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Syrie : quand le modèle monarchique revient dans le débat politique

Longtemps reléguée au rang de curiosité historique, l'idée monarchique a pourtant régulièrement resurgi dans les moments de crise qu'a traversés la Syrie. Des Hashémites au président Ahmad al-Sharaa, retour sur une alternative politique qui n'a jamais totalement disparu et qui a été proposée récemment par le pouvoir en place.

La chute spectaculaire du régime de Bachar el-Assad (2000-2024) a profondément bouleversé l'équilibre politique syrien. En moins de deux semaines, les forces dirigées par Ahmad al-Sharaa (43 ans), plus connu sous son ancien nom de guerre djihadiste Abu Mohammad al-Julani, sont parvenues à prendre le contrôle du pays.

Ancien fondateur du Front al-Nosra puis dirigeant de Hay'at Tahrir al-Sham (HTS), lié à l’organisation terroriste Al-Quaida, Ahmad al-Sharaa est rapidement devenu le principal interlocuteur de plusieurs puissances régionales et occidentales désireuses de stabiliser la Syrie après plus d'une décennie de guerre.

Désigné président de la période transitoire lors de la « Conférence de la Victoire », il bénéficie aujourd'hui d'une reconnaissance diplomatique bien plus large que celle dont disposaient les autorités rebelles quelques années auparavant, recevant même les dignitaires occidentaux qui le combattaient auparavant.

Selon le Syrian Observer, daté du 15 juillet 2026, cette ascension fulgurante aurait conduit le nouveau dirigeant à réfléchir très tôt à la nature du régime qu'il souhaitait instaurer.

Le quotidien affirme que plusieurs sources concordantes lui ont indiqué que Sharaa aurait discrètement étudié l'hypothèse d'une transformation de la Syrie en monarchie avant d'abandonner cette idée sous la pression de conseillers étrangers craignant une déstabilisation majeure.

Ces informations n'ont toutefois pas été confirmées publiquement par les autorités syriennes.

L'actuel président syrien Ahmad al-Sharaa @wikicommons

Une monarchie sans nom ?

Le nouveau dirigeant syrien aurait progressivement développé, au fil des années, une admiration particulière pour les systèmes politiques des monarchies du Golfe.

Celles-ci présentent plusieurs caractéristiques : forte centralisation de l’autorité, un exécutif extrêmement puissant, une administration technocratique et une faible autonomie des institutions représentatives. Pour le journaliste Hossam Jazmati, Ahmad al-Sharaa n'aurait jamais véritablement souhaité instaurer un système parlementaire classique, mais bel et bien un émirat ou un royaume tel que la Syrie l’a préalablement connu au début du XXe siècle avant qu’il ne soit remis en cause par les puissances coloniales européennes.

Face à l’opposition de la Jordanie, entre autres, il aurait finalement accepté le maintien de la forme républicaine afin de rassurer la population et les partenaires internationaux, tout en conservant les mécanismes de concentration du pouvoir qu'il juge efficaces. Mais à regarder de plus près, le Syrian Observer note que le pays a fini par adopter un « système hybride » avec une personnalisation croissante du pouvoir et une Assemblée davantage consultative que parlementaire, avec les députés sélectionnés dans des conditions laissant peu de place à une véritable compétition politique.

L'analyse d’Hossam Jazmat, qui sous-entend que la Syrie serait devenue une monarchie sans nom, souligne également que cette centralisation ne suscite pas uniquement des critiques. Une partie importante de la majorité arabe sunnite soutient Ahmad al-Sharaa. Au détriment d’autres ethnies plus frileuses comme les Alaouites, les Druzes ou les Kurdes, la minorité chrétienne. Selon lui, cette adhésion repose moins sur les institutions elles-mêmes que sur l'idée du « despote juste », figure politique profondément enracinée dans une partie de la culture politique moyen-orientale.

Le futur roi Faysal en 1918 @wikicommons

Les Hachémites, une dynastie panarabe

Lors de la Conférence de la paix organisée à Paris en janvier 1919, outre les différentes puissances qui ont vaincu les Empires centraux, on trouve également des délégations des anciennes provinces de l’Empire Ottoman démembré.

Le chérif Hussein de la Mecque a envoyé son fils, le prince Faysal (1883-1933) représenter ses intérêts face à ceux du Liban naissant. Chaque camp se dispute déjà le tracé des frontières de leur futur pays en devenir. Les Libanais réclament la création d’un Grand Liban dissocié de la Syrie (mais sous mandat français) alors que les chérifiens souhaitent l’indépendance d’une Syrie qui engloberait les côtes libanaises et sans la protection de la France autrement que pour une assistance technique.

Ancien député ottoman du Hedjaz, le prince Faysal est le troisième fils du chérif Hussein, un membre de la famille royale des Hashémites qui protège les lieux saints de l’islam depuis des siècles. Il maîtrise aussi bien l’anglais, l’arabe que le français ou l’italien.

Il a très rapidement compris l’opportunité qui s’offrait à lui alors que le croissant scintillant de la Sublime Porte commençait à décliner dans le ciel du prophète Mahomet. A Damas, il avait déjà rencontré les principaux milieux nationalistes arabes. Le soulèvement, 2 ans plus tard, du Hedjaz sonne la fin de l’omniprésence ottomane sur la plaque arabique. La « Grande révolte arabe », magistralement mise en scène en 1962 par les studios Hollywood à travers le film « Lawrence d’Arabie », du nom de cet officier britannique qui fut un des chantres du panarabisme, va permettre au prince Faysal de devenir l’avocat des droits des arabes en vertu du principe wilsonien du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Il plaide pour la formation d’une confédération arabe sous la houlette des Hashémites agitant les nombreuses promesses des britanniques en ce sens. Des promesses que le Royaume-Uni aura tôt fait d’abandonner. Pïre, Londres va bientôt jouer sur deux tableaux. Tout en courtisant les Hashémites, les Anglais vont favoriser l’émergence des Ibn Séoud, une tribu rivale.

Le prince Faysal n’obtient pas gain de cause et se retrouve contraint par le président du Conseil Georges Clémenceau de signer un accord qui lui est défavorable. Tout au plus, il a obtenu d’avoir une indépendance de la Syrie mais sous mandat français exclusivement.

Faysal recevant la Légion d'honneur @wikicommons

Faysal Ier et la trahison française

Lorsqu’il revient à Damas, c’est aussi un double échec pour lui. Le prince Faysal cache l’accord qu’il a dû signer y compris celui avec Chaim Weizmann, futur président de l’Organisation mondiale sioniste qui prévoyait que la maison royale favorise la création d'un foyer national juif en Palestine, conformément à la déclaration Balfour de 1917.

Il est vrai qu’il avait co-signé ce projet sans même avertir ses proches conseillers. Faysal pensait que le soutien britannique à cette option permettrait de contrebalancer l’influence de la France dans la région. L'accord comportait également une condition essentielle : Fayçal précisait dans une lettre annexée que son engagement ne serait valable que si les Alliés accordaient effectivement l'indépendance promise aux Arabes.

Or, lors de la Conférence de la paix puis avec la mise en place des mandats français et britanniques (conférence de San Remo, 1920), cette promesse ne fut pas tenue : la France obtint le mandat sur la Syrie et le Liban (signant ainsi la victoire finale de Paris) et le Royaume-Uni reçut le mandat sur la Palestine et la Mésopotamie (Irak). Faysal avait pourtant averti les Britanniques en octobre 1918 : « Je refuse d'agréer un officier français, et de façon générale, je m'oppose à toute tutelle française sur la Syrie » , avait-il déclaré à Thomas Lawrence. L’arrivée du général Gouraud ne va pas être de tout repos. Faysal comprend très vite que l’officier français est là pour favoriser uniquement les intérêts de son pays et non ceux du nationalisme arabe. Les deux hommes ne vont pas tarder à s’affronter.

Le roi Faysal Ier@wikicommons

Le royaume de Syrie

Le 7 mars 1920, poussé par des officiers et des politiciens nationalistes qui lui sont favorables, le prince Faysal accepte de ceindre la couronne du royaume de la Grande Syrie. La monarchie sunnite sera constitutionnelle et bicamérale.

Immédiatement, les Français et les Britanniques somment le prince de mettre fin à cette proclamation. Faysal Ier se défend et rappelle que ces deux pays ont signé avec lui, le 6 janvier 1920, un accord qui reconnaît que la Liban est désormais un mandat français, mais qui assure aussi l’indépendance de la Syrie co-dirigée avec les conseils d’un Haut-commissaire français chargé de maintenir des liens économiques et culturels avec Paris.

L’accord n’ayant jamais été rendu public, la Société des Nations (ancêtre de l’ONU) passe outre les réclamations du prince et proclame que la Syrie est désormais sous le seul mandat français. Le roi Faysal comprend que la situation risque de dégénérer en conflit armé avec les deux puissances européennes du moment. Le congrès syrien refuse de se soumettre et pousse Faysal à résister. Le royaume, à peine créé, vole vers l’inéluctable.

Le 14 juillet suivant, le Général Henri Gouraud, Haut-Commissaire désigné depuis novembre 1919, lance un ultimatum à Faysal, l’exhortant à démobiliser son armée. Faysal obtempère mais le message ne parviendra jamais, le réseau téléphonique ayant été sciemment endommagé sur ordre du premier ministre Hashim Khalid al-Atassi et du ministre de la Défense et général Youssuf al-'Azma. La guerre éclate, les troupes royalistes seront défaites rapidement à Maysaloun. Le 25 juillet, le drapeau tricolore flotte au-dessus de Damas. Pour Faysal, c’est l’exil vers la Palestine, sur un chemin qui le conduira vers un autre trône en guise de compensation, celui d’Irak un an plus tard.

Youssuf al-'Azma est mort les armes à la main, Hashim Khalid al-Atassi deviendra bientôt deux fois le président de la nouvelle république de Syrie et la monarchie d’être oubliée aussi vite qu’elle avait été mise en place.

La dernière tentative de restauration de monarchie en Syrie

Brièvement vichyssite, les Alliés s’emparent de la Syrie en 1941 lors de la Seconde Guerre mondiale.

En mai 1945, des affrontements éclatent lorsque les forces françaises bombardent Damas afin de réprimer les nationalistes syriens. Les destructions provoquent une vive réaction internationale. Le Royaume-Uni intervient diplomatiquement puis militairement, contraignant la France à cesser les combats. Cet épisode accélère le retrait français qui renonce à son mandat en avril 1946, permettant ainsi à la Syrie de prendre son indépendance.

Au début des années 1950, l'idée d'une restauration monarchique refait surface en Syrie. Le président du Parlement, Nazim al-Koudsi, figure du courant favorable à une union avec l'Irak, défend alors un projet de rapprochement entre les deux États. L'objectif est de constituer une union syro-irakienne placée sous l'autorité du jeune roi Faysal II, petit-fils de Faysal Ier, l'éphémère souverain du royaume arabe de Syrie de 1920.

Cette perspective exacerbe les divisions politiques. Le 29 novembre 1951, le chef d'état-major et Premier ministre, le général Adib al-Shishakli, s'empare du pouvoir par un coup d'État. Il accuse les partisans de l'union avec Bagdad de préparer le renversement de la République afin de restaurer une monarchie étroitement liée au Royaume-Uni et à l'Irak hachémite. Dans les mois qui suivent, al-Shishakli renforce son autorité personnelle, suspend progressivement les libertés politiques et modifie les institutions afin d'instaurer un régime dominé par un parti unique.

Si la chute d'al-Shishakli en 1954 rouvre une période d'instabilité marquée par de nouvelles luttes de pouvoir, précédant la chute de la monarchie irakienne en 1958, c'est finalement le parti Baas, arrivé au pouvoir lors du coup d'État du 8 mars 1963, qui impose durablement son autorité en Syrie. Cette évolution aboutit à l'accession de Hafez el-Assad à la présidence en 1971, après le « Mouvement correctif » de novembre 1970.

La Syrie entre alors dans une longue période de pouvoir fortement personnalisé, où une véritable dynastie républicaine se substitue, de fait, à la monarchie hachémite qui avait brièvement incarné les aspirations nationales syriennes un demi-siècle plus tôt.

Une couronne à prendre @wikicommons

Un retour de la monarchie est-il possible ?

Les révélations sur les réflexions qu'aurait eues Ahmad al-Sharaa autour d'un projet monarchique témoignent, au-delà de leur véracité, d'une réalité politique plus profonde : la Syrie continue de chercher une forme d'État capable de réconcilier autorité, stabilité et légitimité.

Depuis un siècle, le pays a expérimenté la monarchie, le parlementarisme, les coups d'État militaires, le nationalisme baasiste puis une véritable dynastie républicaine incarnée par les Assad. Aucun de ces modèles n'est parvenu à résoudre durablement les fractures confessionnelles, ethniques et géopolitiques qui traversent le pays.

Dans ce contexte, l'hypothèse d'une restauration monarchique demeure aujourd'hui hautement improbable. La disparition des institutions royales depuis plus d'un siècle, l'absence d'un prétendant bénéficiant d'une véritable assise nationale, les rivalités régionales ainsi que le poids des puissances étrangères rendent un tel scénario difficilement envisageable à court terme. Régnant sur la Jordanie, le roi Abdallah II, un Hashémite, n'a jamais mentionné un quelconque soutien à cette idée.

Pour autant, l'idée ne relève plus seulement de la nostalgie historique. Dans une région où plusieurs monarchies ont démontré leur capacité à assurer une certaine continuité institutionnelle tout en accompagnant des réformes graduelles, le débat sur un pouvoir arbitral au-dessus des partis pourrait, un jour, ressurgir dans une Syrie pacifiée.

Si une restauration devait un jour être envisagée, elle ne pourrait reposer que sur un large consensus national, une légitimité historique reconnue et un processus démocratique incontestable. Plus qu'un retour au passé, elle devrait alors incarner un projet de réconciliation et d'unité, capable de dépasser les divisions qui ont marqué l'histoire contemporaine du pays.

Copyright@Frederic de Natal

Date de dernière mise à jour : 30/07/2026