Monarchies et Dynasties du monde Le site de référence d’actualité sur les familles royales

Charles III confronté à l’héritage colonial de la Couronne britannique

À l’heure où la mémoire des empires se confronte aux exigences contemporaines de justice et de transparence, la monarchie britannique se retrouve une nouvelle fois placée face à son passé esclavagiste. Entre devoir de mémoire, responsabilité morale et enjeux institutionnels, le règne de Charles III pourrait bien être contraint de prendre par une décision historique.

Le débat autour du rôle historique de la monarchie britannique dans l’esclavage transatlantique connaît un regain d’intensité. Des députés, chercheurs, militants et organisations internationales appellent désormais le souverain britannique, le roi Charles III, à présenter des excuses officielles pour l’implication institutionnelle de la Couronne dans ce système économique fondé sur la traite d’Africains réduits en esclavage.

Si le monarque britannique a déjà exprimé sa « profonde tristesse » face aux souffrances causées par l’esclavage et affirmé vouloir « trouver des solutions novatrices pour corriger les inégalités persistantes », aucune excuse formelle n’a encore été prononcée au nom de la monarchie. Une position jugée insuffisante par de nombreux acteurs politiques et universitaires, qui y voient une étape essentielle vers une justice historique et réparatrice.

Une demande qui intervient à l’heure où la question du maintien de l’institution monarchique est remise en cause par le Parti écologique et l’affaire Jeffrey Epstein qui secoue la famille royale.

La monarchie britannique et l’économie de la traite : un héritage documenté

Les recherches récentes, notamment celles exposées dans l’ouvrage Le Silence de la Couronne («The Crown Silence »), ont mis une nouvelle fois en lumière les liens structurels entre la monarchie britannique et l’essor du commerce d’esclaves entre le XVIᵉ et le début du XIXᵉ siècle.

L’historienne Brooke Newman y retrace comment plusieurs souverains, de la reine Élisabeth Ire au roi George IV, durant près de 4 siècles, ont soutenu ou bénéficié économiquement du commerce triangulaire. Dès le début du règne d’Élisabeth Ire, la Couronne a en effet accordé des chartes commerciales à des compagnies marchandes engagées dans la traite, dont les expéditions du corsaire John Hawkins au XVIᵉ siècle qui sont aujourd’hui considérées comme l’un des points de départ de l’implication anglaise dans ce commerce.

Au XVIIIᵉ siècle, la traite devient un pilier majeur de l’expansion impériale britannique. Selon certaines estimations historiques, la Couronne tirait indirectement d’importants revenus de ce commerce par le biais des taxes, des monopoles commerciaux et du soutien politique aux compagnies coloniales. L’ouvrage souligne également le rôle de la Royal Navy, qui, avant d’être un instrument majeur de la lutte contre la traite au XIXᵉ siècle, participa initialement à la protection des routes commerciales impériales liées au commerce d’esclaves.

Certaines estimations évoquent qu’en 1807, année de l’abolition officielle de cette pratique par le Parlement britannique, la Couronne figurait encore parmi les acteurs économiques bénéficiant indirectement de ce système. L’esclavage n’a d'ailleurs été formellement aboli qu’en 1833 même si il a encore subsisté 5 ans de plus.

Des appels politiques et militants pour des excuses et des réparations

Au Royaume-Uni, la pression politique se renforce sur la monarchie priée de faire amende honorable. Déjà fortement secouée par de violentes manifestations organisées par la mouvance du Black Live matter (BLM), entre 2020 et 2022 sur ce même sujet,  la députée travailliste Bell Ribeiro-Addy, présidente du groupe parlementaire multipartite sur les réparations, estime que les déclarations fâite par le souverain au dernier sommet du Commonwealth (2022) n'ont pas pas à la hauteur de « l’ampleur historique du crime ».

« Il ne s’agit pas d’individus, mais de la monarchie en tant qu’institution. Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas simplement d’excuses au nom de la Couronne, mais d’une reconnaissance de cette histoire et d’actions concrètes pour remédier à son héritage persistant de racisme et d’inégalités à l’échelle mondiale. »? , affirme-t-elle. Elle ajoute : « Des excuses pourraient servir de base au dialogue honnête et à la transformation dont notre pays a besoin sur cette question, dans un monde en pleine mutation. ». La députée écologiste Carla Denyer abonde dans le même sens, estimant qu’il est « grand temps » pour la monarchie d’agir. « Les descendants des personnes réduites en esclavage méritent au moins cela », renchérit-elle.

Du côté de la société civile, le rapport « Réparations » publié par le Runnymede Trust considère que des excuses royales constitueraient « un premier pas symbolique et bienvenu ». L’organisation insiste toutefois sur la nécessité d’un engagement politique plus large : « Les réparations ne consistent pas à infliger une punition collective ni à obtenir des aveux de culpabilité. Les excuses de la Couronne ne devraient être présentées que si le gouvernement s’engage à entreprendre le travail systémique nécessaire pour comprendre comment l’héritage de l’esclavage a façonné nos infrastructures économiques et financières. ». 

Une dimension internationale et morale portée par l’ONU et le Commonwealth

Le débat dépasse largement les frontières britanniques et s’inscrit dans une réflexion globale sur les héritages du colonialisme. La directrice d’African Futures Lab, Liliane Umubyeyi, rappelle que la reconnaissance morale doit s’accompagner d’une responsabilité juridique. Selon elle, il existe une « obligation légale et morale de réparations, l’esclavage étant formellement reconnu comme un crime contre l’humanité par le droit international ».

Au sein de l’Organisation des Nations unies, plusieurs experts soutiennent également ces revendications. Le chercheur et militant des droits humains Michael McEachrane souligne que « l’appel mondial croissant à une justice réparatrice ne concerne pas principalement le passé ». Il ajoute : « Aucune force dans l’histoire de l’humanité n’a autant contribué aux inégalités sociales, économiques et écologiques que le colonialisme. Il ne s’agit pas de charité ni d’aumône, mais de partenariat : les nations du Commonwealth et le Royaume-Uni doivent construire ensemble un avenir équitable, en reconnaissant leur histoire commune plutôt qu’en l’effaçant. ».

L’avocate spécialisée en droits humains Dominique Day évoque, quant à elle, la persistance des conséquences contemporaines de l’esclavage et du colonialisme « dans les violences policières, les poursuites pour complicité, les scandales Windrush et Grenfell, et bien d’autres ». Elle estime que « reconnaître ce passé ouvre la voie à la réparation et à la possibilité d’évoluer vers une éthique du respect, de la compassion et d’une prospérité exempte d’exploitation ».

La question pourrait prendre une dimension politique internationale lors de la prochaine réunion des chefs de gouvernement du Commonwealth, prévue à Antigua-et-Barbuda, en novembre 2026. Au-delà de la question de la rupture des liens avec la couronne britannique (comme en Jamaïque) plusieurs États caribéens et africains devraient y renouveler leurs demandes d’excuses et de réparations.

Pour l’historienne Brooke Newman, cette séquence diplomatique pourrait représenter un moment décisif. « J’ai écrit Le Silence de la Couronne pour exposer les preuves historiques et ouvrir le débat sur une question devenue victime des guerres culturelles », explique-t-elle. Elle estime que « 2026 pourrait être une année charnière pour que Charles agisse » et prenne exemple sur la famille Trevelyan qui a présenté des excuses officielles aux descendants de ses anciens esclaves et permis de les indemniser.

Une monarchie dans la tourmente

Depuis son accession au trône en 2022, Charles III s’est montré plus ouvert que ses prédécesseurs à la reconnaissance du passé colonial britannique. Lors de plusieurs visites officielles dans les Caraïbes et en Afrique, il a reconnu la souffrance engendrée par l’esclavage et soutenu des recherches académiques sur l’implication historique de la monarchie, évoquant une « honte personnelle » et un soutien aux recherches historiques menée sur le commerce triangulaire.

Toutefois, la question des excuses officielles demeure politiquement sensible, car elle soulève la problématique des réparations financières et du rôle constitutionnel du souverain, théoriquement neutre sur le plan politique. Elle arrive au pire moment pour la monarchie britannique qui doit faire face à la remise en cause de son institution et sa défiance par la jeunesse britannique. Notamment par certains élus de Gauche qui souhaiteraient que son existence soit soumise au vote populaire sur fond d’indépendantisme. Ainsi, le député écologiste écossais Patrick Harvie a appelé à un débat national sur l'avenir de la monarchie, arguant que l'Écosse devrait avoir également la possibilité de devenir une nation moderne et démocratique à la lumière des nouvelles révélations concernant Jeffrey Epstein.

Récemment, le Parti Travailliste a décidé de supprimer le logo gouvernemental où apparaissait les initiales HM Gouvernement (« Gouvernement de sa Majesté ») par UK Gouvernement (Gouvernement du Royaume-Uni ). Pour beaucoup de royalistes, c’est une attaque insidieuse contre la monarchie. D’autant que le Premier ministre Keir Starmer souhaiterait supprimer le principe d’hérédité traditionnelle de la chambre des Lords. Selon le sondage réalisé par Republic, un mouvement qui souhaite l’instauration d’une république, 32% des sujets du roi souhaiteraient que le chef d’Etat soit élu au suffrage universel (un autre sondage réalisé par You Gov n’évêque que 23% d’adhésion au républicanisme). Ces demandes intrviennent dans un contexte particulièrement fragilisé. Les répercussions persistantes de l’affaire impliquant l'ex-prince Andrew Mountbatten-Windsor et ses liens avec Jeffrey Epstein, son arrestation très médiatisée, continuent d’entacher l’image de la famille royale, alimentant la défiance d’une partie de l’opinion britannique.

Entre mémoire impériale, pression internationale et crises internes, la monarchie des Windsor traverse ainsi l’une des périodes les plus sensibles de son histoire contemporaine. Si, elle devrait survivre à cette tempête, elle n'échappera pas au dommage collatéraux que les héritiers au trône s'emploient déjà à colmater en vue de la prochaine succession à venir afin de préserver l'existence de l'institution royale.

Copyright@Frederic de Natal

Date de dernière mise à jour : 23/02/2026