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Michel II Romanov : le tsar d’un jour qui aurait pu changer l’histoire de la Russie

Frère cadet de Nicolas II, le grand-duc Michel Alexandrovitch fut, durant vingt-quatre heures, le dernier tsar de toutes les Russies. Héritier malgré lui d'un Empire en pleine révolution, il préféra renoncer à la couronne plutôt que de précipiter son pays dans une guerre civile. Son destin, longtemps éclipsé par celui des Romanov d'Ekaterinbourg, demeure l'un des plus tragiques de l'histoire impériale russe.

Dans l’ombre tragique de Nicolas II, dernier empereur de Russie, se trouve un personnage longtemps méconnu : le grand-duc Michel Alexandrovitch Romanov. Frère cadet du tsar, héritier potentiel du trône impérial, il fut appelé par l’Histoire à devenir le dernier souverain de la dynastie des Romanov… mais seulement durant quelques heures.

Refusant de s’imposer par la force au moment où l’Empire s’effondrait, Michel choisit de remettre son destin entre les mains du peuple russe. Une décision qui scella le sort de la monarchie et fit de lui la première grande victime de la famille impériale assassinée par les bolcheviques.

Le grand-duc Michel Alexandrovitch @wikicommons

Un grand-duc rêveur et insouciant

Michel Alexandrovitch Romanov naît le 4 décembre 1878 (22 novembre selon le calendrier julien alors en vigueur en Russie) au palais Anitchkov à Saint-Pétersbourg. Il est le cinquième enfant du futur empereur Alexandre III (1845-1894) et de l’impératrice Maria Feodorovna (1847-1928), née princesse Dagmar de Danemark.

Il grandit dans une famille impériale marquée par une éducation stricte, presque militaire. Son père entend rompre avec les influences libérales des dernières années du règne d’Alexandre II dont la fin de vie a été marquée par une tragédie. Le grand-père du prince Michel a été la victime d’un attentat en 1881.  La famille impériale quitte alors Saint-Pétersbourg pour le palais de Gatchina, considéré comme plus sûr.

Surnommé affectueusement « Misha » par sa famille, Michel entretient une relation particulièrement proche avec son frère le Tsar Nicolas II monté sur le trône en 1894. En raison de son rang et sa position, il reçoit l’éducation traditionnelle d’un grand-duc russe : histoire, langues étrangères, religion orthodoxe, équitation et formation militaire.  Enfant choyé par ses parents, on le dit facétieux au caractère insouciant.  Contrairement à son frère aîné, il évolue moins attiré par le pouvoir, plus davantage par une vie privée tranquille.

En 1902, le grand-duc Michel fait part de sa volonté d’épouser la princesse Béatrice de Saxe-Cobourg-Gotha. Il a oublié que la petite-fille de la reine Victoria Ière était sa cousine au premier degré et que la future fiancée était protestante. Refus du Tsar Nicolas II qui lui rappelle les règles dynastiques.

La question de son mariage, lié à celle de la succession au trône, va rapidement se poser lorsqu’on découvre que le Tsarévitch Alexis est atteint d’hémophilie. Michel est sans enfants et prochain dans la course au trône impérial.  Survient alors l’affaire Alexandra Kossikovskaïa. Jeune aristocrate, dame de compagnie de la sœur de Michel Alexandrovicth, ce dernier s’en est épris. Il demande l’autorisation de l’épouser, ce qui lui est naturellement refusée. Nicolas II ne peut pas prendre le risque d’approuver un mariage morganatique. Michel persiste et tente même de s’enfuir ou de se marier secrètement. Toutes ses tentatives échouent. Les deux tourtereaux finissent par renoncer. Alexandra Kossikovskaïa part s’installer au Royaume-Uni, elle ne reverra jamais la Russie.

Michel et Natalia @wikicommons

Une histoire d’amour qui scandalise la cour impériale

La vie privée de Michel Alexandrovitch va profondément modifier son destin.

A fin de l’année 1907, il tombe amoureux de Natalia Sergueïevna Cheremetievskaïa (1880-1952). C’est l’épouse d’un officier, Vladimir Wulfert, et elle est déjà divorcée d’un premier mariage. Le grand-duc ne se cache guère de cette relation qui fait scandale à la cour impériale. Nicolas II ordonne à son frère d’y mettre fin. Il refuse d’obtempérer. On le mute loin de la capitale. Les deux amants communiquent par télégramme. Ils finirent par se rejoindre et vivre ensemble.

Le couple a un fils, Georges, né en 1910, prénommé ainsi en hommage au frère de Michel décédé à la fin du siècle dernier. Mis devant le fait accompli et face à l’étonnante résistance du grand-duc, Nicolas II accepte de reconnaître l’enfant adultérin comme celui de Michel et Natalia, enregistré sous le nom de son mari légal. Georges deviendra comte de Brassov plus tard en 1915.  Pour autant, le couple n’est toujours pas marié. Lorsque le Tsarévitch manque de mourir à la suite d’une crise importante, Michel s’empresse de se marier avec sa dulcinée, craignant que Nicolas II ne le force à épouser une princesse.

Le 16 octobre 1912, leur mariage est célébré à Vienne, dans une église orthodoxe serbe.  Cette décision provoque la colère de Nicolas II. Le mariage signifie que Michel perd théoriquement ses droits dynastiques selon les lois fondamentales de l’Empire russe. « Malheureusement, tout est fini entre lui et moi, car il a manqué à sa parole. Combien de fois me l'a-t-il répété ! Ce n'est pas moi qui le lui ai demandé, mais lui-même qui a juré de ne pas l'épouser. Et je lui faisais entièrement confiance ! Ce qui m'indigne particulièrement, c'est son allusion à la maladie du pauvre Alexis, qui l'aurait poussé à agir ainsi de façon inconsidérée ! Il ne se soucie ni de votre chagrin, ni du nôtre, ni du scandale que cet événement va provoquer en Russie. Et à un moment où tout le monde parle de guerre, à quelques mois de l'anniversaire de la maison Romanov ! J'en ai honte et je suis profondément attristé. Mon premier réflexe a été, moi aussi, de cacher cette nouvelle, mais après avoir lu sa lettre deux ou trois fois, j'ai compris qu'il ne pouvait plus venir en Russie », écrit Nicolas II a sa mère l’impératrice Maria Féodorovna.

Les deux frères ne rompent pas totalement leurs relations en dépit de l’exil forcé du grand-duc et de sa famille. Derrière le conflit institutionnel demeure une affection familiale sincère.

La Première Guerre mondiale : le retour au devoir

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, Michel retourne au service actif. Ses histoires d’amour ne l’ont pas détourné de sa carrière militaire dans l’artillerie, les cuirassiers de la Garde.  Nicolas II a autorisé son retour. Le prince redécouvre l’état de la Russie et s’en s’en inquiète auprès du Tsar. 

Nommé à la tête d‘une une division de cavalerie, il acquiert une réputation d’officier courageux et respecté par ses hommes.  À la différence de Nicolas II, souvent critiqué pour son éloignement des réalités militaires et politiques, Michel apparaît comme un homme plus pragmatique. Certains contemporains voient en lui une figure capable de moderniser la monarchie, même si cette hypothèse reste impossible à vérifier. Son épouse n’est pas en reste. Elle s’occupe d’un hôpital et accueille, soigne les blessés.

Fin 1916, la situation impériale est plus que critique. Certains membres de la famille impériale s’alarment des actions du moine Raspoutine auprès de la Tsarine Alexandra qui ne jure que par lui pour soigner son fils. Ses actions de régentes, ses tentatives d’influer sur le cours de la guerre irritent les officiers. Ils alertent Nicolas II des dangers que Raspoutine fait peser sur la monarchie. Nicolas II refuse de les écouter et les éloigne de la cour impériale après l’assassinat de Raspoutine dans la nuit du 17 décembre 1916.

Bien qu’il ne participe à aucun complot contre son frère, son nom est souvent cité dans les cercles militaires. La guerre accélère l’effondrement de l’Empire russe. Les défaites militaires, les pénuries alimentaires et la crise politique provoquent une révolution à Petrograd en février 1917.

Désigné souverain de toutes les Russies

Les événements vont rapidement s’accélérer. Le 12 mars, le grand-duc Michel est soudainement convoqué président de la Douma d’État. Réunis avec divers parlementaires, Michel Rodzianko dresse un tableau noir au frère de Nicolas II. Il le presse de s’arroger les pleins pouvoirs, de dissoudre le gouvernement, de transférer le pouvoir à la Douma d’État afin d’éviter la propagation de l’anarchie. Le prince Nikolaï Dmitrievitch Golitsyn, à la tête du Conseil des ministres, lui confirme que le gouvernement ne maîtrise plus la situation.

Ce qui est proposé au prince n’est autre qu’un coup d’état. Michel refuse. Il reste loyal à son frère. Les heures passent avant que Michel finisse par se persuader lui-même qu’il devra agir si la situation devient intenable. Réfugié au Palais d’Hiver, il refuse pourtant d’utiliser les troupes loyales à la monarchie et les renvoie vers l’Amirauté.

Le 14 mars, plusieurs grands-ducs signent un « Manifeste pour une constitution complète pour le peuple russe ». Ils n'envisagent pas l'abdication de Nicolas II, mais le transfert de ses pouvoirs à la Douma d'État. Il arrive entre les mains de Michel qui tergiverse, hésite. Son cousin, le grand-duc Kirill Vladimirovitch s’agace de cette indécision.  « Misha, malgré mes demandes insistantes de travailler clairement et à l'unanimité avec notre famille, se cache et ne communique qu'avec Rodzianko » ., se plaint-il. Il est déjà trop tard.  Le lendemain, mis sous pression, Nicolas II signe son acte d’abdication. Dans un premier temps, le Tsar souhaite transmettre la couronne à son fils Alexis.

Mais conscient de la fragilité de l’enfant et de l’incapacité probable d’un tsar mineur à gouverner dans une période révolutionnaire, il modifie son acte d’abdication et désigne son frère Michel comme successeur. « (…) En accord avec la Douma d'État, Nous avons jugé bon d'abdiquer du Trône de l'État russe et de renoncer à Notre autorité suprême. Ne voulant pas nous séparer de Notre Fils bien-aimé, Nous transmettons Notre héritage à Notre Frère, le Grand-Duc Mikhaïl Alexandrovitch, et Le bénissons pour son accession au Trône de l'État russe », peut-on lire dans la finalité du document.

Le grand-duc devient officiellement le tsar Michel II. Il reçoit bientôt un télégramme du front signé de « Niki » : « À Sa Majesté Impériale Michel II. Les événements de ces derniers jours m'ont contraint à prendre cette décision irrévocable. Veuillez m'excuser si je vous contrarie et de ne pas avoir eu le temps de vous prévenir. Je demeure à jamais votre frère fidèle et dévoué. Je prie Dieu de tout cœur de vous aider, vous et votre patrie », peut-il lire. Le nouveau souverain est effondré.

L'acte d abdication du tsar Michel II @wikicommons

Le tsar Michel II abdique

Malgré lui, le frère de Nicolas II est devenu le nouveau monarque d’une Russie en proie aux flammes.

Son accession au trône est regardée comme la solution aux troubles dans lequel le pays est plongé. D’ailleurs, de nombreux régiments s’empressent de se rallier au nouveau souverain.  Mais, Michel II est hésitant. On lui assure que s’il monte sur le trône, une insurrection pourrait éclater dans la capitale et que la Douma ne pourra assurer sa sécurité. Le ministre Pavel Milioukov lui propose alors de regrouper l’ensemble des forces armées tsaristes à Moscou. La perspective d’une guerre civile effraye Michel Alexandrovitch.

Le 16 mars, après 24 heures de règne nominatif, il prend une décision. Il refuse d’accepter le pouvoir suprême et prie les Russes de se soumettre au nouveau gouvernement provisoire, précisant que si c’était la volonté du peuple, il accepterait le sceptre proposé. « Un lourd fardeau m'a été confié par la volonté de mon Frère, qui m'a transmis le Trône Impérial de toute la Russie en une période de guerre et de troubles nationaux sans précédent. Animé par la même conviction que tout le peuple, à savoir que le bien de notre Patrie prime, j'ai pris la ferme décision de n'assumer le pouvoir suprême que si telle est la volonté de notre grand peuple, lequel doit établir par le vote populaire, par l'intermédiaire de ses représentants à l'Assemblée constituante, une forme de gouvernement et de nouvelles lois fondamentales pour l'État russe. », déclare le Tsar Michel II.

L’acte de renonciation secoue toute la mouvance monarchiste. » Notre armée a relativement bien encaissé l'abdication de l'Empereur, mais celle de Mikhaïl Alexandrovitch, le rejet total du principe monarchique, l'a profondément marquée : le cœur même de la vie étatique russe avait disparu… Dès lors, plus aucun obstacle sérieux ne s'opposait à la révolution. L'ordre et la tradition n'avaient plus aucun point d'ancrage. Tout sombrait dans le chaos et la décrépitude. La Russie s'enfonçait dans le marécage d'une révolution immonde et sanglante », résume, dépité, le prince Sergueï Evguenievitch Troubetskoï.

Le geste de Michel II marque la fin effective de la monarchie russe vieille de plus de trois siècles. Il n’abdique pas exactement au sens classique du terme : il remet plutôt son avenir politique entre les mains des représentants du peuple. La dynastie des Romanov disparaît ainsi du pouvoir sans véritable résistance armée.

Les derniers jours du grand-duc Michel @wikicommons

L’isolement et la mort du dernier empereur Romanov

Michel Alexandrovicth est soulagé, il entend vivre comme un simple citoyen, en famille.

« J'ai bien fait. Je suis heureux d'être un simple citoyen. Tout finira par s'arranger. Et je pense qu'il n'y aura pas autant de sang versé et d'horreurs que vous l'aviez prédit. J'ai refusé, afin qu'il n'y ait aucune raison de verser davantage de sang… » , assure-t-il à son ami, lavocat N. N. Ivanov.  Il réitère ses propos au grand-duc Georges Romanov au cours d’un déjeuner :  « Je suis très reconnaissant envers ceux qui m'ont dissuadé. Après tout, si j'avais accepté, il y aurait eu un terrible bain de sang... Je ne voulais pas être la cause d'une seule goutte de sang russe... ».

C’est au Quartier-général que Nicolas II apprend la décision de son frère. « « Il s'avère que Misha a abdiqué. Son manifeste se termine par une déclaration absurde concernant les élections de l'Assemblée constituante dans six mois. Dieu seul sait qui lui a conseillé de signer une chose aussi odieuse ! Les troubles à Petrograd ont cessé – si seulement cela pouvait continuer ainsi. » , consigne-t-il dans son journal.

Michel Alexandrovicth n’a rien anticipé. Il pense que tout est terminé. Il se berce d’illusions. Un à un les membres de la famille impériale sont arrêtés par les bolcheviques. « Michel doit être arrêté de facto, mais formellement déclaré soumis uniquement à la surveillance  de l'armée révolutionnaire. », proclame l’ordre émis par le Soviet de Petrograd.  Michel Alexandrovicth demande alors l’asile au Royaume-Uni mais le Foreign office refuse toute aide, craignant que la présence des Romanov ne déclenche des insurrections. La Révolution d’octobre 1917 va compliquer la situation de l’ex-Tsar Michel II.

Craignant que les monarchistes ne viennent le libérer, le Soviet décide de transférer Michel Romanov à Perm, où il est installé dans le confortable hôtel Koroliev avec son fidèle secrétaire Nicolas Johnson. Bien qu’il soit sous bonne garde, le grand-duc ne souffre pas de brimades de la part des Bolchéviques. Il pense même que ces derniers vont le libérer. Il écrit à Vladimir Illitch Oulianov Lénine, nouveau dirigeant du pays, et lui demande la permission de vivre en Crimée comme un citoyen ordinaire avec l’autorisation de garder ses titres. La réponse du leader de la révolution d’octobre sera cinglante. Il ne s’occupe pas de cela. D’autant que des rapports alarmistes font état de régiments tchéchènes qui seraient sur le point de le délivrer.

La suite qui se dessine signe le début de la fin pour les Romanov. Dans la nuit du 12 au 13 juin 1918, le grand-duc et son secrétaire sont brutalement réveillés. Tirés de leurs lits, ils sont emmenés dans une zone boisée, à quelques kilomètres de Perm. A peine descendu du véhicule, un des gardes sort son révolver et abat le secrétaire du prince. Il n’a pas le temps de réaliser que son destin est scellé. Un second coup de feu met fin à sa vie. Le grand-duc Michel Alexnadrovitch est le premier Romanov à tomber..

Il faudra attendre 2009 avant que le gouvernement russe ne le réhabilite complètement. On ne sait toujours pas à ce jour qui a donné l’ordre d’exécution. Sa mort fut tenue secrète : les autorités soviétiques firent courir la rumeur qu'il avait été enlevé afin d'éviter d'en faire un martyr. Nicolas II et sa famille n’apprirent jamais sa mort.

Natalia Sergueïevna Cheremetievskaïa décédera à Paris en 1952. Rejetée tant par l'aristocratie russe que les Britanniques, désargentée, elle fut la proie des créanciers de son mari. Elle dut se résoudre à vendre des bijoux pour survivre avec son fils qui trouva la mort accidentellement, en voiture, en 1931. Ce n'est qu'un an avant sa mort qu'elle appris le décès de son époux.  Michel Alexandrovicth Romanov fut le dernier tsar de Russie.

Copyright@Frederic de Natal

Date de dernière mise à jour : 17/07/2026