Gloria von Thurn und Taxis, la princesse qui divise l’Allemagne
Gloria von Thurn und Taxis, la princesse qui divise l’Allemagne
À Ratisbonne, le Festival du Palais ne se résume plus aux grands noms de la musique qui se produisent chaque été au château Saint-Emmeram. Derrière les fastes de l’événement se joue désormais une controverse politique et idéologique autour de sa propriétaire, Gloria von Thurn und Taxis, devenue l’une des figures les plus clivantes de l’aristocratie allemande.
Chaque été, le somptueux château Saint-Emmeram de Ratisbonne accueille l'un des rendez-vous culturels les plus prestigieux d'Allemagne. Les Schlossfestspiele, ou Festival du Palais, réunissent plusieurs milliers de spectateurs venus assister aux concerts de grandes figures de la musique allemande et internationale.
Mais depuis plusieurs années, l'événement est éclipsé par une autre personnalité que les artistes : Gloria von Thurn und Taxis, propriétaire des lieux, mécène du festival et figure incontournable de l'aristocratie allemande contemporaine. À 66 ans, la princesse est devenue l'une des personnalités les plus controversées du pays en raison de ses prises de position politiques, religieuses et sociétales, qui lui valent d'être régulièrement accusée de contribuer à la banalisation des idées de l'extrême droite.
Gloria von Thurn und Taxis appartient à l'une des plus prestigieuses familles princières d'Europe, issue d’une branche cadette de la famille princière allemande des von Schönburg.
Née en 1960 à Stuttgart, elle vit une partie de sa vie en Afrique où son père exerce la profession de journaliste. Sa famille a perdu la majorité de ses biens après 1945, leurs possessions se trouvant en République démocratique d’Allemagne (RDA). Revenue dans son pays une décennie plus tard, après ses études, elle devient serveuse en Suisse.
C’est à Munich qu’elle rencontre le prince Johannes von Thurn und Taxis, de trente-quatre ans son aîné. C’est l’une des plus grosses fortunes du pays. Elle l’épouse en 1980 et lui donnera trois enfants dont l’actuel héritier du titre, le prince Albert (43 ans), célibataire jusqu’à présent. Leur couple va former celui le plus en vue de la jet-set où elle est gratifiée du titre de « princesse Punk » en raison de son style extravagant. À la mort de son époux en 1990, elle hérite de la gestion d'un immense patrimoine comprenant notamment le château Saint-Emmeram, ancienne abbaye devenue résidence princière.
Depuis Gloria von Thurn und Taxis s'est progressivement imposée comme une figure influente des milieux catholiques conservateurs allemands, avant de devenir un relais de nombreuses personnalités de la droite radicale européenne.
Un festival devenu un rendez-vous politique
Officiellement, le Festival du Palais est organisé par la société Odeon Concerte, qui rappelle régulièrement que l'événement est « exclusivement culturel ».
Cependant, la princesse Gloria von Thurn und Taxis demeure la propriétaire des lieux et reçoit personnellement de nombreux invités politiques et économiques. Au fil des années, plusieurs personnalités controversées ont ainsi été aperçues au château, parmi lesquelles la présidente de l'AfD, Alice Weide (dont la présence avait provoqué des manifestations spontanées dans les rues de Ratisbonne en 2025), le député européen Maximilian Krah ou encore le dirigeant hongrois Viktor Orbán, qu’elle a publiquement qualifié de « héros » dans la presse.
Jonas Höschl a dénoncé cet amalgame entretenu sans complexe par la princesse. « Elle offre activement une tribune aux idées d'extrême droite et contribue à leur banalisation. », a déclaré cet artiste et initiateur des premières manifestations contre le festival. Martin Oswald, porte-parole de l'Initiative contre la droite de Ratisbonne, estime quant à lui que le festival constitue également un espace de rencontres politiques : « Il y a généralement un dîner organisé pendant le festival où se nouent de nombreux contacts. », sous-entendant que des alliances se formeraient entre membres de l’élite (ultra-) conservatrice.
Ces critiques s'appuient notamment sur les nombreux liens entretenus par Gloria von Thurn und Taxis avec des responsables conservateurs allemands, des dirigeants européens et plusieurs représentants de l'AfD, le parti d’extrême-droite en passe d’obtenir des régions lors des prochaines élections dans les Land, voire de gouverner le pays selon divers sondages.
La princesse de l’extrême-droite ?
Depuis une dizaine d'années, la princesse Gloria von Thurn und Taxis multiplie les déclarations qui provoquent de vives réactions dans la presse allemande.
Catholique traditionaliste revendiquée, membre du conseil d'administration de la Fondation Yes to Life, elle a participé au Congrès des Familles et considère publiquement l'avortement comme un « meurtre », position qu'elle défend régulièrement lors de conférences ou d'entretiens. Proche du pape Benoit XVI, elle a été très critique du pontificat du Pape François, son successeur. Elle remet également en cause l'origine essentiellement humaine du réchauffement climatique, reprenant des arguments fréquemment employés par les milieux climatosceptiques.
Sur la page Facebook Thurn und Taxis Schloss St. Emmeram, das Original, des vidéos controversées ont été pointées du doigt par plusieurs associations antiracistes allemandes. Son point de vue sur le sida et les Africains a fait bondir plus d’une association. Dans le podcast Not My Country , diffusé par la chaîne publique ARD, elle a affirmé qu’« Hitler était socialiste. », générant un vaste débat historique dans un pays qui n’en fiinit pas de s’excuser sur les affres causées par le IIIe Reich en Europe entre 1933 et 1945. Une affirmation, régulièrement reprise dans certains milieux de la droite radicale, est largement rejetée par les historiens spécialistes du nazisme, qui rappellent que si le nom officiel du parti était « Parti national-socialiste des travailleurs allemands » (NSDAP), son idéologie relevait du fascisme racial et non du socialisme au sens politique du terme.
La princesse bénéficie d'un carnet d'adresses particulièrement vaste. Ses relations s'étendent à plusieurs responsables de la CSU bavaroise, aux dirigeants de l'AfD , à certains responsables du Vatican (tels que l'archevêque Carlo Maria Viganò ou le cardinal Raymond Burke) et plusieurs personnalités conservatrices américaines.
En 2023, elle avait notamment organisé un dîner de charité avec Hans-Georg Maaßen, ancien chef de l'unité de droit de l'immigration au ministère fédéral de l'Intérieur devenu depuis une figure de la droite radicale allemande.
Des partenaires qui prennent leurs distances
Les conséquences pour le festival sont désormais visibles.
Au cours des dernières années, la société BMW a retiré son soutien financier , le fournisseur d'énergie Rewag a également quitté les partenaires de l'événement et plusieurs prestataires historiques ont cessé leur collaboration. La municipalité de Ratisbonne a également annoncé que son maire social-démocrate, Thomas Burger, ne participerait pas à cette édition, affirmant vouloir défendre « une société ouverte et tolérante ».
La programmation 2026 réunit pourtant plusieurs grandes vedettes allemandes, parmi lesquelles Andrea Berg, le violoniste David Garrett et Peter Maffay. Interrogé par le Süddeutsche Zeitung, Peter Maffay a condamné sans ambiguïté les prises de position de Gloria von Thurn und Taxis : « Je me désolidarise fermement de ses déclarations et de ses contacts. ». Le chanteur estime néanmoins qu'annuler sa participation reviendrait à « capituler précisément devant cette position ». Ses détracteurs ne partagent pas cette analyse. Martin Oswald répond : « Je n'imagine pas Peter Maffay jouer lors d'un congrès de l'AfD. Refuser un concert n'est pas capituler. ».
Avant lui, plusieurs artistes avaient déjà pris leurs distances. En 2019, le groupe Revolverheld avait reversé son cachet à l'association de sauvetage en mer Sea-Eye après son concert à Ratisbonne. En 2025, la chanteuse Vicky Leandros avait refusé de se produire en présence d'Alice Weidel dans le public.
Au-delà de la seule programmation musicale, le Festival du Palais est devenu le reflet des profondes divisions qui traversent aujourd'hui la société allemande. Pour ses soutiens, Gloria von Thurn und Taxis incarne une aristocrate catholique attachée aux valeurs traditionnelles et à la liberté d'exprimer des opinions conservatrices. Pour ses détracteurs, elle joue désormais un rôle de passerelle entre les milieux conservateurs et l'extrême droite, offrant visibilité et légitimité à des responsables politiques controversés.
Chaque nouvelle édition du festival réactive ainsi un débat qui dépasse largement les murs du château Saint-Emmeram : celui de la frontière entre engagement personnel, influence culturelle et responsabilité publique.