce rejet n'est toutefois pas aussi simple que la légende nationale pourrait le laisser penser.
Les Habsbourg-Lorraine règnent sur la Bohême à partir de 1526. Mais réduire trois siècles et demi d'histoire à une simple politique d'oppression serait historiquement trompeur. La mémoire tchèque de la monarchie est profondément ambivalente. Des historiens ont montré que la période habsbourgeoise a pu être perçue à la fois comme celle d'une subordination nationale et comme une période de stabilité politique, de développement économique et d'intégration européenne. Cette contradiction demeure au cœur de la mémoire tchèque contemporaine.
Le problème tient notamment au XIXe siècle, lorsque le réveil national tchèque fait de la langue, de la culture et de l'histoire nationales des instruments de revendication politique.
Pour une partie des patriotes tchèques, Vienne devient alors le symbole d'un pouvoir extérieur et germanophone. Mais parallèlement, une autre tradition politique tchèque défend une conception fédérale de la monarchie. František Palacký, l'une des grandes figures de l'historiographie nationale, ne souhaite pas initialement détruire l'Empire des Habsbourg. Il imagine plutôt sa transformation en une fédération garantissant aux différentes nationalités leurs droits à l'instar de l'Empire austro-hongrois.
Après 1918, les Habsbourg deviennent des étrangers
La relation avec la famille impériale est donc particulièrement froide dans les premières décennies de la République.
Le dernier souverain, Charles Ier d'Autriche n'a jamais pu récupérer le trône de Prague après la disparition de l'Empire. Ses tentatives de restauration en Hongrie en 1921 ont d'ailleurs profondément inquiété les États issus de l'ancien Empire, parmi lesquels la Tchécoslovaquie d'Edouard Beneš qui n’a pas hésité à mettre son véto lorsqu’il a été question de restaurer l’archiduc Otto de Habsbourg-Lorraine, fils de Charles, sur son trône autrichien afin d’en faire un pare-feu aux ambitions d’Adolf Hitler.
La monarchie n'est pas simplement considérée comme un régime dépassé : elle est associée à une période dont la nouvelle République entend précisément se distinguer et n’entend plus soutenir. Cette rupture est ensuite renforcée par les décennies de domination nazie puis communiste. Sous le régime communiste, l'aristocratie traditionnelle et les anciennes familles propriétaires sont à nouveau frappées par les nationalisations et les confiscations.
La Révolution de velours de 1989 va changer profondément la relation des Tchèques à leur passé. La restauration de la démocratie entraîne notamment la réouverture de la question des propriétés confisquées après 1945 ou sous le régime communiste. Plusieurs anciennes familles aristocratiques reviennent alors dans la vie publique, parfois après plusieurs décennies passées à l'étranger. Parmi elles figurent les Kinský, Schwarzenberg, Lobkowicz, Sternberg, Kolowrat et d'autres lignées historiques.
Il faut toutefois éviter une confusion : le retour de l'aristocratie dans la société tchèque n'est pas synonyme de retour du monarchisme. En effet, beaucoup de membres de ces familles ne revendiquent aucune restauration dynastique. Certains participent pleinement à la vie de la République, d'autres de gérer leurs biens récupérés. Le cas du prince Karel VII von Schwarzenberg (1937-2023) a été particulièrement révélateur : descendant d'une grande famille princière, il fut ministre des Affaires étrangères et figure majeure de la politique tchèque contemporaine sans défendre pour autant la restauration de la monarchie, proche pourtant des Habsbourg-Lorraine.
L'aristocratie cesse donc progressivement d'être perçue uniquement comme le vestige d'un ordre étranger. Elle devient également un élément du patrimoine historique national. C'est dans ce contexte que s'inscrit la popularité croissante d'émissions consacrées aux anciennes familles.
La monarchie revient ainsi dans la culture avant de revenir dans la politique.
Un parti monarchiste sans véritable poids électoral
Durant la Seconde Guerre mondiale, le Prince Willy Thurn Und Taxis fonde le groupe monarchiste Prince Eugène et prend contact avec un des leaders royalistes tchèques Zdenek Borek-Dohalsky (1900-1945). Les nazis comme les soviétiques combattront ces résistants et arrêteront les partisans de la monarchie, interdisant dès 1945 leurs activités en République Tchèque.
Il faut attendre 1989, lors de la chute du communisme, pour que le monarchisme tchèque refasse surface avec Koruna Česká, littéralement la « Couronne tchèque », officiellement Koruna Česká (monarchistická strana Čech, Moravy a Slezska). Ses statuts revendiquent explicitement la continuité avec les traditions monarchiques de l'État tchèque et considèrent la restauration du royaume comme leur objectif politique. Sur la question dynastique, le mouvement est clairement légitimiste : la maison de Habsbourg-Lorraine occupe une place centrale dans sa conception de la succession.
C'est ici que l'archiduc Charles (Karl) de Habsbourg-Lorraine, 65 ans, entre en scène. Pour les monarchistes légitimistes tchèques, la question n'est pas de choisir arbitrairement une famille royale étrangère. Ils considèrent que la succession historique de la Couronne de Bohême conduit à la maison de Habsbourg-Lorraine. Dans cette logique, l’ancien euro-député autrichien est le prétendant au trône et son fils , l’archiduc Ferdinand Zvonimir (29 ans) appartient à la génération suivante.
Il s'agit toutefois d'une conception dynastique qui ne possède aucune reconnaissance juridique dans la République tchèque actuelle. C'est probablement le point essentiel pour mesurer la portée réelle de la polémique actuelle née des propos du dirigeant tchèque. Le monarchisme tchèque existe, mais il ne constitue pas une force parlementaire significative. Ses résultats sont marginaux bien qu’il compte des conseillers municipaux, des élus au Sénat. Il serait cependant conséquent très exagéré de parler d'un « poids monarchiste » déterminant dans l'échiquier politique tchèque.
Pour autant, réduire les monarchistes tchèques à une poignée de serait également une erreur. Le mouvement dispose d'une présence associative, éditoriale et numérique. Il participe aux débats sur l'histoire de l'État tchèque, organise des manifestations, entretient des réseaux avec les familles historiques et bénéficie d'une visibilité accrue lorsqu'un événement politique ou médiatique remet la monarchie sur le devant de la scène.
Son influence est donc davantage nostalgique que parlementaire. C'est précisément ce qui explique la sensibilité de certaines déclarations présidentielles. Lorsque le président Petr Pavel parle de monarchie constitutionnelle, il ne donne pas une chance supplémentaire à Koruna Česká d'entrer au Parlement. En revanche, il contribue à normaliser un sujet longtemps considéré comme folklorique ou marginal. La nuance est importante. Le président ne dit pas : « Restaurons les Habsbourg. » Il dit, en substance : une monarchie parlementaire moderne peut fonctionner, comme au Royaume-Uni, en Belgique, aux Pays-Bas, au Danemark, en Norvège ou en Suède, et si le peuple tchèque le souhaitait, le principe ne serait pas nécessairement absurde.
Cette distinction est capitale.
Pourquoi les Habsbourg restent-ils un sujet sensible ?
Parce que la République tchèque contemporaine repose en partie sur une mémoire nationale construite autour de la rupture de 1918.
Le 28 octobre est toujours la fête nationale célébrant la création de la Tchécoslovaquie. La mémoire de cette journée a été soigneusement construite au XXe siècle comme un récit fondateur de l'État tchèque et tchécoslovaque. Dans cette narration, 1918 représente la libération nationale, la démocratie et la souveraineté. Réhabiliter les Habsbourg peut donc être interprété, par certains, comme une remise en cause symbolique de ce récit.
Mais les générations ont changé.
Pour beaucoup de jeunes Tchèques, l'empereur François-Joseph Ier n'est plus le symbole d'une domination nationale vécue. Il appartient à une histoire vieille de plus d'un siècle. L'Union européenne, la mondialisation et la disparition des frontières politiques qui structuraient l'Europe centrale avant 1918 ont également changé la manière dont les Tchèques regardent l'ancien empire. L'ancienne monarchie peut désormais être considérée simultanément comme une puissance étrangère, un cadre politique imparfait et une composante majeure de l'histoire culturelle de la Bohême et de la Moravie.
Cette évolution explique que les Habsbourg puissent progressivement sortir du registre exclusivement politique pour entrer dans celui du patrimoine.
La remarque du président tchèque ne tombe d'ailleurs pas totalement du ciel. Depuis son entrée en fonction, Petr Pavel a rencontré un nombre important de souverains européens. Il s'est notamment rendu au Royaume-Uni pour le couronnement de Charles III et a reçu le roi Willem-Alexander et la reine Máxima des Pays-Bas à Prague. Ces rencontres ont contribué à familiariser le président avec les monarchies parlementaires européennes.
Son propos peut donc aussi être interprété comme une observation institutionnelle : une monarchie constitutionnelle n'est pas nécessairement incompatible avec la démocratie, le parlementarisme ou l'État de droit.
Le paradoxe est même particulièrement intéressant pour la République tchèque. Le pays possède un président élu au suffrage direct depuis 2013, disposant d'une légitimité populaire importante mais de pouvoirs constitutionnels limités. Dans une monarchie parlementaire, le chef de l'État serait au contraire héréditaire, tandis que le gouvernement tirerait sa légitimité du Parlement. La comparaison avec les monarchies européennes relève donc aussi d'un débat sur la fonction présidentielle elle-même.
Les adversaires du dirigeant tchèque n'ont évidemment pas laissé passer l'occasion.
Le ministre des Affaires étrangères Petr Macinka a réagi avec ironie aux propos présidentiels, allant jusqu'à suggérer que les décorations traditionnellement remises le 28 octobre devraient être différées « par respect pour l'héritier du trône ». La plaisanterie politique repose sur une contradiction réelle : cette date célèbre précisément la naissance de l'État tchécoslovaque indépendant de la monarchie des Habsbourg. Pour les adversaires de Petr Pavel, son évocation favorable d'une monarchie peut donc être présentée comme un paradoxe, voire comme une forme de distance avec la tradition républicaine.
Mais l'accusation par certains sur les réseaux sociaux selon laquelle Petr Pavel préparerait une restauration monarchique paraît largement disproportionnée.
Le vrai sujet : la République tchèque peut-elle regarder son passé autrement ?
Derrière la polémique estivale se trouve donc une question plus intéressante.
Pendant une grande partie du XXe siècle, l'histoire tchèque a été racontée à travers plusieurs ruptures successives : rupture avec les Habsbourg en 1918, occupation nazie en 1939, régime communiste après 1948, puis révolution démocratique en 1989.
Chaque période a produit son propre récit du passé. Depuis 1989, un mouvement inverse s'observe : la société tchèque redécouvre progressivement des pans entiers de son histoire pré-1918. Les châteaux, les familles aristocratiques, les traditions religieuses, les symboles impériaux et l'histoire de la monarchie ne sont plus nécessairement perçus uniquement comme les attributs d'un système oppressif. Cette réévaluation ne signifie pas nécessairement une conversion monarchiste. Elle traduit plutôt une normalisation de l'histoire monarchique.
Les Habsbourg ont pratiquement disparu de la scène politique tchèque, mais ils n'ont pas disparu de leur mémoire. Le monarchisme organisé reste extrêmement minoritaire. Les sondages réalisés en ce sens parlent d’eux-mêmes. Entre 13 et 18% de la population souhaitent le retour de l'institution royale. Bien que l'on constate une évolution dans les mentalités. En 2018, lors du centième anniversaire de ka chute de la monarchie, ils n'étaient à peine que 10% à espérer la restauration d'un monarque.
Mais les descendants des anciennes familles souveraines et aristocratiques sont désormais beaucoup plus visibles dans la société tchèque. Les châteaux restaurés, les émissions historiques, les cérémonies, les œuvres patrimoniales et la médiatisation des familles comme les Kinský participent à cette réappropriation.
C'est probablement là que réside la véritable évolution depuis 1989. La monarchie n'est plus nécessairement considérée comme un projet politique immédiat. Elle peut être étudiée, discutée, voire idéalisée par une petite partie de la population sans que cela remette en cause le caractère républicain de l'État.
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Date de dernière mise à jour : 10/08/2026