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Un tsar après Vladimir Poutine ? La tentation monarchique qui travaille la Russie
Dans une Russie gagnée par le culte de l’État fort, certains cercles politiques, nationalistes et orthodoxes voient dans la monarchie une alternative à la démocratie libérale. Simple fantasme impérial ou scénario de rupture : la Russie pourrait-elle réellement restaurer la couronne après Vladimir Poutine ?
La scène paraît appartenir à un autre siècle : Un aigle bicéphale, une couronne impériale, des icônes orthodoxes et, au centre, un souverain prêtant serment à la Russie éternelle. Pourtant, derrière les cérémonies officielles de la Russie contemporaine, les discours martiaux ou la propagande officielle, cette imagerie n'est plus seulement celle d'un passé muséal.
Depuis plusieurs années, l'univers politique et culturel russe réhabilite progressivement les symboles de l'Empire, les Romanov, l'orthodoxie impériale et la figure du « souverain ». Il ne faut cependant pas confondre nostalgie impériale, autoritarisme présidentiel et monarchisme politique. La Russie du Président Vladimir Poutine n'est pas une monarchie et le Kremlin ne prépare pas officiellement une restauration des Romanov. Mais le système poutinien a produit un environnement idéologique dans lequel la monarchie peut de nouveau être pensée comme une forme possible de l'État russe.
C'est précisément cette ambiguïté qui rend la question d’un retour des Romanov très pertinente.
Vladimir Poutine et son rapport à la monarchie
Vladimir Poutine n’a jamais connu la monarchie russe. Né en octobre 1952 à Léningrad, il a vu le jour dans une ville dont le nom portait encore la mémoire de la révolution bolchevique. Car, cette cité bâtie sur le delta de la Neva ne s'est pass toujours appelée ainsi : pendant plus de deux siècles, elle fut Saint-Pétersbourg, la capitale impériale des Romanov depuis Pierre le Grand. En 1914, alors que la Première Guerre mondiale éclate, son nom, jugé trop germanique, est russifié en Petrograd. Dix ans plus tard, après la mort de Lénine, la ville devient Léningrad, consacrant dans sa toponymie la rupture définitive avec l’ordre impérial.
Il a grandi dans un milieu modeste, pauvre. Son père a combattu la Wehrmacht durant la Seconde Guerre mondiale, blessé dans un combat contre les nazis. Il a suivi le programme scolaire imposé par le régime soviétique. Dans les manuels d'histoire, le Tsar Nicolas II était présenté de manière très nettement négative. Il ne s'agissait pas simplement de critiquer sa politique : le dernier souverain de toutes les Russies servait de contre-modèle absolu, permettant de démontrer la faillite historique de l'autocratie et, par contraste, la prétendue nécessité de la révolution bolchevique. Surnommé « Nicolas, le sanglant » il était accusé, d’être responsable de la répression et de la misère du peuple, d’être à la tête d’une institution inégalitaire et autocratique mais également d'être un dirigeant faible et incapable de comprendre les transformations de son pays. Une ligne à peine pour commenter son exécution en juillet 1918 avec toute sa famille.
Une époque qu’aurait bien connu le grand-père de Vladimir, Spiridon Poutine, qui aurait le cuisinier du dernier des Romanov, puis de Lénine et enfin de Joseph Staline, haute figure de l’histoire soviétique. Le futur dirigeant de la Russie grandit dans un environnement qui ne laisse peu de place à l’imaginaire monarchiste, à peine à la religion orthodoxe dans laquelle il a été baptisé secrètement. Il entre au KGB, la police secrète soviétique. Muté en République démocratique Allemande (RDA). Il effectue tout son parcours sous l’uniforme soviétique, d’un état qui a su créer un nouvel impérialisme en fédérant ou annexant divers pays autour de ses frontières afin de donner naissance à l’Union des Républiques socialistes et soviétiques (URSS).
A la fin de l’URSS, il rejoint les services d’Anatoli Alexandrovitch Sobtchak, élu maire de Léningrad en 1991. Le régime communiste tombe progressivement, s’effrite et va bientôt éclater dans les larmes d’un putsch raté. Sobtchak offre alors la position de conseiller à Vladimir Poutine. Le 12 juin 1991, au moment même où Boris Eltsine est élu président de la Fédération de Russie, les habitants de la ville sont consultés par référendum sur le changement de nom. 54 % des votants se prononcent pour le retour à Saint-Pétersbourg, contre 42 % pour le maintien de Léningrad. Le changement est officiellement rétabli le 6 septembre 1991 par décision du conseil municipal.
Deux mois plus tard, sous les caméras du monde entier, Anatoli Alexandrovitch Sobtchak accueille le Grand-duc Vladimir Romanov, prétendant au trône de Russie, qui vit en exil en France. L’événement est historique. Sur le fronton de la mairie, l’aigle bicéphale a été hissé. C’est certainement à ce moment là que Vladimir Poutine, fraichement nommé Président du Comité des relations extérieures, rencontre l’histoire incarnée d’un monde dont on lui a toujours décrit les pires horreurs.
Un projet de restauration de la monarchie ?
À la fin de son second mandat, Boris Eltsine est dans une situation politique extrêmement fragile. La Russie souffre d'une crise économique, d'une perte de repères idéologiques et d'une profonde défiance envers les institutions. En 1996, Eltsine lui-même s'interroge publiquement sur la nécessité de trouver une « idée nationale » capable de donner un sens à la Russie post-soviétique.
C'est dans ce contexte que l'hypothèse Romanov prend une nouvelle dimension. Pour certains responsables et intellectuels, ils pourraient fournir à la Russie un symbole de continuité historique, à la fois antérieur au communisme et extérieur aux luttes politiques de la nouvelle Fédération de Russie. Le choix se porte alors sur le prince Georges Mikhaïlovitch Romanov âgé de 15-16 ans, venu pour la première fois en Russie en 1993, avec sa famille, objet de toutes les attentions du gouvernement. Mais guère des Russes plus curieux qu’enthousiastes.
En 1994, cependant, un rassemblement monarchiste à Moscou avait réuni plus de 1 000 monarchistes, certains réclamant ouvertement le retour d'un tsar. La scène était spectaculaire : aigles impériaux, prêtres orthodoxes et militants nationalistes se côtoyaient autour du slogan selon lequel « l'État russe a besoin d'un tsar ».
Selon plusieurs témoignages de l'époque, le projet aurait consisté à accorder au petit-fils du grand-duc Vladimir Romanov et à sa mère un statut officiel, éventuellement accompagné d'une résidence en Russie, tandis que le pouvoir réel serait resté entre les mains des institutions de la Fédération. Le Washington Post évoque même en janvier 1997 un rôle « purement cérémoniel » pour la famille impériale. Une hypothèse encore plus incroyable circulait : Georges aurait pu devenir empereur tandis que Boris Eltsine aurait exercé la réalité du pouvoir comme régent. Cette version a été rapportée ultérieurement par des observateurs du système politique russe, même si elle n'a jamais été établie comme un projet officiellement adopté par le président.
En 1997, les choses deviennent beaucoup plus sérieuses. La presse russe et occidentale rapporte que le premier vice-Premier ministre Boris Nemtsov aurait travaillé sur un document destiné à accorder aux Romanov un « statut civil spécial ». Selon le Los Angeles Times, Boris Eltsine aurait même approuvé, dans un premier temps, un document de ce type avant de le mettre de côté. Le Kremlin démentira cette information et fait savoir que les Romanov peuvent revenir en Russie mais comme simples citoyens.
Finalement le Kremlin renonce finalement à accorder aux Romanov un statut politique officiel. Plusieurs raisons peuvent l'expliquer. D'abord, l'absence de véritable demande populaire. Ensuite, les divisions dynastiques. Enfin, et surtout, Boris Eltsine n'avait aucune raison institutionnelle évidente de céder le pouvoir à un Romanov. « Les circonstances politiques ont contraint Eltsine à renoncer à un projet qui lui tenait particulièrement à cœur : réintégrer la famille Romanov dans la vie nationale », explique l’analyste Nicholas Chimsky.
Interrogé par SFGATE, il explique que, bien que le président russe ait été convaincu que le retour des Romanov serait populaire auprès de la base, ses conseillers l'avaient averti qu'une telle initiative scandaliserait un nombre encore important de partisans du communisme ainsi que de nombreux intellectuels urbains - un groupe traditionnellement influent pour façonner l'opinion publique en Russie. « L'emprise d'Eltsine sur le pouvoir n'est pas encore suffisamment rétablie (après sa longue maladie de l'année dernière) pour qu'il puisse risquer une manœuvre aussi audacieuse », a ajouté Nicholas Chimsky.
Même au sein de la maison impériale, le projet supposé divisé. La branche Alexandrovitch dont est issue le grand-duc Vladimir Romanov est contestée dans ses droits par une autre branche, celle des Nicolaievitch, à cette époque, dirigée par le prince Nicolas Romanov qui parle de « plaisanterie ». Selon Nicholas Chimsky, Eltsine aurait peut-être maintenu son projet si certains monarchistes -y compris des membres du clan Romanov - ne contestaient pas la légitimité de Georges Romanov en tant que futur chef de famille. La division sera très percpeptible lors des obsèques officielles de Nicolas II et de sa famille en 1998. Prétendante au trône depuis 1993, Maria Wladimirovna, mère de Georges, ne se rend pas à ces funérailles post-mortem, estimant qu’il y a des doutes sur les restes retrouvés.
Georges Solokov, auteur d'un ouvrage sur l'histoire de la Russie, donne un second point de vue. Il affirme que l'intérêt d'Eltsine pour les Romanov n'avait « rien à voir avec de la nostalgie, ni a fortiori avec un sentiment personnel pro-tsariste de sa part ». Il rappelle même que le dirigeant russe avait « déclaré publiquement que les 74 années de régime soviétique constituaient une aberration dans la longue histoire du pays et devaient, d'une manière ou d'une autre, être effacées ». Selon Boris Eltsine, un excellent moyen d'éradiquer le souvenir des communistes aurait été un retour vers le passé, en replaçant un Romanov sur le trône comme « symbole de la continuité russe », avait expliqué ce spécialiste.
L'idée d'une monarchie constitutionnelle pouvait être séduisante comme symbole, mais elle aurait nécessité une transformation complète de l'ordre constitutionnel issu de 1993. Et le président russe venait précisément de faire adopter une Constitution qui lui accordait une présidence extrêmement puissante. Le projet aurait donc été paradoxal : Eltsine aurait dû affaiblir la République présidentielle qu'il venait de construire pour installer une monarchie dont il aurait lui-même été l'un des principaux bénéficiaires politiques.
Entre le Kremlin et Poutine, des relations bienveillantes
En août 1999, la surprise est de taille. Boris Eltsine, qui connaît d’importants soucis de santé, nomme Vladimir Poutrine au poste de Premier ministre. La nomination de cet ancien du KGB est entourée de controverses mais semble mettre fin à tout espoirs de retour de la monarchie. Le pays ne va pas tarder à être empêtré dans la guerre en Tchétchénie et Boris Eltsine de disparaitre de la scène politique, laissant à la Russie un nouveau dirigeant qui n’aura de cesse de se faire réélire, sécurisant toutes les strates de l’administration en sa faveur.
Pourtant la question n’est pas éteinte. En décembre 2002, interrogé directement sur l'éventualité d'une monarchie constitutionnelle en Russie, il répondait que « l'établissement de la monarchie en Russie est impossible. » Et, après une plaisanterie sur la possibilité d'une « monarchie absolue », il précisait que la Russie devait poursuivre son « chemin démocratique » et que la monarchie constitutionnelle pouvait fonctionner dans certains pays occidentaux, mais pas comme modèle russe.
Au fur et à mesure des années, le pouvoir russe va se concentrer sur le retour aux valeurs nationales. La monarchie comme le soviétisme y trouvent leur place. La famille royale est canonisée par l’église orthodoxe et des statues des anciens tsars sont érigées un peu partout en Russie. La Romanovmania envahit le pays. Les conférences, les reportages, les films consacrés à cette période se multiplient avec l’accord du Kremlin. Le pouvoir russe peut ainsi récupérer la symbolique du tsarisme sans restaurer le tsarisme institutionnel tout en flirtant avec les deux branches Romanov.
C'est une différence fondamentale. Le président devient le gardien de la continuité historique ; l'État devient l'incarnation de la nation ; l'Église orthodoxe retrouve une fonction identitaire majeure ; la puissance militaire et territoriale redevient un élément central de la grandeur nationale.
La Grande-Duchesse Maria Vladimirovna décrit ses relations avec le pouvoir poutinien comme bonnes. Elle déclarait à ce propos en 2017 : « Avec le pouvoir actuel, nous avons des relations bienveillantes ». Tout en ajoutant que la restauration de la monarchie n'était pas prévisible dans un avenir proche et que la Maison impériale ne participait à aucune lutte politique. Plus intéressant encore : lorsqu'on lui demande ce qu'elle savait de la position de Poutine sur la monarchie, elle répond que le président n'avait pas « d'attitude négative » envers l'institution monarchique et qu'il évaluait objectivement son rôle historique.
Pour Dieu et le Tsar, la restauration de la monarchie ? Faible mais pas nulle.
Grâce à un tour de passe-passe constitutionnel, Vladimir Poutine pourrait être encore au pouvoir jusqu’en 2036 malgré les affres de la guerre qu’il mène contre l’Ukraine. Mais, les Russes souhaitent-ils le retour de la monarchie ? Officiellement, aucun dauphin ne semble avoir été désigné par le Kremlin. Le pouvoir russe a, par essence, horreur du vide, la démocratie (telle que l’Occident la conçoit) guère inscrite dans les annales de son histoire.
Lors de son entretien avec le producteur Oliver Stone en 2017, Valdimir Poutine évoque le retour de la monarchie. « Pendant presque mille ans, notre pays s'est construit comme une monarchie. », explique-t-il, faisant un lien entre passé et présent. « Il est impossible de s'imaginer que nous puissions instantanément avoir le même modèle, les mêmes structures qu'aux États-Unis, en Allemagne ou en France », ajoute-t-il avant d’affirmer que cette question n’est toujours pas dans son agenda.
Poutine entend agir au-dessus des partis. Du moins dans la théorie. Mais dans son entourage, d’autre agissent dans l’intérêt d’une telle succession, quel que soit sa forme. Le philosophe Alexandre Douguine, l’un des penseurs les plus influents du conservatisme radical russe et inspirateur du poutinisme, considère depuis longtemps la monarchie comme une constante de l’histoire russe. En 2016, il affirmait sans ambiguïté : « Les Russes ont toujours besoin de la monarchie », estimant que les Russes avaient historiquement « appelé » leurs souverains.
En mars 2017, Sergueï Aksionov, Président de la Crimée, province revenue dans le giron russe par le biais d’un référendum et saluée par l’ensemble des Romaonov, déclare : « Aujourd'hui, à mon avis, la Russie a besoin de la monarchie». Il justifie alors cette position par la nécessité d'un pouvoir fort face aux menaces extérieures et par la défense des « valeurs traditionnelles orthodoxes ». Mais quelques jours plus tard, Aksionov nuance fortement son propos : il explique que son idée concernait surtout la possibilité de donner à Vladimir Poutine des pouvoirs à vie, et non nécessairement l'abolition de la Constitution et la restauration des Romanov. Il est vrai que Viatcheslav Volodine, président de la Douma, avait immédiatement rejeté l'idée d'une restauration monarchique et déclaré qu'elle n'avait pas d'avenir selon lui.
Ce n’est pas la première fois que la Crimée est regardée avec attention par les monarchistes. Déjà durant la guerre civile ( 1917-1922), elle est une cible pour les Russes blancs qui vont l’occuper. Au début des années 1990, un projet de restauration de monarchie est mis en place afin de séparer cette province du reste de l’Ukraine. L'un des dirigeants des Service des renseignements extérieurs de la fédération de Russie ( SRV), Pavel Evdokimov, raconte: « Nous avons proposé : organisons une visite de la famille Romanov en Crimée. La flotte au mouillage, le peuple en formation… Profitons de l’élan émotionnel pour organiser rapidement un référendum et restaurer la monarchie en Crimée. Soi-disant, en 1920, la Russie blanche a évacué d’ici – de Crimée – et c’est ici qu’elle retournera. Un pari risqué ? Sans aucun doute. Mais tous les changements de décor de l’histoire ont été, à un moment donné, de purs paris. Ce n’est que plus tard qu’ils sont devenus des récits classiques de l’histoire russe. ».
Les autorités ukrainiennes ont eu vent de l'opération. Le ministère ukrainien des Affaires étrangères a averti que la « famille impériale» aurait manifestement des difficultés à obtenir des garanties de sécurité et qu'il serait préférable de reporter ce voyage douteux à une date ultérieure ».
Le cas de Vladimir Jirinovski est encore plus intéressant. De son vivant, le dirigeant du LDPR (extrême-droite) a plusieurs fois défendu des formes de pouvoir monarchique. En 2014, il propose notamment de transformer Poutine en « Haut dirigeant » ou « Souverain suprême », et va jusqu'à évoquer le retour du drapeau impérial noir-jaune-blanc et de l'hymne « Dieu, protège le Tsar ». En décembre 2014, il défend même l'idée d'une « monarchie élective », combinée à la suppression des partis politique.
Encore faut-il citer le cas de l’oligarque Konstantin Malofeev, proche du Grand-duc George Romanov et de certains élus de droite en France, qui souffle à l’oreille de Poutine. Nationaliste, fondateur de diverses entreprises ( dont Tsargrad), il est aussi le leader du mouvement Aigle à Deux têtes qui assure la sécurité du pèlerinage qui draine des centaines de milliers de Russes vers Ekaterinbourg chaque année. Quand on lui demande, pourquoi une telle adhésion, il affirme avoir été marqué adolescent par la littérature monarchiste russe et par l’imaginaire de la Russie impériale. The Guardian rapporte notamment qu’à 14 ans, la lecture des mémoires d’un ancien officier tsariste et du Seigneur des anneaux - avec la figure d’Aragorn revenant sur son trône - ont nourri son intérêt pour la monarchie. « Je suis réellement monarchiste. Mes convictions se sont formées à l’âge de 16 ans et n’ont pas changé depuis. La monarchie en Russie est nécessaire. Elle est possible. », assure-t-il. Il a même créé une école qui prépare les cadres de cette futur monarchie à venir.
Dans ses écrits récents, Malofeev envisage cependant la possibilité que la Russie puisse choisir une nouvelle dynastie, plutôt que de restaurer automatiquement les Romanov. Une étude universitaire consacrée à l'impérialisme russe contemporain cite son raisonnement : la Russie pourrait avoir à choisir entre restaurer les Romanov et élire une nouvelle famille régnante, comme en 1613. Un Zemsky Sobor qui séduit une infime partie des monarchistes qui estiment que les Romanov ont failli en 1917. Il vient de publier Монархия в XXI веке — La monarchie au XXIe siècle, ouvrage consacré à la monarchie comme forme constitutionnelle et politique contemporaine. L'ouvrage est paru en 2026 chez AST et compte près de 500 pages.
Côté religieux, la situation est beaucoup plus intéressante. Le cas le plus important est celui du métropolite Hilarion (Alfeyev), alors responsable du Département des relations extérieures du Patriarcat de Moscou. En juillet 2017, il déclare que l'Église orthodoxe russe compte en son sein des groupes favorables à la restauration monarchique et ajoute : « Si notre société arrive un jour à maturité pour discuter de cette question, l'Église prendra une part très active à cette discussion. »;
Mais Hilarion va plus loin. Il explique que le monarque consacré reçoit non seulement un mandat des électeurs, mais une « sanction de Dieu par l'intermédiaire de l'Église », et que cette forme de pouvoir présente selon lui des avantages par rapport aux formes électives. Autre personnalité majeure : l'archiprêtre Vsevolod Tchapline, ancien porte-parole du Patriarcat de Moscou, décédé en 2020. En 2013, il déclarait que l'Église n'excluait pas une renaissance de la monarchie en Russie avant d’imaginer deux ans plus tard, une combinaison entre monarchie et socialisme à l’instar de ce qui avait été le mouvement des Madlorossis (1923-1945). Dernièrement, en mars 2026, l'archiprêtre Maxim Miniaïlo, prêtre principal de l'église-sur-le-Sang à Ekaterinbourg, a appelé explicitement à la restauration du « pouvoir monarchique autocratique » en Russie. Il écrivait qu'une restauration de l'autocratie serait un symbole civilisationnel bien plus fort qu'un projet spatial.
Dans l’opinion publique russe, l’idée d’un retour à la monarchie a progressivement cessé d’appartenir aux seules marges idéologiques. En 1994, ils n’étaient que 14% à promouvoir le retour de la monarchie. En 2013 (quadricentaire de la dynastie) puis en 2017 (centenaire de la révolution bolchévique), des enquêtes du VTsIOM indiquent ainsi que 28 % des personnes interrogées ne s’opposaient pas à une éventuelle restauration monarchique. Une nette augmentation. La Fondation pour l’opinion publique livre toutefois un tableau plus nuancé : près d’un tiers des sondés jugeaient une telle restauration possible, tandis que 58 % la considéraient impossible. Un soutien réel, donc, mais encore très éloigné d’une majorité.
A regarder de plus près : Les jeunes (18-24 ans) y sont moins sensibles, tandis que les moins de 35 ans se sont imposés comme le groupe le plus enclin à y adhérer (23 %, soit une personne sur quatre ou cinq). Ce groupe, considéré comme « jeune » il y a six ans, a désormais mûri, mais conserve ses convictions. Les personnes actives (36-55 ans) sont légèrement moins, mais restent supérieures à la moyenne, attachées à ces sentiments. Les retraités demeurent moins réceptifs à cette idée. Un groupe ayant un niveau d'études secondaires spécialisées se distingue (20 %) ; celles n'ayant pas terminé leurs études secondaires restent peu réceptives à l'idée de restaurer la monarchie. Les Moscovites conservent la plus forte proportion de Russes à l'esprit monarchiste (22 %) ; les autres zones peuplées y sont moins sensibles (à l'exception possible des petites villes).
Du côté de la Maison impériale, la grande-duchesse Maria Vladimirovna et son fils, le grand-duc George Mikhailovich, ont toujours défendu le principe selon lequel une restauration ne pourrait être décidée que par le peuple russe. La prétendante au tône se dit prête à voir la dynastie assumer ses responsabilités si les Russes choisissaient librement de restaurer la monarchie, tout en refusant de présenter la couronne comme un pouvoir à conquérir ou un privilège à réclamer.
Selon les sociologues, il y a actuellement plus de partisans de la monarchie parmi l'électorat du LDPR (36 %) et les 45-59 ans (31 %), tandis que les opposants se trouvent parmi les partisans du Parti communiste de la Fédération de Russie (74 %) et les Russes plus âgés (70 %).
Il est vrai que le mouvement monarchiste russe est loin d’être homogène. Il rassemble d’abord les monarchistes dynastiques, convaincus que la Russie doit restaurer la monarchie et que les Romanov en constituent la seule légitimité historique. À leurs côtés se trouvent les monarchistes constitutionnels, qui imaginent plutôt une monarchie parlementaire sur le modèle de certaines monarchies européennes. Une troisième tendance, plus religieuse, réunit les monarchistes orthodoxes, pour lesquels le tsar doit être avant tout le garant spirituel de la « Sainte Russie » et de l’identité orthodoxe du pays. Enfin, une quatrième catégorie, sans doute la plus importante, regroupe les nostalgiques du pouvoir personnel : ils ne réclament pas nécessairement le retour des Romanov, mais considèrent que la Russie a besoin d’un dirigeant fort, placé au-dessus des partis et des querelles électorales.
C’est probablement cette dernière sensibilité qui explique pourquoi l’idée monarchique conserve une certaine force d’attraction dans une Russie qui, paradoxalement, ne paraît pas vouloir abolir la République.
Un retour qui dépend du Kremlin
Si l’on devait hiérarchiser les scénarios de l’après-Poutine, le maintien d’une République présidentielle hyperprésidentialisée demeure de très loin le plus probable : la Russie peut changer de président sans changer de régime. Plus plausible encore qu’un retour officiel à la monarchie serait l’émergence d’une « monarchie de fait » sans couronne, avec un pouvoir toujours plus personnalisé autour d’un dirigeant présenté comme le garant de la continuité historique, de l’unité et de la civilisation russes. La création d’une monarchie élective ou d’un « souverain national » reste, elle, peu probable mais concevable en cas de crise majeure, d’autant que cette idée appartient déjà au vocabulaire politique russe, notamment depuis les propositions de Vladimir Jirinovski.
En revanche, une restauration officielle des Romanov paraît aujourd’hui très improbable : elle nécessiterait une rupture constitutionnelle majeure, un consensus politique et religieux et, surtout, le règlement de l’épineuse question de la légitimité dynastique. Quant au retour à une monarchie autocratique de type pré-1917, il relève pour l’heure du scénario le plus improbable : certains cercles du nationalisme orthodoxe le revendiquent ouvertement, mais restent dépourvus de la puissance institutionnelle nécessaire pour l’imposer.
Un tsar après Vladimir Poutine n’est donc pas, à ce stade, un scénario politique crédible au sens strict.
Aujourd’hui, rien ne permet d’affirmer que le Kremlin prépare une restauration des Romanov, que le patriarcat de Moscou la réclame ou qu’une majorité de Russes souhaite renoncer à la République. Mais réduire le monarchisme russe à une curiosité folklorique serait tout aussi trompeur.
Une mouvance organisée existe, des intellectuels influents revendiquent ouvertement l’idée monarchique, certains responsables politiques l’ont publiquement évoquée et une frange du nationalisme orthodoxe y voit une possible réponse au déclin supposé du modèle républicain. Surtout, le système poutinien a contribué à réhabiliter une conception ancienne du pouvoir russe : un pouvoir personnel, vertical, sacralisé et incarné par un homme présenté comme le garant de la continuité historique de l’État. Le prochain maître du Kremlin ne sera probablement pas couronné sous les coupoles du Kremlin. Mais il pourrait gouverner dans un système où, sans porter la couronne, il en exercerait certaines prérogatives symboliques et politiques. C’est peut-être là, davantage que dans une improbable restauration des Romanov, que réside le véritable héritage monarchique du poutinisme.
En Russie, tout est possible, même l’inattendu. « Le moment n'est pas encore venu de restaurer la monarchie. Mais les conditions préalables pourraient se présenter à l'avenir : l'histoire est en pleine mutation, et il est possible qu'une monarchie héréditaire légitime soit bien accueillie par le peuple russe et lui soit bénéfique » a déclaré le Grand-duc Georges Romanov en 2015. Tout espoir est donc permis pour l’après-Poutine. A condition que l’occupant du Kremlin le décide également.
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Date de dernière mise à jour : 24/09/2026

