Au Liechtenstein, une surprenante fronde secoue la Maison princière. Selon le Financial Times, plusieurs princes contesteraient les réformes dynastiques voulues par le prince héréditaire Alois et envisageraient une action en justice contre celui qui exerce les pouvoirs du chef de l’État depuis 2004.
À première vue, l’annonce avait tout d’une réforme historique. Le 15 août 2026, à l’occasion de la fête nationale du Liechtenstein, le prince héréditaire Alois a annoncé la fin de la primogéniture masculine au sein de la Maison princière. Désormais, à terme, l’aîné des enfants pourra hériter de la Couronne indépendamment de son sexe. Une évolution qui rompt avec plus de trois siècles de tradition dynastique.
Mais derrière cette ouverture, dans une de ses éditions, le Financial Times a révélé une réalité autrement aussi troublante qu'étonnante. D'après le quotidien économique britannique, plusieurs membres de la famille princière contestent désormais les modifications apportées à la Loi de la Maison - le texte qui régit la vie dynastique - et envisagent même de saisir la justice.
L'affaire surprend d'autant plus que le Liechtenstein n'est pas une monarchie européenne comme les autres.
Alois, le prince qui exerce les pouvoirs du chef de l'État
Officiellement, le chef de l'État demeure le prince Hans-Adam II. Mais depuis le 15 août 2004, celui-ci a transféré l'exercice de ses prérogatives souveraines à son fils aîné, Alois, 58 ans. Le prince héréditaire exerce ainsi, dans les faits, les fonctions de chef de l'État au niveau national comme international.
Et ses pouvoirs sont considérables.
La Constitution prévoit notamment que toute loi doit recevoir la sanction du prince pour entrer en vigueur. Celui-ci dispose également du pouvoir de convoquer, ajourner ou dissoudre le Landtag, le Parlement liechtensteinois. Il représente le pays à l'étranger, nomme les juges conformément aux dispositions constitutionnelles et dispose du droit de grâce. Dans certaines circonstances, il peut également prendre des mesures d'urgence.
La réforme constitutionnelle de 2003 avait par ailleurs renforcé la position de la monarchie : le prince peut mettre fin aux fonctions du gouvernement dans les conditions prévues par la Constitution et jouer un rôle déterminant dans la formation d'un gouvernement intérimaire.
C'est donc à cet homme, déjà doté de prérogatives particulièrement importantes pour un souverain européen, que le Financial Times attribue aujourd'hui une volonté de renforcer son contrôle sur les affaires internes de sa propre Maison.
Une réforme progressiste… mais qui inquiète les princes
La réforme annoncée en août constitue incontestablement une rupture avec la tradition : la succession passe de la primogéniture masculine à la primogéniture absolue. Mais, selon les documents internes consultés par le Financial Times, cette évolution aurait été accompagnée d'autres modifications touchant directement au fonctionnement de la Maison princière.
Le prince Alois disposerait notamment d'une marge de manœuvre accrue concernant l'appartenance à la dynastie, les noms de famille, les titres et les armoiries. Dans le même temps, certains mécanismes de contrôle exercés par les autres membres de la famille auraient été réduits.
C'est précisément ce point qui aurait déclenché la fronde.
Toujours selon le Financial Times, près d'un tiers des 50 princes habilités à voter se seraient opposés aux réformes lors du scrutin au sein de la famille princière. Des membres dissidents interrogés par le quotidien estiment toutefois que l'opposition réelle aurait été beaucoup plus importante. Un prince dissident, qui a demandé à rester anonyme par crainte de représailles, affirme : « Nos droits sont supprimés. Ce n’est pas parce que nous sommes princes que nous n’avons pas de droits fondamentaux. ». Selon lui, une action judiciaire contre les réformes serait préparée depuis plusieurs mois avec le soutien de « nombreux » membres de la famille.
L'enjeu ne serait pas seulement financier, même si le statut dynastique peut avoir des conséquences sur les allocations versées aux membres de la Maison princière. La famille possède une fortune considérable, notamment à travers LGT, la banque privée du groupe princier. Selon le Financial Times, LGT aurait versé environ 878 millions de dollars de dividendes à la famille princière en 2025.
La Maison princière conteste naturellement cette lecture. Elle affirme que les modifications n'ont pas accru les « pouvoirs constitutionnels » du monarque et qu'une partie importante des changements ne ferait que codifier des pratiques existantes ou apporter des précisions techniques. La Maison princière précise de son côté qu'Alois est le « bénéficiaire des actifs familiaux » et qu'il est tenu de soutenir les membres de la famille confrontés à des difficultés financières, « dans la mesure où les revenus tirés des actifs le permettent ».
Une bataille juridique aux contours encore incertains
Le plus étonnant réside encore peut-être dans la nature même du contentieux envisagé.
La Loi de la Maison ne relève pas directement de la Constitution de l'État, alors même qu'elle régit des questions essentielles à la succession au trône. Cette particularité avait déjà suscité l'étonnement d'experts du Conseil de l'Europe, qui avaient qualifié cet arrangement d'« étonnant » lors de précédentes réformes.
Les avocats des membres dissidents étudieraient plusieurs voies de recours, notamment devant les juridictions liechtensteinoises et, potentiellement, à terme, devant la Cour européenne des droits de l'homme.
Mais rien n'est acquis. Patricia Schiess, professeure de droit constitutionnel à l'Institut du Liechtenstein, rappelle que la Loi de la Maison n'a, à sa connaissance, jamais été examinée par un tribunal et qu'il n'existe « aucune doctrine juridique établie » concernant son statut. « Il n'existe aucun précédent en la matière », estime-t-elle. Autrement dit : la famille princière pourrait s'engager dans un terrain juridique pratiquement vierge.
La procédure utilisée pour adopter les réformes constitue elle aussi un point de friction. Les dissidents affirment que le prince Alois aurait rompu avec la tradition en organisant un vote par correspondance plutôt qu'un scrutin en personne. De son côté, la Maison princière rejetterait catégoriquement les « accusations de conduite irrégulière du vote ». Elle affirme que les bulletins ont été dépouillés au château de Vaduz le 12 août, en présence du prince Alois, de son père, de son secrétaire particulier, de son chef de cabinet et de quatre autres princes.
Le résultat aurait été de 70 % en faveur des changements, juste au-dessus de la majorité des deux tiers nécessaire à la modification de la Loi de la Maison. Mais là encore, la contestation persiste. « Nous avons été absolument surpris par le vote. Pourquoi quelqu’un voterait-il contre ses propres intérêts ? », aurait déclaré l'un des princes interrogés par le Financial Times.
Un avocat représentant les membres dissidents estime même que la loi de la Maison pourrait être « absolument nulle » si la majorité requise n'avait pas été valablement atteinte.
L'avortement, révélateur d'une autre fracture
La querelle familiale ne serait d'ailleurs pas née avec cette réforme.
En juin dernier, Alois avait annoncé qu'il s'opposerait à une initiative visant à légaliser l'avortement durant les douze premières semaines de grossesse, y compris dans l'hypothèse où les électeurs liechtensteinois l'approuveraient par référendum. Cette position avait déjà illustré l'étendue des pouvoirs dont dispose le chef de l'État. Une demande citoyenne qui a pourtant été adoptée par le Parlement début septembre par 13 voix contre 12 .
Des membres dissidents de la famille considèrent cette position comme une volonté d'imposer ses convictions catholiques à la population. La Maison princière répond que la question relève des compétences d'Alois en tant que chef de l'État et que les autres membres de la famille n'ont aucun rôle dans cette décision. Interrogé par le Financial Times, le prince dissident a déclaré : » S’il nous résiste, alors nous aurons une république. Il vaut mieux avoir une république. »;
La formule est spectaculaire. Elle ne constitue évidemment pas, à elle seule, la preuve d'un mouvement républicain au sein de la population du Liechtenstein. Mais elle témoigne de la profondeur de la fracture décrite par le quotidien britannique. Dans le petit État alpin où la monarchie conserve une influence politique exceptionnelle, la contestation la plus spectaculaire pourrait finalement venir non pas du peuple, mais de la famille princière elle-même.
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