Bahreïn sous pression : une monarchie au cœur de la guerre du Golfe
Bahreïn sous pression : une monarchie au cœur de la guerre du Golfe
Depuis le début du conflit entre l'Iran, les États-Unis et Israël, la monarchie du Bahreïn s’impose comme l’un des points les plus sensibles du Golfe, à la croisée des rivalités géopolitiques, de luttes d'influence et de tensions confessionnelles importantes.
Frappes iraniennes, manifestations de la majorité chiite, tensions économiques et spectre d’une nouvelle contestation politique : depuis le déclenchement de la guerre régionale opposant l’Iran aux États-Unis et à Israël, le royaume de Bahreïn s’impose comme l’un des points les plus sensibles du Golfe.
Petit par sa taille mais stratégique par sa position, l’archipel se retrouve à la croisée d’une confrontation géopolitique majeure, où rivalités confessionnelles et enjeux militaires se mêlent étroitement.
Une monarchie au coeur du conflit avec l'Iran
À l’aube du 7 mars 2026, les habitants de Manama ont été réveillés par le fracas d’explosions et les sirènes d’alerte. Depuis plusieurs jours, le quotidien du Bahreïn est rythmé par les alertes aériennes et les interceptions de missiles.
Selon le ministère bahreïnien de la Défense, 75 missiles et 123 drones iraniens ont été détruits en une semaine par les systèmes de défense du royaume. Au total, près de 200 projectiles auraient été lancés depuis la fin février. La principale cible reste le quartier général de la Cinquième flotte américaine, pilier du dispositif militaire des États-Unis dans le Golfe. Mais d’autres infrastructures ont également été touchées : un missile a déclenché un incendie dans la raffinerie de la compagnie pétrolière nationale Bapco Energies, tandis que des impacts ont été signalés près d’installations radar et de stations de dessalement d’eau.
Téhéran s'est defendu d'attaquer la moarchie et a affirmé avoir visé des installations militaires abritant du personnel américain. Certaines attaques auraient pourtant ciblé volontairement des hôtels ou immeubles où se trouvaient, selon les autorités iraniennes, des soldats occidentaux. Ces frappes s’inscrivent dans une spirale de représailles après l’assassinat du guide suprême iranien, Ali Khamenei, dans une opération attribuée à une action conjointe américaine et israélienne.
Si l’archipel est aujourd’hui en première ligne, c’est en raison de son importance stratégique. Depuis les années 1990, Bahreïn a accueilli le quartier général de la flotte américaine, qui supervise les opérations navales dans le Golfe persique, la mer Rouge et une partie de l’océan Indien. Pour Washington, cette base permet de sécuriser le détroit d’Ormuz, par lequel transite près d’un tiers du commerce mondial de pétrole. Pour Iran, en revanche, cette présence militaire américaine à quelques dizaines de kilomètres de ses côtes représente une menace directe à son intégrité territoriale.
Manifestations et tensions internes confessionnelles
La crise extérieure a d’ailleurs rapidement réveillé les fractures internes du pays. Avec une superficie d’à peine 780 km², Bahreïn est le plus petit État du Golfe. Mais sa position géographique, entre l’Arabie saoudite et l’Iran, lui confère une importance disproportionnée. Relié au territoire saoudien par le pont du roi Fahd, le royaume constitue pour Riyad un verrou stratégique face à l’influence iranienne. Toute instabilité dans l’archipel est donc immédiatement perçue comme une menace par les monarchies sunnites du Golfe. Le sujet religieux s'est d'ailleurs à nouveau invité dans cette guerre sans que les médias occidentaux et leurs spécialistes militaires en retraite ne l'évoquent réelllement.
Dans plusieurs villes et villages à majorité chiite, des manifestations ont éclaté après l’annonce de la mort du dirigeant iranien (depuis remplacé par son fils). Les manifestants ont scandé des slogans de solidarité avec l’Iran et dénoncé le soutien du gouvernement bahreïnien aux opérations américaines et israéliennes.Les affrontements les plus violents ont été signalés sur l’île de Sitra, bastion historique de l’opposition. Les forces de sécurité ont répondu par l’usage de gaz lacrymogènes, des arrestations et l’interdiction des rassemblements publics. Des images diffusées sur les réseaux sociaux ont même montré des cortèges dans des ruelles étroites, certains manifestants lançant des cocktails Molotov contre la police.
Ces tensions s’inscrivent dans une réalité démographique particulière. Le pays est gouverné depuis le XVIIIe siècle par la dynastie sunnite des Al Khalifa, dirigée par le roi Hamad ben Issa Al Khalifa, 76 ans. Douzième souverain de cette pétromonarchie, il est monté sur le trône en 1999, père d'une dizaine d'enfants.
Incongruité confessionnelle, la majorité de la population est chiite (70%), une situation unique parmi les monarchies du Golfe. Depuis longtemps, une partie de cette communauté dénonce sa marginalisation politique et économique. Bahreïn d'ailleurs est l’un des rares États du Moyen-Orient où la fracture confessionnelle correspond directement à la structure du pouvoir .
La situation actuelle ravive le souvenir du soulèvement de 2011, dans le contexte du Printemps arabe. À l’époque, des centaines de milliers de manifestants avaient occupé les rues de Manama pour réclamer des réformes politiques. Le mouvement avait été violemment réprimé avec l’intervention des forces du Conseil de coopération du Golfe, notamment celles de l’Arabie saoudite.
Les autorités bahreïniennes accusent régulièrement l’Iran de soutenir l’opposition chiite du pays et de tenter de destabiliser la république, d'exporter sa révolution verte. Lors des affrontements en mai 2017, la monarchie avait une nouvelle fois promptement réagi et fait arrêter plus de 300 opposants. L’un des symboles de ces liens avec Téhéran est l’ayatollah Issa Qassem, chef spirituel du principal mouvement d’opposition Al-Wefaq. Après la répression de 2011, son parti a été dissous et il s’est réfugié en Iran. Déchu de sa nationalité en 2016, il reste une figure influente pour une partie de la communauté chiite qui le revère. Mais certains chercheurs nuancent cette interprétation. et pense que l’Iran tente d’exploiter la situation sans avoir pour autant d'emprise sur celui-ci.
Une économie fragilisée par la guerre
À la différence du Qatar ou des Émirats arabes unis, la monarchie du Bahreïn ne dispose pas d’une puissance financière comparable.
Son fonds souverain gère environ 18 milliards de dollars d’actifs, contre près de 450 milliards pour celui du Qatar à titre de comparaison. La dette publique du royaume approche 150 % du produit intérieur brut, ce qui en fait l’une des économies les plus fragiles du Golfe. L’agence Fitch a récemment dégradé la note souveraine du pays à B, dans la catégorie « spéculative ». La guerre risque d’aggraver la situation. Au-delà du pétrole, Bahreïn est un important producteur d’aluminium, mais certaines exportations ont été suspendues après les attaques contre les installations industrielles, et un important centre de data (notamment pour Amazon) visés ces derniers jours par l'Iran, avec les conséquences que l'on connâit pour l'économie mondiale.
Face à l'aggravation de la situation, le 23 mars 2026, le royaume de Bahreïn a porté devant le Conseil de sécurité de l’ONU une résolution ciblant l’Iran, insistant notamment sur la nécessité de préserver la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz, artère vitale du commerce énergétique mondial. Dans un Moyen-Orient déjà profondément déstabilisé par la guerre, le petit royaume insulaire pourrait ainsi redevenir, comme en 2011, l’épicentre d’une crise régionale aux répercussions bien au-delà du Golfe.
En effet, si cette monarchie tombait entre les mains de l'Iran, faute de protections suffisantes, sa chute pourrait générer une onde de choc qui secouerait tout le Golfe persique, redessinerait les influences au Moyen-Orient et qui aurait des répercussions sur tout le monde occidental. Un schéma hypothétique que n'a peut-être pas envisagé l'occupant actuel de la Maison blanche.