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Autriche : enquête sur ces monarchistes qui veulent abolir la République

Plus d’un siècle après la chute de l’Empire austro-hongrois, les Habsbourg-Lorraine ont disparu des institutions mais pas de l’imaginaire autrichien. Entre nostalgie impériale, patrimoine, réseaux monarchistes et projet de restauration constitutionnelle, une question demeure : l’Autriche pourrait-elle un jour redevenir une monarchie ?

À Vienne, les traces de l’ancienne monarchie sont partout. La Hofburg domine encore le centre historique, le château de Schönbrunn et sa Gloriette rappellent le faste de la cour impériale et les noms de l’Empereur François-Joseph, de l’impératrice Élisabeth (dite « Sissi ») ou de l’Empereur Charles Ier appartiennent toujours au patrimoine culturel du pays.

Pourtant, derrière cette omniprésence historique, la République autrichienne semble solidement installée depuis le 12 novembre 1918. Date de sa proclamation. Les privilèges de la maison de Habsbourg-Lorraine ont été supprimés et la République est devenue le cadre institutionnel de l’État autrichien moderne que l'on ne peut remettre en cause. Malgré tout, une partie des Autrichiens continuent de rêver d’un retour de la dynastie impériale. Et certains ne se contentent pas de nostalgie : ils souhaitent transformer l’Autriche en monarchie parlementaire.

Drapeau de l'Empire austroèhongrois/ screenshot/arte

Des monarchistes bien réels, mais politiquement marginaux

Le monarchisme autrichien contemporain ne constitue pas un mouvement de masse. Il n’existe pas aujourd’hui de grand parti capable de peser sur la vie politique nationale. Mais des associations et des cercles militants, des associations historiques qui entretiennent la flamme.

Parmi eux figure l’Alliance Noire-Jaune, association monarchiste fondée en 2004. Son nom renvoie directement aux couleurs traditionnellement associées à la monarchie des Habsbourg. Elle compte quelques milliers de membres dans tout le pays et elle maintient des liens avec d’autres formations politiques monarchistes issues des pays qui ont été partie intégrante des anciennes composantes de l’Autriche-Hongrie.

En janvier 2026, le quotidien autrichien Der Standard s’est intéressé à ce petit milieu militant qui passe habituellement sous les radars de la presse nationale. Autour d’une table du célèbre café Dommayer, à Vienne, plusieurs membres de l’organisation lui avaient expliqué leur projet : faire de l’Autriche une monarchie constitutionnezlle et permettre à un Habsbourg de redevenir chef de l’État.

Nicole Fara, qui dirige l’association depuis plusieurs années, revendique cette démarche politique. Le projet défendu par son mouvement ne consiste pas simplement à organiser des commémorations impériales ou à entretenir la mémoire de l’Empereur François-Joseph. « Nous sommes un mouvement politique qui souhaite transformer l'Autriche en monarchie parlementaire », explique-t-elle.

L’objectif est institutionnel : remplacer la fonction présidentielle par celle d’un monarque héréditaire. Une conception qui va toutefois bien au-delà du simple modèle cérémoniel que connaissent aujourd’hui l’Espagne, les Pays-Bas ou la Belgique.  Ils ont tenté par trois fois de se présenter à des élections avant de renoncer faute du quorum à atteindre pour pouvoir y participer ( 2007, 2009 et 2013) . La présidente de l'association ne croit pas que cela soit uniquement dû à leur programme ; elle soupçonne des manœuvres douteuses de la part de fonctionnaires qui auraient tout fait pour les empêcher de se présenter : « J'ai entendu dire qu'afficher son soutien aux monarchistes, par exemple en signant une pétition, pouvait entraîner des désavantages professionnels. Ceux qui envisagent d'aménager leurs combles y réfléchissent à deux fois avant de signer pour nous. », assure t-elle.

Parmi d’autres projets, Ils évoquent une forme de réunification de l’Europe centrale autour des anciens territoires de la Couronne : Autriche, Hongrie, République tchèque, Slovaquie, Slovénie, Croatie et autres régions autrefois intégrées à l’ancien espace habsbourgeois. Mais, l’idée relève davantage d’un imaginaire géopolitique que d’un programme susceptible d’être mis en œuvre à court terme. Elle révèle néanmoins une conception particulière de l’Europe : celle d’un territoire où les anciennes frontières impériales pourraient, à terme, retrouver une fonction culturelle et économique. Pour ces monarchistes, l’Empire austro-hongrois représentait précisément une construction supranationale capable de dépasser les nationalismes.

Le mouvement se présente comme démocratique. Mais une question surgit immédiatement : comment une restauration dynastique pourrait-elle être démocratiquement décidée tout en désignant à l’avance la famille appelée à régner ? Pour les monarchistes interrogés par Der Standard, la réponse est évidente : les Habsbourg-Lorraine sont indissociables de l’histoire autrichienne et leur légitimité dynastique ne ferait aucun doute. « En Autriche, il est clair que le trône est destiné àla maison impériale. Les Habsbourg sont indissociables de l'histoire du pays ; ils sont en droit d'assumer cette responsabilité. », déclare Nicole Fara.

Pour les partisans des Habsbourg-Lorraine, il ne s’agirait donc pas simplement de créer une monarchie : il s’agirait de restaurer la maison qui a régné sur l’Autriche pendant plusieurs siècles et dont la tête est actuellement l’archiduc Karl de Habsbourg-Lorraine (65 ans), ancien député européen entre 1996 et 1999. Il est aujourd’hui actif dans différents domaines européens, historiques et culturels. Pour autant, le mouvement politique fait face à une nuance de taille. Le petit-fils de l’Empereur Charles Ier ne fait pas campagne en ce sens, ne reconnaît pas les activités de l’Alliance Noire-Jaune. 

L'archiduc Kart de Habsbourg-Lorraine/Screenshot/Arte

Une nostalgie ambiguë de l’Empire

La question essentielle reste évidemment celle de l’opinion publique.

Et c’est ici que les précautions méthodologiques s’imposent. Il n’existe pas, à notre connaissance, de sondage national récent permettant d’affirmer que « X % des Autrichiens veulent aujourd’hui le retour des Habsbourg ».

En revanche, une enquête Gallup réalisée les 7 et 8 juillet 2011 auprès d’un millier d’Autrichiens demeure particulièrement intéressante. La question portait sur la possibilité d’avoir un roi ou un empereur comme représentant de l’État à la place du président fédéral. 17 % des personnes interrogées se sont déclarés favorables à cette idée. Dans certaines régions, notamment en Basse-Autriche et au Burgenland, la proportion atteignait 22 %. Mais le même sondage révélait une réalité beaucoup plus complexe : 66 % rejetaient l’idée d’un retour politique des Habsbourg, tandis que 18 % souhaitaient néanmoins que la famille impériale retrouve davantage d’influence politique.

Ces chiffres sont particulièrement instructifs. Même si une majorité populaire apparaissait en faveur de la monarchie, la restauration ne pourrait pas se faire d’un simple trait de plume. La Constitution autrichienne définit la République comme une démocratie républicaine que l'on ne peut remettre en cause. La restauration d’une monarchie impliquerait donc une transformation constitutionnelle majeure.

À cela s’ajoute le Habsburgergesetz de 1919, qui a supprimé les droits souverains et privilèges de la maison de Habsbourg-Lorraine. La question n’est donc pas seulement politique. Elle est également juridique.

Exposition en faveur de Charles Ier /screenshot/arte

Être nostalgique des Habsbourg ne signifie pas vouloir restaurer l’Empire

C’est probablement le principal malentendu entourant la question. L’Autriche vit avec son passé impérial sans nécessairement vouloir le ressusciter.

Le patrimoine des Habsbourg-Lorraine est omniprésent dans le tourisme, l’architecture, les musées et la culture populaire. La Hofburg, Schönbrunn, les collections impériales ou encore la figure de Sissi attirent chaque année des visiteurs du monde entier. Même si parfois, elle a du mal à en parler, honteuse des circonstances dans laquelle elle a basculé dans sa forme républicaine. Même en 1945, les anciens dirigeants qui provoqué le départ de l’Empereur Charles Ier se sont empressés de restaurer la République avec l’appui des Alliés, sans consulter qui que ce soit,  préférant mettre un voile sur toutes les actions de résistance des monarchistes et de la famille impériale à l’ordre nazi. Déjà le cas pour contrer l'Anschluss de 1938, Les Habsbourg-Lorraine redeviennent pourtant un sujet d'Etat alors que les monarchistes se réorganisent. Pour revenir dans son pays, Otto de Habsbourg-Lorraine devra renoncer à ses prétentions (1961). L'archiduc se concentrera sur l'Europe dont il sera député de 1979 à 1999, refusera toutefois la président de Hongrie.

L’histoire  oblige cependant à la prudence.

La disparition de l’Empire austro-hongrois en 1918 n’a pas été vécue de la même manière par toutes les populations qui le composaient. L’historien Oliver Rathkolb, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Vienne, rappelle que les différentes nationalités de l’Empire n’avaient pas nécessairement vécu son effondrement comme une catastrophe. Pour nombre d’entre elles, l’indépendance constituait au contraire une perspective longtemps attendue comme la Hongrie ou l'ex-Tchécoslovaquie. Le système impérial était en effet traversé par de profondes tensions nationales. L’Empire pouvait apparaître comme un espace multiculturel et supranational ; il pouvait aussi être perçu comme une structure incapable de répondre aux aspirations politiques des Tchèques, des Slaves du Sud ou d’autres peuples de la monarchie.

La Première Guerre mondiale achevera de fragiliser l’ensemble. L’Autriche-Hongrie, entrée dans le conflit en 1914, sortit de la guerre vaincue, économiquement ruinée et politiquement disloquée, avant de brutalement s’effondrer. La République autrichienne est née malgré tout sans légitimité dans un contexte de crise, et non dans celui d’une paisible transition institutionnelle. Charles Ier monté sur le trône en 1916 n'abdiquera jamais de ses droits et tentera par deux fois de reprendre sa couronne hongroise, pays devenu une monarchie sans souverain.

L''alliance Noire-Jaune /screenshot/ARTE

Une vision idéalisée de l'Empire ?

La nostalgie impériale peut également conduire à une lecture très sélective de l’histoire.

Certains monarchistes rencontrés par Der Standard considèrent que la période des Habsbourg correspondait à une époque particulièrement heureuse pour Vienne et l’Autriche. Cette vision se heurte cependant aux réalités sociales de l’époque. Autour de 1900, l’espérance de vie demeurait inférieure à 50 ans, les conditions de logement étaient difficiles pour une partie importante de la population et les inégalités sociales restaient considérables. L’Empire austro-hongrois fut une civilisation brillante, mais aussi une société profondément hiérarchisée.

La nostalgie contemporaine tend parfois à retenir les palais, les uniformes, les bals, les cafés viennois et l’architecture impériale, tout en laissant dans l’ombre la pauvreté urbaine, les tensions sociales et les conflits nationaux. C’est là que l’enquête historique devient indispensable : l’image de l’Empire n’est pas nécessairement l’histoire de l’Empire. À partir de 1989-1990, les frontières de l’Europe centrale se sont ouvertes à nouveau. Les anciens espaces économiques et culturels de l’Europe danubienne retrouvent des liens.

Dans ce contexte, l’héritage de la monarchie a été relu, parfois bienveillant, parfois critiqué non plus comme un projet impérial, mais comme une histoire commune. Les anciennes capitales et régions de l’Empire entretiennent aujourd’hui des relations économiques, touristiques et culturelles particulièrement fortes. La fin du communisme a permis involontairement à l’idée monarchique de devenir une sorte de mémoire transnationale. Lorsqu'Otto de Habsbourg-Lorraine décède en 2011 à l'âge de 98 ans, l'Autriche lui organises des funérailles d'état. Des centaines de milliers de monarchistes de tout l'Empire défunt se sont pressés à Vienne, redevenue capitale de l'institution monarchique qui continuer de faire rêver. 

La perspective de retour de la monarchie reste cependant assez faible pour ne pas menacer la République aujourd’hui. Mais suffisamment vivant pour continuer à poser, plus d’un siècle après la chute de l'institution, la question de ce que les Autrichiens ont réellement conservé de leur passé impérial. 

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Date de dernière mise à jour : 08/10/2026