Dom Duarte-Pio de Bragance : le prince qui défia Salazar en Angola
Dom Duarte-Pio de Bragance : le prince qui défia Salazar en Angola
En Angola, la domination portugaise vacille face aux mouvements indépendantistes. C’est dans ce contexte que Dom Duarte-Pio de Bragance, alors jeune héritier du trône portugais, est envoyé sur place comme pilote militaire. Son expérience va profondément transformer son regard sur la colonisation et jeter les bases de sa pensée politique.
L’Angola se situe en Afrique australe, sur la façade occidentale du continent africain. C’est là que les Portugais ont posé les jalons de leur colonisation au cours du XVe siècle.
Au départ, ils cherchent principalement à contrôler les routes commerciales de l’océan Indien, notamment le commerce de l’or, de l’ivoire et, plus tard, des esclaves. Pendant plusieurs siècles, la présence portugaise reste limitée aux villes côtières et aux comptoirs commerciaux. L'intérieur du territoire demeure largement contrôlé par des royaumes et des chefferies africaines, comme l’Empire du Kongo. Mais, vers la fin du XIXᵉ siècle, dans le contexte de la « course à l’Afrique », le Portugal cherche à renforcer son contrôle territorial. À partir des années 1880-1890, la monarchie des Bragance entreprend des campagnes militaires pour soumettre les populations et royaumes de l'intérieur.
Sous le régime de l'Estado Novo d'António de Oliveira Salazar, à partir des années 1930, le contrôle portugais se renforce et la colonisation s'accompagne d'une politique de développement économique, mais aussi d'une forte discrimination entre populations européennes et africaines. Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les mouvements nationalistes commencent à réclamer l’indépendance. Durant des années, ils font l’objet d’une répression et finissent par s’unir avant de prendre les armes. L’Angola va vivre au rythme des combats entre Portugais et Africains.
A Lisbonne, des voix s’élèvent en faveur de la fin de la colonisation. Parmi eux, l’héritier au trône, qui entend s’investir politiquement dans le conflit et s’engager contre les colons qui entendent conserver leur pouvoir.
Appelé à faire son service militaire
En 1968, Dom Duarte-Pio de Bragance est âgé de 23 ans lorsqu’il est appelé, comme tous les jeunes Portugais après la fin de leurs études, à faire son service militaire. Il est l’héritier au trône d’un pays qui a renversé son institution monarchique à la faveur d’une révolution cinq décennies plus tôt.
Si sa famille espère toujours que Salazar va restaurer les Bragance sur leur trône, Dom Duarte ne se fait guère d’illusions. Comme tant de jeunes autour de lui, il a été gagné par le mouvement révolutionnaire qui frappe les pays européens. Une jeunesse qui a soif de liberté et de changement. Il a fait des études d’agronomie, mais ce sera comme pilote d’hélicoptère au sein de l’armée de l’air qu’il fera son devoir. Il est envoyé sur le front en Angola. Depuis 1961, le pays est en proie à une violente guerre civile. Son travail va consister à évacuer les blessés, à effectuer des évacuations et d'autres opérations de transport. Parallèlement, le prince commence à s’intéresse à la situation sur place. Trop peut-être. Ses déplacements sont surveillés.
Le ministre de la Défense intervient et lui fait savoir qu’il n’est plus autorisé à voler. Résolument anti-monarchiste, le général Horácio José de Sá Viana Rebelo (1910-1995) est un des rares élus de l’Union nationale à avoir voté contre la l’abrogation de la loi d’exil en 1950. L’affaire devient publique. Le père de Duarte-Pio, Dom Duarte Nuno, décide de protester auprès du gouvernement qui oppose une fin de non-recevoir au prétendant au trône. Il est vrai que cette décision intervient alors que l’état de santé de Salazar est l’objet de vives inquiétudes.
Dom Duarte-Pio décide alors de parcourir la colonie avec sa Jawa, une moto tchèque, et sa Volkswagen. Il part au contact des populations, visite telle ou telle personnalité locale, traverse l’Angola du nord au sud. Les tribulations du prince irrite fortement Lisbonne qui lui ordonne de rentrer en 1970. Le prince ne cache pas ce qu’il pense des colons et leur mode de pensée, tout en comprenant les réalités qu’ils doivent affronter.
Un engagement politique affirmé
Une fois arrivé au Portugal, le prince Dom Duarte-Pio reprend des études : « J’ai pris une formation à l'Université de Genève, à l'Institut d'études du développement, qui s'appelait alors l'Institut d'études africaines. J'ai eu d'excellents professeurs, comme Jean Zigler, et j'ai étudié l'histoire et les problèmes économiques de l'Afrique. J'y ai rencontré des responsables du MPLA et du FRELIMO. Dès le premier cours, on a demandé aux étudiants pourquoi ils avaient choisi cette formation, et j'ai répondu que j'admirais profondément les pays africains ».
« Quand on m'a demandé ce que j'avais fait en Afrique, j'ai dit que j'avais servi dans l'armée de l'air : l'horreur générale. J'ai ajouté que j'avais fait ma part, tout comme eux. Je croyais en l'avenir de ces pays démocratiques et libres, mais, autant que possible, qu’ils devaient rester liés au Portugal », se rappelle le prince.
Il finit par quitter l’armée en 1970, décide de repartir en Angola et s’implique dans le mouvement décolonialiste. Il décide de créer une liste politique « rassemblant des Angolais noirs et blancs de toutes origines, protestants, catholiques, et même des proches de l'UNITA », explique-t-il. « Nous avions de bonnes chances de remporter des sièges au Parlement angolais », assure alors le prince héritier qui pense pouvoir accompagner le pays sur le chemin de son indépendance.
Mais ses activités sont vite dénoncées auprès du gouvernement. Il est rapidement convoqué. « Le directeur général de la DGS (anciennement PIDE) m'a annoncé que je devais quitter l'Angola sur-le-champ. Je lui ai demandé pourquoi, et il a répondu qu'il n'en savait rien. Que c'étaient des ordres de Lisbonne ». Pour Dom Duarte-Pio, nul doute que la décision est politiquement motivée. « Notre liste défendait la démocratie, la liberté, la justice sociale et l'égalité des droits au sein de nos territoires d'outre-mer (…) », surenchérit-il, rappelant toutefois qu’il pensait que l’Angola n’était pas prêt à l’indépendance encore. « Nous soutenions que l'Angola n'était pas prêt pour l'indépendance. Fondamentalement, le projet de cette liste était de créer une sorte de Commonwealth lusophone, avec une autonomie croissante. », explique-ce filleul du Pape Pie XII.
Un danger pour les héritiers de Salazar
Il quitte l’Angola en 1972, prié de se rendre au siège du gouvernement. Il écrit au Premier ministre une longue lettre de protestation en septembre 1973 : « (...) A mon retour en Angola (...), la DGS m'a informé que, pour des raisons de sécurité, je devais embarquer pour Lisbonne le soir même. Les rares cas où le gouvernement a expulsé un citoyen national de l'une des provinces se justifiaient par des actes mettant gravement en péril la sécurité nationale.
Je ne saurais accepter, en aucune manière, une situation telle que celle-ci, qui met en jeu mon honneur ainsi que celui de toute ma famille.
L'accusation implicite contenue dans cet événement est d'autant plus injuste que mon frère Miguel, mon cousin Francisco et moi-même avons risqué notre vie dans des zones d'opérations pour défendre l'unité nationale. Je me suis rendu à maintes reprises en Angola et dans d'autres territoires d'outre-mer afin d'en étudier de plus près les particularités et les intérêts, faisant fi du confort et acceptant en toute conscience les risques, à l'instar de tout citoyen qui aime sa patrie et la sert. » Quant aux divers groupes de monarchistes, plus ou moins agités, ils ne sauraient en aucun cas constituer une menace pour la sécurité nationale (...). (...) moins l'administration publique fera preuve de compréhension à l'égard de ces groupes, plus ils deviendront agressifs, se sentant privés de justice et de l'exercice légitime de la liberté. Il est aisé de comprendre que la « Liste B » serait composée de Portugais hommes de parole, qui ne gêneraient jamais l'action du gouvernement visant le progrès et le bien-être des populations.
Par ailleurs, la victoire de députés de l'opposition en Angola présenterait des avantages sur le plan international (...). J'espère que Votre Excellence comprendra mon amertume et mon indignation face à l'éventualité de me voir attribuer un quelconque acte susceptible d'être jugé dangereux pour les intérêts nationaux ; j'attends que des mesures soient prises (...) afin de (...) me garantir le plein exercice des droits que la Constitution m'assure en tant que citoyen portugais, notamment celui de circuler librement sur l'ensemble du territoire national ».
Le Premier ministre Caetano accepte finalement de le recevoir, se défausse sur d’autres ministres et se défend de l’avoir expulsé. « Marcelo Caetano m'a invité et a commencé par m'expliquer qu'il y avait eu un malentendu et qu'il ne s'agissait pas d'une expulsion, mais que je devais quitter l'Angola pour des raisons de sécurité personnelle… Il était très contrarié, en colère, et a évoqué des personnalités influentes, jugeant ses agissements inacceptables. », raconte le prince de Beira.
La vérité serait peut-être tout autre. « Après l'indépendance, après 1974, j'ai rencontré des proches qui m'ont confié que Caetano organisait l'indépendance de l'Angola et du Mozambique en collaboration avec les États-Unis et l'Afrique du Sud. Mon projet, selon lui, faisait donc échouer ce plan », ajoute Dom Duarte. La révolution des œillets (1974) va finalement mettre fin à la guerre entre les Portugais et leurs colonies africaines. Le prince est alors en voyage au Sud-Vietnam. C’est le président du Parlement qui lui apprend les événements qui ont mis fin salazarisme. « J'étais ravi de ces généraux, des hommes sérieux, honnêtes et patriotes, et je leur ai immédiatement envoyé un télégramme de félicitations. Je pensais alors que c'était enfin la révolution démocratique. », se souvient Dom Duarte-Pio.
L’histoire va lui donner raison. Aucune des colonies portugaises n’était prête pour l’indépendance. L’Angola et le Mozambique tombent dans la guerre civile, pâles jouets de la Guerre froide. Le destin de Dom Duarte-Pio va désormer se jouer au Portugal et bientôt donner l'opportunité aux monarchistes d'intégrer le gouvernement.