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La danse d’Accra : le pari diplomatique de la reine Elizabeth II

En dansant avec le président ghanéen Kwame Nkrumah, Elizabeth II offre au monde une image inédite de la monarchie britannique face à l’Afrique décolonisée. Derrière ce geste symbolique se jouent l’avenir du Commonwealth, l’influence de Londres et les rivalités de la guerre froide. Une rencontre historique où l’ancienne puissance impériale et le Ghana indépendant tentent de réinventer leurs relations.

Accra, le 18 novembre 1961. Dans une salle de réception bondée, la reine Elizabeth II prend une décision inédite. Elle s’avance et va prend la main du président ghanéen Kwame Nkrumah avant de se lancer avec lui sur la piste de danse. La photographie fera le tour du monde et provoque des haut-le-cœur dans tout l’Empire en pleine décolonisation.

Derrière cette scène apparemment légère se joue pourtant une partie beaucoup plus sérieuse : celle de l’avenir du Commonwealth, de l’influence britannique en Afrique et de la place du Ghana dans la guerre froide.

Le Ghana, laboratoire de la décolonisation africaine

Pour comprendre la portée de cette danse, il faut revenir quatre ans en arrière.

Le 6 mars 1957, la Gold Coast (Côte de l’Or) devient indépendante sous le nom de Ghana. C’est une colonie phare de l’Empire britannique en Afrique de l’Ouest, annexé à la couronne au cours du XIXe siècle après avoir mis fin à un autre empire tout aussi puissant, celui des Ashantis.  Elle est alors le premier pays d’Afrique subsaharienne à accéder à l’indépendance.

À sa tête, Kwame Nkrumah (1909-1972), figure majeure du nationalisme africain et du panafricanisme, devient Premier ministre. Un long combat pour celui qui a porté les espoirs de tout un peuple.  En 1949, il fonde le Convention People's Party (CPP) et lance une vaste mobilisation populaire autour du slogan « Self-Government Now »- l'autonomie gouvernementale immédiatement. Son mouvement s'appuie notamment sur les travailleurs, les jeunes et les classes populaires. Un an plus tard, Kwame Nkrumah lance la « Positive Action », une campagne de désobéissance civile comprenant grèves, manifestations et boycott. Les autorités coloniales britanniques réagissent en l'arrêtant et en l'emprisonnant. Mais cette répression ne met pas fin à son mouvement. Au contraire, les élections de février 1951 donnent une victoire spectaculaire au CPP. Nkrumah, encore détenu au moment du scrutin, est élu dans sa circonscription. Les Britanniques sont obligés de le libérer. Son destin est désormais tracé.

L'indépendance ne signifie toutefois pas une rupture immédiate avec Londres. Le nouvel État demeure dans le Commonwealth et Elizabeth II reste, jusqu'en 1960, sa chef d'État. Le système constitutionnel conserve alors une architecture héritée de Westminster.

Mais Nkrumah veut aller plus loin.

Le 1er juillet 1960, les Ghanéens approuvent une nouvelle Constitution républicaine. Le Ghana devient une république  et Nkrumah en devient le premier président. Cette transformation met fin au lien constitutionnel avec la Couronne : la reine n'est désormais plus chef de l'État ghanéen mais le pays demeure encore au sein du Commonwealth. C'est précisément là que se trouve l'une des clés de la visite d'Elizabeth II.

Une visite diplomatique redoutée par Londres

Kwame Nkrumah est profondément panafricaniste et socialiste. Il entend faire du Ghana bien davantage qu'un ancien territoire colonial : un modèle pour les peuples africains encore soumis à la domination européenne.

Son gouvernement développe des relations avec les pays socialistes et avec l'Union soviétique. En 1961, la question devient particulièrement sensible à Londres et à Washington : le Ghana peut-il basculer davantage vers le bloc soviétique ? Le contexte intérieur n'est d'ailleurs pas simple. Nkrumah a progressivement renforcé son pouvoir. Le Preventive Detention Act de 1958 permet notamment des détentions sans procès, tandis que son régime devient de plus en plus autoritaire. En septembre 1961, une grève générale témoigne également des difficultés économiques du pays. Nkrumah doit gérer simultanément les ambitions de transformation économique du Ghana, les tensions sociales et son projet panafricain.

Pour Londres, le problème est donc double : comment maintenir le lien avec un ancien territoire colonial devenu souverain et comment éviter que le Commonwealth ne perde progressivement ses membres africains ?

Elizabeth II doit se rendre au Ghana en novembre 1961. La visite est prévue de longue date mais loin de faire l'unanimité au Royaume-Uni. Certains responsables britanniques considèrent le déplacement comme dangereux, notamment en raison de la situation politique ghanéenne et des critiques visant Nkrumah.

Winston Churchill, héros de la Seconde Guerre mondiale, mentor et ancien Premier ministre de la souveraine, lui-même intervient auprès du Premier ministre Harold Macmillan pour exprimer ses réserves. La reine, pourtant, refuse de se laisser dissuader. Elle considère que son rôle de chef du Commonwealth implique précisément d'aller à la rencontre des États qui ont récemment acquis leur indépendance.

Du 9 au 20 novembre 1961, Elizabeth II et le duc d'Édimbourg parcourent donc le Ghana. La visite est un succès populaire considérable. Mais son importance dépasse largement les cérémonies.

Lors d'un dîner officiel à Accra, Nkrumah prononce une phrase qui résume toute l'ambiguïté de la relation. « The wind of change blowing through Africa has become a hurricane. » (Le vent du changement qui souffle sur l’Afrique s’est transformé en ouragan.) déclare t-il.  Le dirigeant ghanéen affirme ainsi que la décolonisation est devenue irréversible et que rien ne l’arrêtera. Prophétiquement, il signe la fin de la présence britannique sur le continent. Pour les officiels anglais présents, c’est un affront. Pourtant, tout à leur racialisme, son toast ne constituait pas un rejet de la reine. Au contraire, il distingue la relation personnelle avec Elizabeth II de la relation avec la Grande-Bretagne comme puissance.

La réponse de la souveraine va être particulièrement révélatrice. Elizabeth II insiste sur l'idée d'un Commonwealth composé d'États égaux, capables d'avoir des systèmes politiques, des religions et des intérêts différents sans pour autant devoir rompre leur appartenance à cette communauté. C'est une conception radicalement différente de l'ancien Empire britannique. Le message est clair : le Commonwealth ne doit plus être une prolongation de l'Empire, mais une association volontaire d'États souverains. D'une certaine manière, la reine elle-même acte la fin du colonialisme.

Et c'est dans ce contexte que survient la fameuse danse.

Les conséquences d’une danse royale

La scène peut sembler spontanée. Elle est en réalité chargée d'une formidable puissance symbolique.

Une reine européenne, ancienne souveraine de la Gold Coast, danse publiquement avec le président de la République du Ghana, quatre ans seulement après l'indépendance. Les photographes mitraillent l’évènement, la télévision filme cette incongruité peu protocolaire. En quelques minutes, la fille du roi George VI a fait disparaitre la hiérarchie coloniale de l'image. Il n'y a plus, visuellement, de métropole et de colonie. Il y a une reine britannique et un président africain, deux chefs d'État- ou plus exactement, pour Elizabeth, deux représentants d'États souverains liés par une organisation internationale - qui se rencontrent sur un pied d'égalité.

La photographie est donc beaucoup plus importante que la danse elle-même. Elle donne à voir ce que les discours diplomatiques tentent d'expliquer : l'ancien empire doit se transformer en partenariat.

La scène est également particulièrement audacieuse dans le contexte racial du début des années 1960. Les États-Unis sont encore profondément marqués par la ségrégation raciale et l'apartheid demeure institutionnel en Afrique australe. Voir la souveraine britannique danser publiquement avec un dirigeant africain constitue donc une image extrêmement puissante de la monarchie britannique à l’internationale.

Une danse contre la guerre froide ?

C'est ici qu'il faut éviter une légende trop simpliste.

On présente souvent la scène comme si Elizabeth II avait littéralement « dansé pour sauver le Ghana du communisme ». La réalité est plus subtile. Le Ghana de Nkrumah ne deviendrapas un satellite soviétique. Nkrumah pratique plutôt une politique de non-alignement, cherchant à conserver une marge de manœuvre entre les blocs tout en développant des relations avec l'Est et l'Ouest.

Mais Washington et Londres savent que le Ghana constitue un pays stratégique. Les documents diplomatiques américains de 1961 montrent que les États-Unis suivent attentivement l'évolution de Nkrumah et craignent qu'une rupture avec l'Occident ne pousse Accra davantage vers le bloc communiste. Un mémorandum américain de décembre 1961 souligne d'ailleurs que la visite de la reine « went extremely well » (s'est déroulée extrêmement bien) et analyse les conséquences de son succès politique.

La danse participe donc à une stratégie plus large : maintenir le dialogue plutôt que provoquer une rupture.

Un autre dossier donne à cette visite une dimension très concrète : le projet hydroélectrique de la Volta. Nkrumah considère ce gigantesque projet comme essentiel au développement industriel du Ghana. Mais sa réalisation dépend de financements étrangers. Les États-Unis, la Banque mondiale et le Royaume-Uni sont impliqués dans les discussions financières. Les documents américains montrent clairement que Washington considère le projet comme un enjeu à la fois économique et géopolitique.

Quelques semaines après la visite royale, le président américain John F. Kennedy décide de fournir une aide financière au projet de la Volta. Il serait toutefois excessif d'affirmer que la danse d'Elizabeth II a directement participé au financement du barrage. Les négociations étaient engagées bien avant novembre 1961. En revanche, la réussite de la visite contribue à créer un climat diplomatique favorable et confirme aux Occidentaux que le dialogue avec Nkrumah reste possible.

Une victoire pour Elizabeth II, Nkrumah, lui aussi, sort gagnant

La reine obtient surtout quelque chose de beaucoup plus difficile à mesurer : elle transforme l'image du Commonwealth.

Quelques années auparavant, celui-ci pouvait encore apparaître comme l'héritier institutionnel de l'Empire britannique. Elizabeth II cherche au contraire à en faire une communauté dans laquelle les anciens colonisés et l'ancienne puissance impériale peuvent se retrouver sans que les premiers aient à accepter une quelconque tutelle britannique.

La visite du Ghana devient ainsi un modèle.

Des recherches historiques consacrées aux relations d'Elizabeth II avec l'Afrique soulignent que le succès de cette tournée de 1961 encouragea ensuite d'autres déplacements africains et contribua à apaiser les relations entre Londres et les nouveaux États africains. Il serait également faux de considérer Nkrumah comme le simple bénéficiaire de la manœuvre britannique.

Le président ghanéen utilise lui aussi la scène à son avantage. Recevoir Elizabeth II permet de montrer au monde que le Ghana est désormais un État suffisamment important pour que la souveraine britannique vienne elle-même à Accra. Et surtout, Nkrumah obtient une reconnaissance symbolique de sa nouvelle position. L'ancienne puissance coloniale ne vient plus gouverner. Elle vient rendre visite au président d'une république souveraine. La danse devient donc une scène de reconnaissance mutuelle.

Elizabeth II comprend une chose essentielle : on ne peut pas conserver une influence en prétendant conserver une domination qui n'existe plus. La danse avec Nkrumah traduit cette mutation avec une efficacité que n'aurait probablement jamais eue un long discours diplomatique : « Ne pas être d'accord sans se séparer ». C'est d'ailleurs le cœur du message qui sera délivré par Elizabeth II durant cette visite. Elle ne demandera pas au Ghana de redevenir britannique. Elle ne demandera pas à Nkrumah d'abandonner son socialisme. Elle ne lui demandera même pas de renoncer à ses relations avec l'Union soviétique. Elle défendra une autre idée : on peut être différents, souverains, parfois adversaires sur certaines questions, et néanmoins continuer à dialoguer. C'est cette conception du Commonwealth qu'elle va défendre pendant des décennies.

La scène d'Accra devient ainsi une sorte de manifeste visuel de son règne. Elle représente une monarchie européenne qui doit apprendre à vivre après l'Empire. Lui représente une Afrique nouvellement indépendante qui refuse désormais de recevoir des ordres de Londres. Et pourtant, ils dansent ensemble. Pendant quelques minutes, sur une piste de danse d'Accra, fidèlement retracée dans la série The Crown, l'ancienne métropole et le nouvel État africain donnent au monde l'image d'une relation qui tente de se réinventer.

En 1961, Nkrumah apparaît alors aux yeux de tous comme le héros de l'indépendance africaine, capable de recevoir la reine britannique en dirigeant d'un État souverain. Cinq ans plus tard, il est renversé par ses propres forces armées.

La danse d'Accra symbolisait l'émancipation du Ghana vis-à-vis de l'Empire. Le coup d'État de 1966 révèlera les contradictions internes du nouvel État indépendant : difficultés économiques, concentration du pouvoir, tensions sociales, rivalités institutionnelles et affrontement Est-Ouest.  Les présidents ghanéens passeront, la monarchie britannique reste immuable et toujours révérée dans l’ancienne Gold Coast.

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Date de dernière mise à jour : 20/10/2026