Monarchies et Dynasties du monde Le site de référence d’actualité sur les familles royales

La crise continue de s’accentuer entre la Zarzuela et la Moncloa

La crise de Ceuta révèle au grand jour les tensions entre la Zarzuela et le gouvernement de Pedro Sánchez. Les déclarations contradictoires des ministres Elma Saiz et d’Óscar Puente sur l’agenda de Felipe VI ont provoqué l’ire de son entourage. En coulisses, la colère monte, révélant un bras de fer plus profond sur le rôle de la Couronne face au pouvoir exécutif.

La crise de Ceuta aura eu un effet inattendu : elle a transformé une tension jusque-là largement confinée aux couloirs institutionnels en une véritable controverse publique entre la Zarzuela, siège de la Maison du Roi, et la Moncloa, centre du pouvoir exécutif espagnol.

Au cœur de la polémique : la volonté du roi Felipe VI, 58 ans,  de se rendre dans la ville autonome, durement éprouvée par la crise migratoire de l’été, et surtout la question de savoir qui décide de l’agenda du chef de l’État.

Le 24 août 2026, Elma Saiz, ministre de l'Inclusion, de la Sécurité sociale et des Migrations et porte-parole du gouvernement, a déclaré que « la Maison royale était maîtresse de son propre agenda ». Interrogée sur une éventuelle visite du monarque à Ceuta, réclamée par les autorités, elle a également affirmé qu'elle n'avait pas connaissance d'une demande ou d'une intention précise de Felipe VI de se rendre dans la ville. En apparence anodine, cette déclaration a pourtant déclenché une nouvelle crise de communication. Car quelques heures plus tard, le ministre des Transports Óscar Puente livrait lui aussi une version sensiblement différente : « C'est le gouvernement qui décide de l'agenda du Roi », notamment lorsqu'il s'agit de questions politiquement sensibles. Tout en confirmant par ailleurs que le roi Felipe VI se rendrait à Ceuta « au moment le plus opportun ».

Deux ministres, deux versions. Et derrière cette contradiction se dessine une question institutionnelle beaucoup plus lourde : qui contrôle réellement les déplacements du chef de l'État ?

 

 

Elma Saiz au centre de la tempête

Les propos d'Elma Saiz sont particulièrement importants parce qu'ils interviennent alors que la crise de Ceuta est devenue l'un des dossiers les plus sensibles du gouvernement de Pedro Sánchez déjà enpêtré dans des affaires de corruptions qui touchent l'épouse même du Premier ministre. Depuis l'afflux massif de migrants enregistré à la fin du mois de juillet (plus de 50 000 personnes qui se sont déversées dans un très court laps de temps le 30 juillet 2026) , la ville autonome est au centre d'une crise humanitaire, sécuritaire et diplomatique impliquant directement l'Espagne et le Maroc.

La présence du roi Felipe VI à Ceuta aurait donc constitué un geste hautement symbolique. Le monarque s'était déjà rendu dans la ville en 2020, provoquant alors de fortes réactions de Rabat. Dans le contexte actuel, son déplacement aurait nécessairement été interprété à la fois comme un message de soutien aux habitants de Ceuta et comme un signal politique à l'égard du Maroc qui considère ce territoire, survivance de l'histoire coloniale espagnole en Afrique du nord, comme le sien. 

C'est précisément ce caractère sensible qui explique que la question de son déplacement soit devenue un sujet de coordination entre Zarzuela et Moncloa.

Or, selon les informations rapportées par plusieurs médias espagnols, la Maison royale aurait été particulièrement irritée par la manière dont le gouvernement a présenté l'affaire. Des sources proches de Zarzuela citées par El Confidencial Digital affirment que Felipe VI est « énervé » par les déclarations des ministres . Ces mêmes sources soutiennent que le roi s’agace « de ne pas pouvoir se rendre où il le souhaite » sans l'accord préalable de la Moncloa, bureau du Premier ministre. Depuis plusieurs semaines, des proches du roi affirment que celui-ci tente de se rendre dans l'enclave et serait empêché par la Moncloa de tout déplacement. La récente rencontre du monarque avec Juan Jesús Vivas, Président de Ceuta, où le roi lui a fait part de son soutien total,  semble corroborer les tensions en cours.

 

 

Un vieux contentieux entre deux palais

La crise actuelle ne surgit pas de nulle part. Depuis le retour de Pedro Sánchez à la Moncloa en 2023, plusieurs épisodes ont contribué à installer une distance croissante entre les deux institutions.

Le premier grand point de friction concerne la loi d'amnistie négociée par le gouvernement avec les indépendantistes catalans. Le contraste entre le discours prononcé par Felipe VI le 3 octobre 2017, au plus fort de la crise indépendantiste où la région a tenté de faire sécession, et la politique menée par Pedro Sánchez après avoir été réélu à la tête du gouvernement a nourri des interrogations sur la relation entre la Couronne et l'exécutif. Plusieurs analyses ont identifié cet événement comme l'un des premiers grands moments de tension, le gouvernement accusé de faire le jeu des catalans par souci électoraliste.

La catastrophe de la DANA d'octobre 2024 a ensuite profondément détérioré le climat. La visite de Felipe VI à Paiporta, au milieu des habitants en colère, avait donné lieu à une scène spectaculaire : le roi et la reine avaient été pris à partie, tandis que Pedro Sánchez était évacué par son service de sécurité, laissant les souverains faire face avec bravoure à la colère des habitants de cette ville. Les conditions dans lesquelles cette visite avait été organisée ont alimenté les critiques réciproques entre les deux entourages.

Depuis, chaque question touchant à l'agenda royal est devenue potentiellement explosive.

Il existe pourtant une réalité constitutionnelle derrière cette bataille politique. L'Espagne est une monarchie parlementaire. Felipe VI est le chef de l'État depuis 2014, mais il ne dispose pas du pouvoir exécutif. Ses actes constitutionnels sont soumis au mécanisme du contreseing, ce qui place le gouvernement au cœur de l'exercice concret de nombreuses prérogatives royales. Il ne peut donc pas agir comme un monarque exécutif. Il doit préserver sa neutralité politique et travailler dans le cadre institutionnel défini par la Constitution.

Mais cette situation crée une zone grise particulièrement sensible : la Maison royale organise l'activité du souverain, tandis que le gouvernement doit assumer la responsabilité politique des actes institutionnels du chef de l'État. Dans une situation ordinaire, cette coordination reste invisible.

 

 

Une crise de confiance plus qu'une crise constitutionnelle

Il serait toutefois excessif de parler de rupture institutionnelle au sens strict. Les institutions continuent de fonctionner et Zarzuela comme Moncloa savent parfaitement qu'une confrontation ouverte serait dangereuse pour les deux parties.

Le véritable problème est ailleurs : dans la confiance entre les deux entourages.

La crise de Ceuta révèle ainsi une relation devenue beaucoup plus méfiante. Le gouvernement entend conserver la maîtrise politique des dossiers sensibles ; la Maison royale entend préserver la dignité et l'autonomie institutionnelle nécessaires à l'exercice de la fonction royale. Le problème est que ces deux impératifs peuvent entrer en collision. Et lorsque deux versions différentes sortent de la même équipe gouvernementale, la question cesse d'être protocolaire. Elle devient politique.

À Ceuta, le débat dépasse donc largement la visite du roi Felipe VI. Il pose une question essentielle pour la monarchie espagnole : jusqu'où le gouvernement peut-il contrôler l'action publique du chef de l'État sans donner l'impression de placer la Couronne sous tutelle politique ? Et inversement : jusqu'où la Zarzuela peut-elle défendre son autonomie sans entrer dans un affrontement avec un gouvernement démocratiquement responsable devant les Cortes ?

C'est cette ligne de crête, plus que la seule visite à Ceuta, qui explique la violence inhabituelle du nouvel affrontement entre la Zarzuela et la Moncloa.

Après plusieurs années de tensions ponctuelles entre les deux institutions, le conflit n'est peut-être désormais plus seulement celui de deux agendas. Il devient celui de deux conceptions du rôle de la Couronne dans l'Espagne de Pedro Sánchez sur fond d’opposition historique entre monarchie et république.

Copyright@Frederic de Natal

 

Date de dernière mise à jour : 01/09/2026