Le pari français sur Khomeiny : l’erreur qui précipita la chute du Shah
Le pari français sur Khomeiny : l’erreur qui précipita la chute du Shah
Automne 1978, un discret village des Yvelines devient le théâtre inattendu d’un bouleversement historique. Accueilli en exil à Neauphle-le-Château, l’ayatollah Ruhollah Khomeiny organise la contestation contre le régime du Shah Mohammad Reza Pahlavi. Quelques mois plus tard, la monarchie s’effondre. L’épisode continue d’interroger : la France a-t-elle, volontairement ou non, contribué à accélérer la révolution iranienne ?
Le 1er février 1979, un avion d’Air France décolle de Paris à destination de Téhéran. À son bord, un homme qui va bouleverser durablement l’histoire du Moyen-Orient : l’ayatollah Ruhollah Khomeiny. Après plusieurs mois d’exil en France, dans la commune de Neauphle-le-Château, le chef religieux regagne l’Iran et prend rapidement la tête de la révolution qui renverse le shah Mohammad Reza Pahlavi.
Depuis près d’un demi-siècle, une question revient régulièrement chez les historiens et les analystes politiques : la France a-t-elle contribué, volontairement ou non, à la chute du régime impérial iranien en laissant Khomeiny organiser son retour ? Entre responsabilité indirecte, calcul diplomatique et simple respect du droit d’asile, le débat demeure ouvert.
Khomeiny, un religieux contre le système impérial des Pahlavi
Lorsque le Shah Mohammed Reza Pahlavi décide de mettre en place sa « Révolution blanche » (1963), un série de mesures qui modernise le pays sous fond d’égalitarisme social, le clergé shiite y voit aussitôt une attaque directe contre l’ordre religieux et social traditionnel. Très rapidement, il se met en opposition à la monarchie iranienne, à une dynastie qu’elle avait pourtant contribué à mettre en place après la chute des Kadjars en 1921.
L’hodjatoleslam Ruhollah Khomeiny, alors religieux influent dans la ville sainte de Qom, mène la révolte, prêche dans sa mosquée contre le Shah, accusant celui-ci de servir les intérêts des États-Unis, d’affaiblir l’islam et détruire l’identité iranienne. Ce théologien n’est pas un inconnu puisqu’il s’est déjà distingué lors du coup d’état de 1953 où il a désigné le Premier ministre Mossadegh comme un apostat. Ses diatribes provoquent des mouvements de colère qui se transforment en véritables émeutes.
Le 3 juin 1963, il attaque directement le Shah, qualifié de « Tyran de notre temps » associé à Israël, lors des célébrations de l’Achoura. « Ce gouvernement est dirigé contre l'islam. Israël veut que les lois du Coran ne s'appliquent plus en Iran. Israël est contre le clergé éclairé... Israël utilise ses agents dans le pays pour éliminer la résistance anti-israélienne... Oh M. le chah, Oh chah sublime, je vous demande de céder aux bons conseils et de purifier la loi (de ces réformes). », réclame Khomeiny. Le lendemain, des affrontements violents ont lieu entre manifestants et la police débordée par le nombre de participants qui tentent de s’emparer de Radio Téhéran. Pointé du doigt, Khomeiny est arrêté. Les perquisitions à son domicile permettent la découverte de milliers de livres égyptiennes, laissant suggérer que l’ayatollah a reçu de l’aide du Président Gamal Abdel Nasser. Son embastillement provoque de nouvelles émeutes. La monarchie est potentiellement sur le point de vaciller. « Khomeiny ou la mort ! » - « A bas le dictateur buveur de sang ! » , peut-on entendre aux abords du Palais blanc.
Le gouvernement envoie la troupe et la SAVAK, redoutable police du Shah, arrête tous les instigateurs de troubles à l’ordre public. Parmi lesquels des chefs religieux accusés d’avoir payé des manifestants pour amplifier le nombre de participants. « Si nous n'avions pas réagi, nous aurions accepté que le pays tombe aux mains des mollahs », déclare le Premier ministre Asadollah Alam. Pour autant, le Shah refuse de passer par les armes le religieux qui bénéficie d’un traitement de faveur dans sa cellule. Il faut cependant attendre avril 1964 pour que Ruhollah Khomeiny soit libéré, toujours motivé par sa haine du régime impérial.
La France, terre d’asile pour l’Ayatollah
Expulsé d’Iran en 1964 pour son opposition au régime du shah, Khomeiny s’était installé d’abord en Turquie puis à Nadjaf, en Irak. Mais cette année-là, face à l’ampleur des manifestations qui secouent à nouveau l’Iran, Bagdad décide de l’éloigner sous la pression de Téhéran. Le dirigeant irakien Saddam Hussein l’expulse manu militari, irrité par ses activités pro-shiites dans le pays, république depuis le coup d’état qui a mis fin à la monarchie Hashemite en 1958.
Refusé par le Koweït, l’ayatollah se retrouve sans refuge. Le 6 octobre 1978, il débarque finalement à l’aéroport d’Orly avec un simple visa touristique avant de s’installer quelques jours plus tard à Neauphle-le-Château, dans la maison d’un universitaire iranien. Il a refusé d’être à Paris, ville qu’il considère comme vicieuse avec ses tentations occidentales, cette libéralisation des mœurs qu’il abhorre. Au départ, c’est d’ailleurs à Cachan qu’il réside, chez le fils de l’ayatollah, Bani-Sadr Hamedani.
Rien n’obligeait la France à l’accueillir. La décision revient au président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, alors informé de cette présence inattendue. Au sommet de l’État, les avertissements ne manquent pas.
Le directeur du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE), ancêtre de la DGSE, Alexandre de Marenches, met en garde l’Élysée contre ce religieux radical. Il le décrit comme un « brûlot dont la fonction est de mettre le feu à tout ce qui se trouve à sa portée ». On suggère alors à Giscard d’Estaing plusieurs solutions : un transfert vers l’Italie ou une expulsion vers l’Algérie. Le Shah d’Iran est sondé. Il ne souhaite pas voir Khomeiny végéter en Afrique du nord et préfère que la France devienne sa prison à ciel ouvert. A-t-on suggéré son élimination ? La réponse à cette question fait l’objet de débat. Mais pour Alexandre de Marenches, il ne fait aucun doute que la mission du député (futur ministre) Michel Poniatowski auprès du Shah allait sans ce sens.
Finalement, Giscard d’Estaing autorise Khomeiny à rester en France et lui fait même bénéficier quelques semaines plus tard, du statut de réfugié politique. Derrière cette décision se mêlent plusieurs considérations. À la fin des années 1970, la France entretient d’importantes relations économiques avec l’Iran du shah : contrats aéronautiques avec Airbus, projets industriels avec Thomson ou Peugeot, et projets d’infrastructures à Téhéran. Dans le contexte de la guerre froide, certains responsables occidentaux pensent également que l’islam politique pourrait constituer un rempart contre l’influence soviétique dans la région.
Le 21 novembre 1978, interpellé, lors d’une conférence de presse, Giscard d’Estaing explique qu’il a simplement rappelé à l’ayatollah « les usages qui interdisent à un réfugié d’appeler à la violence depuis le sol français ». Dont acte ! En utilisant cet artifice juridique, la France se tire « une balle dans le pied » sans le savoir. Dans ce contexte, les autorités françaises avaient désormais peu de bases juridiques pour l’empêcher de quitter le territoire ou pour restreindre sa liberté d’expression, sauf en cas de menace directe pour l’ordre public. Interdire son retour éventuel en Iran aurait été difficile à justifier dans un État de droit.
Neauphle-le-Château, quartier général de la révolution
Pendant 112 jours, le paisible village des Yvelines devient le centre névralgique de l’opposition iranienne.
Chaque jour, Khomeiny reçoit journalistes, opposants et délégations politiques dans le jardin de sa résidence. Grâce au téléphone et aux magnétocassettes, ses sermons sont enregistrés puis envoyés clandestinement en Iran. L’historien et iranologue Bernard Hourcade résumera plus tard : « Pendant quelques mois, Neauphle-le-Château fut la capitale mondiale de la contestation iranienne. ».
Les autorités françaises n’interdisent ni ses activités politiques ni les contacts avec la presse internationale. L'ayatollah explique à qui veut l’entendre qu’il faut en finir « avec la dictature shahienne » (mélange du mot Shah et chien), qu’il faut établir « un gouvernement de Dieu », « de droit divin », que ce n’est plus au peuple de décider mais au clergé d’interpréter les lois divines. D’ailleurs, le nouveau président de cette République islamique n’aura que des pouvoirs de représentation. L’ayatollah Khomeiny se radicalise de plus en plus soutenu par une partie de l’intelligentsia française qui voit dans la révolution iranienne un mouvement populaire anti-autoritaire. Le philosophe Michel Foucault évoque un « soulèvement spirituel » contre la modernité autoritaire du régime impérial Dans le champ politique, le Parti socialiste de François Mitterrand entretient des contacts avec l’opposition iranienne. Des figures intellectuelles comme Jean-Paul Sartre ou Simone de Beauvoir auraient également exprimé leur sympathie pour le mouvement révolutionnaire. Bien qu’il n’existe aucun discours officiel de leur part en ce sens. La légende demeure tenace, encore reprise aujourd’hui par ceux qui voient en eux les fondateurs de l’islamo-gauchisme, comme le rappelle Radio-France.
Face caméra, il tient un autre discours plus apaisant, plus modéré, qui rassure ses interlocuteurs. Khomeiny assumera plus tard d’avoir utilisé le principe de taqîya (dissimulation) afin de mieux contrôler ses éventuels opposants iraniens comme occidentaux. Ce mode de fonctionnement que l’on retrouve encore chez les partisans d’un islamisme à outrance et qui trouve toujours ses adeptes parmi un électorat de gauche comme de droite. En Iran, on ne s’inquiète pas plus du pari révolutionnaire offert par Khomeiny. On le dit malade, à l’agonie du haut de ses 78 ans. « Que voulez-vous que me fasse un pauvre mollah pouilleux ? », déclare le shah Mohammed Reza Pahlavi qui nie toute opposition religieuse à son régime.
Le sommet de la Guadeloupe entérine la fin du régime impérial
Du 4 au 7 janvier 1979, les principaux dirigeants occidentaux se réunissent lors du Sommet de la Guadeloupe. Autour de la table figurent le président américain Jimmy Carter, Giscard d’Estaing, le chancelier allemand Helmut Schmidt et le premier ministre britannique James Callaghan. Les événements en Iran se sont accélérés. Les manifestations succèdent aux émeutes, toujours durement réprimées. La nomination du général Gholam Reza Azhari à la tête du gouvernement n’est en rien regardé comme un geste d’apaisement. On libère, on arrête, on démet, l’armée semble fidèle à la monarchie en dépit de quelques clameurs entendues ci et là. Face aux tensions qui ont contraint le Shah à remplacer son loyal officier par un opposant, Chapour Bakhtiar, en décembre 1978, pour les dirigeants du sommet, la conclusion qui s’impose alors est simple : le régime du shah semble condamné.
Michel Poniatowski a remis un rapport sur la situation iranienne à Valéry Giscard d’Estaing. Il décrit le Shah comme un souverain « triste, fatigué et désabusé ». Carter entend appuyer un changement de régime mais ne plébiscite pas le retour de l’ayatollah en Iran. Selon lui, Selon lui, l'armée devrait se soulever, prendre le pouvoir avant de rétablir l'ordre dans le pays. Aucun doute pour le dirigeant américain puisque la plupart des officiers du Shah ont été formés par les États-Unis et sont pro-occidentaux. La situation va échapper totalement à Washington qui tente à la dernière minute de prévoir une nouvelle « opération Ajax », afin de restaurer le shah comme en 1953. Du moins, c’est la théorie avancée par le professeur Charles Kurzman qui avance que le général Robert Ernest Huyser avait été envoyé sur place pour « pour rassembler les commandants militaires iraniens et les aider à se préparer à un coup d'État de dernier recours » et maintenir le souverain.
Chapour Bakthiar propose alors au Shah de quitter « temporairement » l’Iran. Le 16 janvier 1979, Mohammad Reza Pahlavi et sa famille quittent le pays sous les flash des appareils photos de la presse venus à leur rencontre. Pris de court par ce départ, l’Elysée est paralysé par cette nouvelle qui tombe sur son bureau. « C’est foutu ! » déclare Poniatowski. L’évaluation du moment est purement idéologique. Plutôt les islamistes à Téhéran que les Soviétiques de Moscou (le Parti communiste français (PCF) s’enthousiasme à cette époque pour cette révolution, fustigeant la « dictature du shah ») qui pourraient contrôler tout le détroit d’Ormuz et s’emparer des gisements de pétrole. C’est dans ce contexte tumultueux que la France autorise l’ayatollah Khomeiny d’embarquer depuis Paris, à bord d’un Boeing 747 d’Air France entouré de journalistes. Son arrivée à Téhéran déclenche une immense mobilisation populaire en sa faveur. Le 11 février, la monarchie iranienne s’effondre définitivement et laisse place à une république de façade dont les mollahs ne vont pas tarder à se débarrasser.
Le dernier Shah d’Iran abandonné, finit par trouver un lieu d’exil en Egypte. Il y meurt en juillet 1980, âgé de 60 ans, miné par la maladie.
Attentats, otages et tensions diplomatiques, le prix du sang pour la France
La France ne va pas tarder à se mordre les doigts de sa décision
Le nouveau régime islamique annule les contrats signés avec les entreprises françaises. Le litige le plus important concerne le consortium nucléaire Eurodif. En 1974, l’Iran du shah avait en effet investi un milliard de dollars dans cette usine d’enrichissement d’uranium située à Tricastin. Après la révolution, en répercussions, la France refuse de livrer l’uranium prévu par les accords et conteste certains droits de l’Iran. Ce différend empoisonnera les relations entre Paris et Téhéran pendant plus d’une décennie.
Les années 1980 voient se multiplier les crises : Le 23 octobre 1983, un attentat frappe l’immeuble « Drakkar » à Beyrouth : 58 parachutistes français sont tués dans une attaque attribuée au Hezbollah soutenu par l’Iran. Entre 1985 et 1986, une série d’attentats frappe Paris. Le plus meurtrier se produit le 17 septembre 1986 devant le magasin Tati, rue de Rennes, faisant sept morts et cinquante-cinq blessés. Dans le même temps, plusieurs diplomates et journalistes français sont pris en otage au Liban. Selon la journaliste d’investigation Dominique Lorentz : « Les enlèvements d’otages étaient intimement liés au règlement du contentieux nucléaire franco-iranien autour d’Eurodif. ».
Il faut attendre 1987 pour que la France mitterrandienne ne finisse par rompre ses relations avec l’Iran. Le 6 août 1991, l’ancien premier ministre iranien Chapour Bakhtiar, réfugié en France, est assassiné à son domicile de Suresnes avec son secrétaire. L’enquête du juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière établira l’implication des services iraniens dans cette opération. Pour autant, Paris cède aux intimidations de Téhéran et accepte de verser 7 milliards de francs à l’Iran sur le dossier Eurodif en échange de la libération des otages français, de laisser partir l'assassin du dernier premier ministre du Shah. Une spécialité des islamistes qui ont plongé leur pays dans une régression sociale sans précédents.
Aujourd’hui encore, l’épisode de Neauphle-le-Château reste un symbole ambigu dans l’histoire diplomatique française. Dans les rues de Téhéran, d’ailleurs, une voie située près de l’ambassade de France porte toujours le nom de Neauphle-le-Château, rappel discret d’un épisode où un village français se retrouva, pendant quelques mois, au cœur de l’histoire du Moyen-Orient. En 2003, la municipalité a « pris une ordonnance interdisant l’installation de toute plaque commémorative rappelant le séjour de l’imam ». La France, en somme, « préfère désormais ne plus afficher ce qu’elle a fait. » et éluder ce chapitre navrant de son histoire, conclut le journal L’Essentiel sur le sujet.
Pour certains historiens, la France a offert à Khomeiny une tribune internationale décisive qui a accéléré la révolution. Pour d’autres, la chute du shah était déjà inévitable en raison de la crise profonde qui traversait l’Iran. Ce qui est certain, c’est que cette décision prise à l’automne 1978 par le gouvernement français — accueillir un opposant religieux sur le sol français — aura eu des conséquences géopolitiques considérables et dont les répercussions continuent encore de jouer sur le destin du monde libre.