Alors que l’avenir politique de l’Iran demeure incertain, une hypothèse continue de susciter, en Europe notamment, une méfiance instinctive : celle d’un retour à la monarchie. Dans un entretien accordé à Atlantico, Pierre Cyril Pahlavi interroge ce réflexe occidental et plaide pour une approche plus lucide — et plus respectueuse du choix des Iraniens.
Né en 1972 à Téhéran, Pierre Cyril Pahlavi appartient, par adoption familiale, à l’entourage de la dynastie impériale iranienne. Son père fut adopté par le prince Ali Reza, frère du dernier chah.Formé entre la France et le Canada, diplômé en histoire de l’université Nice-Sophia Antipolis et en sciences politiques de l’université de Montréal, il s’est spécialisé dans les questions de sécurité et de stratégie.
Ancien élève du Collège royal d’état-major des Forces canadiennes, il est aujourd'hui directeur du Centre des études sur la sécurité nationale (CESN) au Canada et s'est s’imposé comme une voix singulière dans le débat sur l’avenir de l’Iran — à la croisée de l’analyse académique, de l’histoire familiale et de la réflexion géopolitique.
Pour Atlantico, il jette un regard sur les événements actuels en Iran et avertit qu’il ne faut pas répéter les erreurs du passé.
1978 : quand la France servait de caisse de résonance à la révolution
Le point de départ du raisonnement de Pierre Cyril Pahlavi repose sur un constat déroutant : dans une partie des milieux politiques et intellectuels occidentaux, l’hypothèse d’une monarchie constitutionnelle en Iran suscite une inquiétude souvent plus vive que la pérennité d’un régime théocratique en place depuis 1979.
« La perspective hypothétique d’une monarchie semble parfois inquiéter davantage que la réalité d’une mollarchie absolue bien réelle », souligne-t-il.
Ce déséquilibre, loin d’être anecdotique, révèle selon lui une « asymétrie intellectuelle » profonde. Car si l’idée monarchique n’est qu’une option parmi d’autres — et doit rester soumise au choix souverain du peuple iranien —, elle fait l’objet d’un rejet de principe qui contraste avec la relative tolérance dont a longtemps bénéficié la République islamique.
Pour comprendre cette posture, Pierre Cyril Pahlavi invite à revisiter un épisode souvent relégué à l’arrière-plan : l’accueil en France de Ruhollah Khomeini à l’automne 1978. Installé à Neauphle-le-Château pendant plus de trois mois, l’ayatollah transforme cette paisible commune des Yvelines en véritable centre nerveux de la révolution iranienne. Il y accorde plus d’une centaine d’interviews, diffuse ses messages et structure son mouvement. Grâce à l’amplification médiatique occidentale, cet opposant farouche à la monarchie passe du statut de religieux exilé à celui de chef révolutionnaire mondialement reconnu. Paris devient alors, selon l’expression reprise par le shah d'Iran, un « minaret médiatique » de la révolution.
Ce rôle s’inscrit dans une tradition française d’accueil des opposants politiques, illustrée par des figures comme Karl Marx, Deng Xiaoping ou Yasser Arafat. Mais dans le cas iranien, cette hospitalité a contribué à légitimer un mouvement dont la nature autoritaire était pourtant explicitement revendiquée. À la fin des années 1970, une partie des élites occidentales ne se contente d'ailleurs pas d’observer la révolution iranienne : elle l’accompagne intellectuellement. Le philosophe Michel Foucault voit dans le soulèvement khomeiniste une forme inédite de contestation, une « spiritualité politique » capable de dépasser les catégories classiques de la modernité occidentale. Pierre Cyril Pahlavi souligne le paradoxe : « plus on était athée, progressiste et anticlérical, plus on semblait disposé à célébrer une révolution théocratique ».
Ce phénomène s’explique, selon lui, par un cocktail idéologique mêlant fascination pour l’altérité, rejet de l’impérialisme américain et hostilité envers le régime du chah. Résultat : une partie de l’intelligentsia occidentale devient, souvent sans en mesurer les conséquences, un relais de la révolution islamique. Un cocktail que l'on retrouve encore de nos jours dans les partis d'extrême-gauche français, soutiens à des groupes armés terroristes ou révolutionnaires, spécialisé dans un néo anti-fascisme redessiné à la sauce rouge.
Le poids d’un réflexe idéologique occidental
Pour justifier cette bienveillance passée, les critiques occidentales insistent sur les dérives du régime impérial de Mohammad Reza Pahlavi pour décrédbiliser toute idée de retour de la monarchie. Il est indéniable que l’Iran du shah n’était pas une démocratie libérale. La police politique — la SAVAK — réprimait l’opposition, et des prisonniers politiques étaient détenus. Pierre Cyril Pahlavi appelle cependant à replacer ces éléments dans une perspective comparative.
À la veille de la révolution, le nombre de prisonniers politiques s’élevait à environ 3 000. Les violences liées aux événements de 1978-1979 firent autour de 5 000 victimes. Des chiffres significatifs, largement médiatisés à l’époque. Mais depuis 1979, la République islamique a, selon lui, franchi une tout autre échelle : exécutions massives, répression systématique, massacre des prisonniers politiques en 1988, écrasement des mouvements de contestation.
Le mouvement « Femme, Vie, Liberté » en constitue une illustration récente, brutalement réprimée. Plus encore, la répression de janvier 2026 aurait causé des dizaines de milliers de morts en quelques heures. Aujourd’hui, le nombre de détenus politiques — estimé à 60 000 — dépasse largement celui de l’époque impériale. Autant que les milliers de victimes des Gardiens de la Révolution selon différentes ONG. L’un des paradoxes majeurs soulignés par Pierre Cyril Pahlavi tient à l’évolution interne du régime iranien. La possible succession de Ali Khamenei (tué dans les bombardements israélos-américains de février 2026) par son fils Mojtaba Khamenei marque un tournant : la République islamique tend à se transformer en dynastie cléricale.
Autrement dit, en une « mollarchie héréditaire », où le pouvoir se transmet de père en fils — à rebours du discours révolutionnaire initial. Dès lors, l’ironie est frappante : certains observateurs occidentaux redoutent davantage une monarchie constitutionnelle potentielle que l’instauration effective d’une dynastie religieuse autoritaire. Ce qui ne semble pourtant pas poser problème aux soutiens français du régime iranien actuel.
La méfiance de l’Occident vis-à-vis de l’idée monarchique
Pour Pierre Cyril Pahlavi, cette contradiction s’explique par un biais profondément enraciné dans la culture politique occidentale : la méfiance instinctive envers la monarchie. Plus particulièrement en France marqué par sa révolution de 1789 et ses évenements de mai 1968.
Dans l’imaginaire de certains milieux intellectuels,notamment de Gauche, celle-ci reste associée à l’arbitraire, à l’archaïsme ou à la réaction. Pire certains médias n'hésitent pas à classer l'idée aux côtés des groupuscules nazis, surfant constamment sur les caricatures. Pourtant, la réalité contemporaine contredit largement cette vision. Des monarchies comme le Japon, la Suède, la Norvège, les Pays-Bas, la Belgique ou encore le Canada fonctionnent comme des démocraties stables. Dans ces systèmes, la monarchie constitutionnelle joue un rôle d’arbitre symbolique, au-dessus des clivages partisans, contribuant à la stabilité institutionnelle.
Le cas de l’Espagne constitue, aux yeux de Pierre Cyril Pahlavi, un précédent particulièrement éclairant.Après la mort de Franco en 1975, Juan Carlos Ier orchestre la transition démocratique. Lors de la tentative de coup d’État du 23 février 1981, son intervention télévisée contribue à faire échouer le putsch et à consolider les institutions. « La monarchie ne fut pas un obstacle à la démocratisation. Elle en fut l’un des instruments », insiste ce prince Pahlavi. Pourquoi, dès lors, ce modèle serait-il jugé acceptable en Europe mais disqualifié a priori dans le cas iranien ?
L’Iran face aux projections occidentales
Au-delà du débat institutionnel, Pierre Cyril Pahlavi met en garde contre une tentation récurrente : celle de projeter sur l’Iran les catégories idéologiques occidentales.
« L’Iran n’est ni un laboratoire politique ni un terrain d’expérimentation pour les débats européens », affirme-t-il. Selon lui, les erreurs de 1979 — fascination, aveuglement, simplification — ne doivent pas être reproduites aujourd’hui sous une forme inversée. Car le risque est le même : substituer aux réalités iraniennes des grilles de lecture extérieures, déconnectées des aspirations du peuple. Au terme de son analyse, Pierre Cyril Pahlavi ne plaide pas pour une restauration monarchique imposée ou même privilégiée. Il défend un principe plus fondamental : la souveraineté du peuple iranien.
En filigrane de cet avertissement, la volonté du président Donald Trump de vouloir imposer à la tête de l’Iran un islamiste modéré qui serait inféodé aux états-Unis. Loin de la figure du prince Reza Pahlavi, fils du derniers shah, qui entend rendre à l’Iran sa souveraineté sans pression aucune de ses potentiels alliés. Une posture qui agace beaucoup Washington. Selon I24NEWS, le fils du Shah aurait été d’ors et déjà écarté d’une présidence potentielle d’un régime de transition. « En privé, certains responsables vont encore plus loin, rejetant catégoriquement son nom, jugé susceptible de provoquer « le chaos » s’il était imposé à la tête de l’État », écrit le média israélien .
Lors de son intervention au Congrès au CPAC, le prince Reza Pahlavi a tenu à avertir la coalition israélo-américaine qui patine actuellement dans sa guerre contre Téhéran. « Nous devons en finir. Ce régime, dans son intégralité, doit disparaître. Si nous n'y parvenons pas et laissons subsister une partie du régime, la menace que représente cette République islamique ne sera pas écartée », a déclaré le prétendant au trône du Paon. Se présentant comme « comme une force stabilisatrice, (...) j’imagine un Iran qui exporte des ingénieurs plutôt que des extrémistes. », a tenu a souligné celui qui est plébiscité comme le leader de l'opposition par la diaspora et dont le nom est scandé dans les manifestations anti-gouvernementales dans le pays. Un message adressé en filigrane au dirigeant américain.
Toutes les options — république, monarchie constitutionnelle, autre forme de gouvernement — doivent pouvoir être débattues librement dans un cadre démocratique, rappelle Pierre Cyril Pahlavi. Mais pour cela, encore faut-il que le débat ne soit pas biaisé en amont par des préjugés idéologiques. « La véritable exigence intellectuelle consiste à reconnaître les erreurs passées et à s’abstenir d’en reproduire les réflexes », conclut-il.
C’est précisément cette exigence que rappelle Pierre Cyril Pahlavi : tirer les leçons de 1979, renoncer aux illusions comme aux préjugés, et admettre que l’avenir de l’Iran ne se décrète ni à Paris, ni à Washington, mais à Téhéran et que le seul choix des institutions incombent aux seuls Iraniens.
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