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Documents déclassifiés : quand Amman envisageait un roi pour l’Irak.

Longtemps cantonnée aux marges de l’histoire officielle, l’idée d’une restauration monarchique en Irak a été mis sur la table lors de l'invasion de l'Irak par les États-Unis. A la faveur de documents britanniques récemment déclassifiés, se dessine le rôle discret mais actif de la Jordanie hachémite dans l’après-Saddam Hussein, entre ambitions dynastiques, calculs géopolitiques et désillusions occidentales.

La Jordanie a-t-elle tenté d’instaurer une monarchie en Irak après le renversement du président Saddam Hussein en 2003 ? C’est la question que pose le journal Middle East Monitor depuis la publication de documents récemment déclassifiés par le gouvernement britannique.

Selon les archives du cabinet du Premier ministre (Travailliste) Tony Blair, le roi Abdallah II de Jordanie aurait manœuvré en secret pour étendre son influence sur cette partie de la Mésopotamie, jadis possession de la dynastie hachémite, avec la volonté de placer une couronne sur la tête de l’un des membres de sa famille.

Les trois rois irakiens @wikicommons

Les Hachémites, une dynastie au cœur du Moyen-Orient

D’après leur généalogie, les Hachémites descendent de l’arrière-grand-père du prophète Mahomet, mentionné dans l’une des sourates du Coran. Longtemps souverains régnants du Hedjaz, leur influence s’est étendue sur une large partie du Moyen-Orient, sous le regard des sultans ottomans. C’est assez naturellement qu’ils participent à la Grande Révolte arabe de 1916, initiée par le colonel Thomas Edward Lawrence. Le prince Fayçal, fils du chérif de la ville sainte de La Mecque, devient le personnage central de ce soulèvement, prélude à la fin d’un empire vieux de plusieurs siècles et au partage de ses dépouilles par les puissances européennes.

Placée sur le trône de Syrie en mars 1920, la monarchie de Fayçal est de courte durée. Le prince apprend rapidement que les Alliés ont attribué ce territoire du Levant à la France à la suite du traité de Sèvres, tandis que les Britanniques se sont arrogé la Palestine et la Mésopotamie. Le royaume ne tarde pas à se déchirer, tant politiquement que confessionnellement. Les nationalistes libanais profitent de l’occasion pour s’affranchir de la tutelle syrienne. Face à l’armée française, celle de Syrie peine à résister. Paris met fin à cette aventure monarchique dès le mois de juillet suivant. Pour le héros de la Grande Révolte arabe, c’est l’exil — pour peu de temps.

Devenu le « joker » de Londres, Fayçal est rappelé pour occuper un autre trône, celui d’Irak. Un royaume sunnite voit le jour, peu reconnu par les différentes tribus chiites qui le peuplent et qui n’ont pas été consultées ni sur le mode institutionnel, ni sur le choix du dirigeant. Les soulèvements sont fréquents les massacres également. Le trône ne tient que par la volonté britannique, qui rafle au passage les contrats pétroliers. Fayçal Ier meurt en 1933 à l’âge de 48 ans. Son fils ne règne que six ans avant de décéder dans un accident de voiture, laissant la couronne entre les mains d’un enfant. Le règne de Fayçal II est tumultueux et s’achève dans la violence. La monarchie tombe au son de La Marseillaise : le jeune roi et plusieurs membres de sa famille sont exécutés le 14 juillet 1958.

Parallèlement à l’Irak, le Royaume-Uni avait constitué l’émirat de Transjordanie pour le frère de Fayçal, Abdallah Ier, base de ce qui deviendra plus tard le royaume de Jordanie. Les Hachémites perdent le Hedjaz en 1924 au profit des Saoud, dynastie rivale qui assoit son pouvoir à l’heure où l’or noir commence à faire la fortune de ces bédouins adeptes d’un islam rigoriste. Devenue indépendante, la Jordanie entend se poser en gardienne des lieux saints, musulmans comme chrétiens, placés sous juridiction de l’État hébreu créé en 1948. La guerre n’est jamais loin et elle va opposer les nations arabes coalisés contre Israël. Pour accroître leur influence régionale, les deux monarchies scellent un accord donnant naissance à la Fédération arabe d’Irak et de Jordanie. Elle ne survivra que cinq mois.

Saddam Hussein @wikicommons

De Saddam Hussein à la guerre du Golfe : des relations ambiguës

Avec la fin de la monarchie irakienne, la Jordanie continue d’entretenir des relations avec la nouvelle République. Lorsque Saddam Hussein s’empare du pouvoir en 1979, la monarchie du roi Hussein Ier ne se montre pas défavorable à son arrivée. Le nouveau dirigeant du parti Baas ouvre des bourses aux étudiants jordaniens et s’implique activement dans la cause palestinienne. En février 1990, Saddam Hussein est même reçu en grande pompe à Amman. Preuve de ces bonnes relations, le souverain hachémite refuse officiellement de rejoindre la coalition engagée lors de la guerre du Golfe ( opération Tempête du désert) pour libérer le Koweït envahi par l’Irak entre le 2 et le 4 août 1990. Officiellement seulement, car le roi Hussein à fait part de son mécontentement à Saddam Hussein, devenu malgré tout une figure de résistance à l’Occident pour de nombreux Jordaniens, bien que l’Irak soit finalement contraint de se retirer du Koweït, son armée défaite par la coalition.

En 1999, le décès du roi Hussein Ier a modifié profondément les alliances. Le nouveau souverain, Abdallah II, a grandi dans le culte de ses ancêtres, de la Grande Révolte arabe et du mythe de la monarchie irakienne déchue. Mais influencé par une éducation occidentale, il adopte une ligne radicalement différente et soutient ardemment l’invasion de l’Irak (sous un fallacieux prétexte) par les États-Unis (mars-mai2003). Dans les semaines précédant l’intervention, informé des intentions de Washington, le roi Abdallah propose aux États-Unis et au Royaume-Uni d’offrir l’exil à Saddam Hussein, tout en insistant pour que l’initiative émane des Américains et des Britanniques, et non de la Jordanie ou d’autres États arabes, rapporte Middle East Monitor.

Lors d’une rencontre avec le Premier ministre britannique Tony Blair, le 25 février 2003, le roi Abdallah II pose les premiers jalons de son projet  mais cherche toutefois à « dissiper toute ambiguïté concernant son initiative ». Selon le compte rendu de la réunion, il aurait expliqué que cette offre permettrait aux États-Unis et au Royaume-Uni de démontrer leur volonté de « donner une chance à la paix ». Il ajoute qu’une telle proposition augmenterait les chances de renversement de Saddam Hussein et « mettrait les Russes, les Français et les Allemands dans une situation délicate », les forçant à se positionner étant donné qu'ils étaient tous opposés à une intervention militaire sans mandat de l’ONU.

Dans le même temps, les émissaires américains commencent à préparer les contours d’un régime de transition avant l’organisation d’élections démocratiques qui seront supervisées par l’administration du président George Bush.

Shraif Ali bin Al-Hussein et le drapeau monarchiste irakien

Le pari monarchique : Sharif Ali bin al-Hussein et l’illusion d’une restauration

Parmi les opposants, figure un cousin du roi Abdallah II : le prince Sharif Ali bin al-Hussein (1956-2022), rescapé du massacre de 1958. Les Américains s’intéressent  à ce rejeton royal qui affiche ouvertement des prétentions au trône.

Le prince intègre alors le Congrès national irakien (CNI), qui regroupe divers opposants au régime baasiste. Afin d’asseoir une légitimité toutefois contestée au regard de sa position généalogique, il fonde le mouvement Iraqi Constitutional Monarchy (ICM) et recueille quelques soutiens parmi les nombreux leaders tribaux locaux. Il multiplie les interviews, s’impose comme l’un des visages de l’opposition et affirme que le système monarchique apporterait stabilité et unité à l’Irak. Face à lui, se dresse également le prince Hassan, frère du roi Hussein Ier, un temps pressenti comme héritier du trône jordanien.

L’option hachémite séduit Londres, qui espère convaincre Washington d’y voir une alternative crédible. Mais pour les États-Unis, il est acquis que la Jordanie ne saurait s’ingérer dans l’après-Saddam Hussein, renversé le 9 avril 2003 lors d’une guerre éclair (saluée dans un premier temps par une liesse populaire avant que le pays ne déchante). Il faudra encore huit mois pour capturer l’ancien président irakien et le pendre en décembre 2006 au cours d'un procès controversé.

Entre-temps, le prince Sharif Ali bin al-Hussein est rentré à Bagdad, accueilli par ses partisans. Mais pour les États-Unis, il n’est certainement pas l’homme de la situation, jugé trop indépendant, pas plus que le prince Hassan, qui se présentait lui aussi comme « le candidat idéal » souligne Middle East Monitor qui publie des extraits des archives britannqiues. Washington conseille d’ailleurs à Tony Blair de « décourager fermement » toute restauration hachémite en Irak, avertissant qu’une telle décision pourrait se retourner contre la Jordanie et déstabiliser la région. Les Américains rappellent enfin que, quel que soit l’attrait du modèle monarchique, il appartient aux Irakiens de décider de leur avenir (sous leur regard s'entend) et que « l’ère de l’installation ou de la restauration des monarchies est révolue ». Abdallah II doit renoncer à son projet, abandonné sur ce thème par ses alliés occidentaux, et se concentrer sur l'aide à apporter à un pays bientôt en proie à l'instabilité politique et confessionnelle, vivier de groupes terroristes.

Si le prince Sharif Ali bin al-Hussein est un temps courtisé par certains partis et pressenti pour des postes ministériels, les mouvements monarchistes — qu’ils soient pro-irakiens ou pro-jordaniens — échouent à s’imposer électoralement, ne dépassant jamais les 5 %. Depuis la mort soudaine de son fondateur et prétendant au trône, l’ICM semble d'ailleurs avoir définitivement disparu de la scène politique irakienne.

Vingt ans après la chute de Saddam Hussein, l’hypothèse d’un retour des Hachémites à Bagdad apparaît désormais comme un dernier mirage, né de la nostalgie d’un ordre ancien et des illusions de l’ingénierie politique occidentale. Si la Jordanie a su jouer habilement sa partition sur l’échiquier régional, elle s’est heurtée à une réalité implacable : l’Irak de l’après-2003 ne pouvait être gouverné ni par décret étranger ni par le rappel d’une dynastie défunte. La page monarchique est aujourd'hui définitivement tournée — au profit d’un avenir toujours incertain.

Copyright@Frederic de Natal

Date de dernière mise à jour : 28/01/2026