Une vaste enquête menée par l’Université de Leiden révèle l’implication historique de la Maison d’Orange-Nassau dans le système colonial néerlandais. Commandée par le roi Willem-Alexander, mais conduite en toute indépendance, elle met en lumière son soutien au colonialisme et à l’esclavage. Face à ces conclusions, le souverain reconnaît un passé « bouleversant et troublant ».
Le roi Willem-Alexander des Pays-Bas a souhaité éclairer les Néerlandais sur le passé esclavagiste de la Maison royale d’Orange-Nassau.
Soucieux de garantir l’indépendance du processus, le roi Willem-Alexander a commandé une enquête scientifique indépendante, tout en laissant aux chercheurs une totale liberté dans leurs travaux. La Maison royale n’est intervenue ni dans la conception de l’étude, ni dans son déroulement, ni dans l’analyse de ses conclusions, avait précisé le monarque avant le début de l’enquête.
Des liens anciens avec l'exploitation coloniale
La Maison royale a ouvert aux chercheurs l’accès aux documents conservés dans les archives royales, permettant ainsi d'élargir considérablement le champ documentaire de leurs travaux.
L'étude a été conduite à l'Université de Leiden par un comité indépendant composé de quatre chercheurs : Gert Oostindie, professeur émérite d’histoire coloniale et postcoloniale et chercheur principal ; Esther Captain, historienne et chercheuse au KITLV de Leiden, également professeure invitée à l’Université d’Utrecht ; Henk te Velde, professeur d’histoire néerlandaise à Leiden et doyen de la faculté des sciences humaines ; ainsi que Kathleen Ferrier, ancienne députée et spécialiste des relations internationales, des droits humains, de la diversité et de l’inclusion.
Sous leur direction, plusieurs dizaines de chercheurs ont participé à une investigation destinée à documenter, sur plusieurs siècles, les rapports entre la Maison d’Orange-Nassau et le système colonial néerlandais. Après plusieurs semaines d’enquête, leurs recherches ont mis en évidence une implication ancienne et durable de la Maison d’Orange dans le système colonial. Les ancêtres du roi Willem-Alexander auraient notamment tiré des revenus considérables de l’exploitation des territoires coloniaux néerlandais, en particulier des Indes orientales néerlandaises.
Des recherches antérieures avaient déjà estimé que les princes d’Orange avaient bénéficié de manière substantielle de ce système, avec des profits aujourd’hui évalués à plusieurs centaines de millions d’euros. La nouvelle étude va toutefois plus loin en examinant non seulement les bénéfices financiers, mais également la responsabilité politique et historique de la dynastie. Selon les chercheurs, les stathouders puis les rois des Pays-Bas ont, pendant plusieurs siècles, apporté leur soutien au système colonial, incluant l’exploitation économique, le travail forcé et la répression de certaines résistances.
L’étude nuance cependant cette responsabilité : si la Maison d’Orange a soutenu le système et en a bénéficié, son influence directe sur l'élaboration de la politique coloniale néerlandaise aurait été plus limitée qu'on pourrait le penser.
Un mea culpa assumé et recontextualisé
C’est précisément cette distinction que le roi Willem-Alexander a soulignée lors de la présentation des conclusions.
Le souverain a reconnu que l’enquête allait au-delà de ce qui avait déjà été établi publiquement. Il avait lui-même évoqué, lors de précédentes interventions, le rôle de la Maison d’Orange-Nassau dans l’histoire coloniale et l’esclavage pour lequel il avait déjà demandé pardon en 2023. Mais, selon les conclusions de l’étude, il ne s’agit pas seulement d’une absence de réaction face à un système existant. « Vous démontrez que le colonialisme et l’esclavage ont été activement soutenus par les stathouders et les rois, y compris par leur consentement à la répression de toute résistance. », a reconnu le roi.
Pour Willem-Alexander des Pays-Bas, cette réalité implique une forme de coresponsabilité dans la pérennisation du système. Il a néanmoins replacé cette histoire dans son contexte européen. Les membres de la Maison d’Orange étaient, selon lui, « des enfants de leur temps », évoluant dans une société où les conceptions coloniales et esclavagistes étaient largement répandues aux Pays-Bas comme dans le reste de l’Europe. Cette contextualisation ne doit toutefois pas, à ses yeux, effacer la question de la responsabilité individuelle des dirigeants. Le souverain a ainsi repris l’idée d’un « leadership contestataire » qui aurait pu, dans certaines circonstances, modifier le cours des événements.
L'étude établit également une rupture à partir du règne de la reine Juliana, montée sur le trône en 1948. Selon ses conclusions, la reine Juliana puis sa fille Beatrix se sont davantage impliquées auprès des communautés issues des anciennes colonies et dans les relations avec les sociétés postcoloniales. Cette évolution marque, dans le discours royal, une différence importante avec les siècles précédents.
Le roi Willem-Alexander a ainsi reconnu que, jusqu’à l’époque de sa grand-mère, la Maison d’Orange avait largement accompagné le système colonial plutôt que de chercher à le remettre en cause.
Une démarche singulière en Europe
La présentation du rapport a donné lieu à une réaction particulièrement personnelle du souverain.
Willem-Alexander a qualifié ses conclusions de « brutes et révélatrices », mais également de « bouleversantes et troublantes ». « C’est une conclusion qui me touche profondément », a ajouté le roi. Il a également estimé que les Pays-Bas ne pourraient avancer sans reconnaître pleinement leur passé. « Sans reconnaître ce qui s’est passé, nous ne pourrons pas avancer. », affirme t-il.
Le souverain a remercié les chercheurs pour ce qu’il a qualifié de travail « remarquable » et « extrêmement rigoureux », soulignant qu’il avait souhaité que les résultats soient accessibles au public. L'enquête, financée par le roi mais menée par une équipe indépendante d'environ soixante chercheurs, n'est selon lui pas destinée à constituer un point final. « Pour moi, votre travail n’est pas une conclusion, mais un encouragement. », assure-t-il.
La démarche néerlandaise s’inscrit dans un contexte européen où plusieurs monarchies sont confrontées à leur propre passé colonial.
En Belgique, le roi Philippe a exprimé ses « plus profonds regrets » concernant les violences commises durant la période de domination belge au Congo sous le règne de Léopold II. La question d'éventuelles excuses officielles reste cependant particulièrement sensible, notamment en raison des implications juridiques évoquées dans le débat belge. Au Royaume-Uni, le roi Charles III a exprimé ses regrets face aux souffrances liées à l’histoire de l’esclavage et de l’Empire britannique et a soutenu des travaux de recherche consacrés à cette histoire. Aucune démarche comparable à celle entreprise aux Pays-Bas n’a toutefois été engagée au nom de la monarchie britannique.
Pour le roi Willem-Alexander, l'enjeu dépasse désormais la seule histoire de la Maison d'Orange-Nassau.
Le roi estime que les conséquences du colonialisme et de l’esclavage demeurent perceptibles dans la société néerlandaise contemporaine, notamment à travers les discriminations et certaines formes d’inégalités économiques. Il entend donc inscrire cette reconnaissance historique dans son rôle constitutionnel et dans les engagements pris lors de son accession au trône.
« Je ne peux pas changer le passé, mais je peux, dans la mesure de mes moyens, contribuer positivement au présent et à l’avenir. », a t-il ajouté. Le souverain a également rappelé le serment prononcé lors de son investiture : protéger la liberté et les droits de l’ensemble des Néerlandais et des résidents du pays. Avec la reine Máxima, il affirme enfin vouloir poursuivre son engagement en faveur du « lien, de la guérison et de la réconciliation » afin de garantir l'unité du royaume autour de cette question.
L’enquête de Leiden ouvre ainsi un nouveau chapitre dans la manière dont la monarchie néerlandaise aborde son propre passé. Pour Willem-Alexander, reconnaître la responsabilité historique de ses prédécesseurs ne signifie pas seulement revenir sur les fautes du passé : il s’agit désormais d’en tirer des enseignements pour le présent et pour l’avenir.
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