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Charles III : l'art de reconnaître sans s'excuser des « horreurs » du passé

À Antigua-et-Barbuda, le roi Charles III a qualifié la traite transatlantique de « chapitre honteux de l’Histoire », exprimant sa « profonde tristesse personnelle ». Une déclaration symbolique prononcée alors que plusieurs anciennes colonies britanniques, membres du Commonwealth,  réclament toujours des excuses officielles que se refuse à faire Buckingham Palace. 

Il est des pages de l'Histoire que les cérémonies officielles ne suffisent plus à refermer. Pour la monarchie britannique, le commerce triangulaire demeure l'une des questions les plus délicates de son héritage impérial.

Le 3 novembre 2026, à Saint John's, capitale d'Antigua-et-Barbuda, le roi Charles III a choisi de ne pas esquiver ce sujet devant les dirigeants des 56 États membres du Commonwealth. À l'occasion de l'ouverture du 28e sommet des chefs de gouvernement de cette organisation, le monarque a livré l'une de ses déclarations les plus fortes sur les souffrances provoquées par l'esclavage. « Ce chapitre honteux de l'Histoire remplit mon cœur d'horreur et mon âme d'une profonde tristesse personnelle », a-t-il déclaré, évoquant la traite transatlantique qui, selon ses propres mots, « continue de projeter son ombre » sur les îles des Caraïbes et les autres membres du Commonwealth.

Une prise de parole soigneusement pesée, qui intervient alors que les relations entre le Royaume-Uni et plusieurs anciennes colonies traversent une période de réflexion critique sur le passé colonial, que certaines îles dont il est encore le monarque, souhaitent prendre leur indépendance. Derrière les mots du souverain se joue en effet une question autrement plus politique : jusqu'où la Couronne britannique et le gouvernement de Londres sont-ils prêts à reconnaître leur responsabilité historique ?

 

 

Un sommet du Commonwealth sous tension mémorielle

Pour comprendre la portée de cette déclaration, il faut la replacer dans le contexte de la tournée caribéenne entreprise par Charles III et la reine Camilla, mais surtout dans celui du sommet du Commonwealth organisé à Antigua-et-Barbuda.

Cette réunion biennale rassemble les chefs d'État et de gouvernement des 56 pays membres de l'organisation, dont une majorité entretient un lien historique avec l'ancien Empire britannique. Créé en 1949 dans sa forme moderne, le Commonwealth est aujourd'hui une association volontaire d'États souverains, dont certains ont conservé le monarque britannique comme chef. Tous ont été colonisés par Londres avant de se séparer de la couronne pour une grande majorité d'entre eux, tout en maintenant des liens avec le Royaume-Uni.

Face au poids de l'Histoire, la CARICOM, organisation régionale regroupant les États de la Communauté des Caraïbes, défend notamment une démarche de justice réparatrice. Elle considère que les conséquences de l'esclavage liées à la période de la colonisation  ne peuvent être dissociées des inégalités structurelles qui persistent dans la région.  Le Premier ministre Andy Burnham, présent à Antigua-et-Barbuda, s'est déclaré ouvert à l'idée que le Royaume-Uni puisse présenter des excuses officielles pour son rôle historique dans la traite négrière. Une évolution notable dans un débat longtemps marqué par la prudence des gouvernements britanniques successifs. Le chef du gouvernement a toutefois écarté l'idée de réparations financières directes, estimant qu'elles ne constituaient « pas la bonne réponse ». Londres privilégie plutôt des mécanismes de coopération économique et de développement, notamment en matière d'infrastructures, d'éducation et de résilience climatique.

C'est dans cette lignée que le gouvernement britannique a annoncé une enveloppe de 40 millions de livres sterling destinée aux infrastructures caribéennes sur trois ans, tout en évoquant la possibilité d'un réaménagement de la dette de certains petits États du Commonwealth. Cette position illustre la difficulté de l'exercice diplomatique : reconnaître les souffrances historiques sans accepter nécessairement les conséquences financières et juridiques que certains gouvernements souhaitent en tirer.

Mais pour les défenseurs des réparations, une coopération économique contemporaine ne saurait toutefois remplacer une reconnaissance explicite des responsabilités passées. La question ne relève pas seulement de l'indemnisation matérielle, mais aussi de la reconnaissance symbolique d'une histoire dont les conséquences se prolongent sur plusieurs générations.

 

 

Charles III reconnaît les fautes du passé, sans présenter d'excuses

Dans son allocution, Charles III a choisi une formulation qui mérite attention. « L'Histoire ne nous appartient pas : nous ne pouvons ni la choisir ni la modifier », a-t-il déclaré, avant de rappeler que l'héritage transmis par les générations précédentes comprend aussi bien leurs réussites que leurs échecs, « le bien qu'elles ont accompli tout comme les injustices ».

Le souverain a ainsi refusé de réduire l'héritage historique britannique à une lecture exclusivement glorieuse. Il a également reconnu que les conséquences du passé continuent de résonner dans le présent. « Plus j'ai approfondi ma propre compréhension de ces questions, en écoutant, en apprenant et en observant, plus je me suis senti déterminé à trouver des moyens de travailler ensemble dans le cadre d'un partenariat moderne, afin de répondre aux injustices du passé par des actions tournées vers l'avenir », a-t-il poursuivi.

Cette référence à son propre apprentissage n'est pas anodine. Depuis plusieurs années, Charles III a multiplié les gestes et les déclarations témoignant d'une volonté de mieux prendre en considération les mémoires coloniales. En reconnaissant avoir approfondi personnellement sa compréhension de la traite négrière, il entend également montrer que la monarchie n'est pas indifférente aux revendications exprimées par les anciennes colonies et qu'elle assume le passé qu'est le sien. y compris celui de ses ancêtres qui ont bénéficié de cette manne financière comme l'ont révélé plusieurs rapports dernièrement. 

Mais le choix des mots demeure révélateur. Le roi exprime une profonde tristesse personnelle, reconnaît l'horreur de l'esclavage et parle d'injustices historiques. Il ne présente cependant aucune excuse officielle au nom de la Couronne britannique, pas davantage qu'il ne promet de réparations. Cette distinction est fondamentale. Le souverain britannique est chef de l'État, mais la définition de la politique gouvernementale et les engagements financiers relèvent du gouvernement. 

 

 

Un discours qui dépasse la seule question de l'esclavage

Un autre passage du discours mérite une attention particulière. Charles III a tenu à rappeler que l'histoire britannique ne se résume pas à la participation à la traite négrière. Il a également évoqué le rôle de la Royal Navy dans la lutte contre le commerce international des personnes réduites en esclavage.

« L'Histoire nous enseigne également que le mal n'est pas nécessairement destiné à avoir le dernier mot », a-t-il déclaré, avant de rappeler que la détermination à mettre fin à la traite avait notamment reposé sur l'action de la marine britannique. Cette référence renvoie à une autre page de l'histoire impériale. Le Royaume-Uni a interdit la traite négrière dans son Empire en 1807, avant d'abolir l'esclavage dans la majeure partie de ses colonies en 1833, avec une mise en application progressive à partir de 1834. La Royal Navy fut ensuite chargée de participer à la répression de la traite transatlantique, notamment au sein de l'escadre britannique d'Afrique de l'Ouest.

Londres entend ainsi rappeler qu'il a également joué un rôle majeur dans l'abolition de la traite, sans que cette contribution puisse effacer sa responsabilité historique dans son développement et son organisation.

Le roi a également profité de cette tribune pour aborder les grandes crises internationales contemporaines. Il a évoqué les conflits armés, l'affaiblissement de la confiance entre les nations, les bouleversements technologiques et l'urgence climatique, qu'il a qualifiée de « réalité catastrophique ». Il a notamment insisté sur la vulnérabilité particulière des États insulaires, qui contribuent relativement peu aux émissions mondiales de gaz à effet de serre, mais subissent de plein fouet les conséquences du dérèglement climatique. Pour Charles III, le Commonwealth doit précisément devenir un espace de coopération capable de répondre à ces défis. Il a défendu une intensification des échanges commerciaux entre les États membres, un meilleur accès à l'éducation, des investissements dans l'emploi et le développement des infrastructures.

Reste une question essentielle : cette déclaration en demi-teinte sera-t-elle suffisante pour répondre aux attentes des États caribéens ?

En qualifiant la traite négrière de chapitre honteux de l'Histoire, Charles III franchit une nouvelle étape dans la reconnaissance publique des crimes commis durant la période impériale. Son expression d'une « profonde tristesse personnelle » constitue un signal politique et symbolique qui ne peut être ignoré. Mais le souverain a soigneusement évité de présenter des excuses formelles. Il n'a pas davantage annoncé de mesures de réparation au nom de la Couronne. Cette prudence révèle les limites de l'exercice auquel il est confronté : incarner une institution dont l'histoire est intimement liée à celle de l'Empire britannique, tout en préservant sa place dans une organisation internationale qui rassemble désormais des États souverains aux mémoires parfois antagonistes.

À Antigua-et-Barbuda, Charles III a donc tenté de trouver un équilibre entre reconnaissance historique, compassion personnelle et volonté de construire un avenir commun. Une démarche qui ne clôt pas le débat, mais démontre que la question de l'esclavage demeure l'un des dossiers les plus sensibles de la diplomatie britannique. Car si le monarque affirme que l'Histoire ne peut être changée, les anciennes colonies lui rappellent qu'elle ne peut pas davantage être simplement tournée. Et pour le Commonwealth, dont l'unité repose précisément sur la coexistence de ces mémoires, la réconciliation reste encore un chantier inachevé.

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Date de dernière mise à jour : 04/11/2026