Quand le Mezzogiorno italien rêve encore des Bourbons
Quand le Mezzogiorno italien rêve encore des Bourbons
Dans les palais de Naples et de Palerme, l’histoire du royaume des Deux-Siciles n’a jamais totalement disparu. Entre mémoire dynastique, aristocratie toujours influente et revendications identitaires, le néo-bourbonisme redonne voix à un Sud italien qui conteste encore les promesses inachevées de l’unité nationale.
Dans le tumulte d’une Italie en proie aux crises économiques, sociales et identitaires, une mémoire longtemps marginalisée refait surface avec vigueur. À Naples et dans tout le Mezzogiorno, le néo-bourbonisme s’affirme comme un courant culturel influent, revisitant l’histoire de l’unification italienne et ravivant le souvenir d’un royaume des Deux-Siciles présenté comme prospère et injustement sacrifié.
Conférences, manifestations, livres, les partisans de la Maison royale des Deux-Siciles se sont progressivement imposés dans le débat public.
Le traumatisme fondateur : la chute de Gaète
Au cœur de cette résurgence mémorielle, un événement cristallise toutes les passions : la chute du royaume des Deux-Siciles. Lorsque les troupes (chemises rouges) de Giuseppe Garibaldi, soutenues par le Piémont-Sardaigne, marchent sur Naples, le jeune roi François II (1836-1894) est le dernier souverain d'une botte européenne fragmeentée par l'Histoire. Il se replie à Gaète avec son épouse, Marie-Sophie de Bavière, soeur de la célèbre Sissi, son armée et ses partisans.
Chaque année, les néo-bourbons commémorent cet épisode avec ferveur : messes, conférences, reconstitutions en costumes d’époque. Une manière de faire revivre une histoire qu’ils estiment confisquée. Le siège qui s’ensuit, long de 102 jours, marque l’ultime acte d’un royaume fondé au XVIIIe siècle, brutalement emporté dans la dynamique de l’unité italienne portée par la maison de Savoie.
La capitulation de février 1861, suivie de l’exil du souverain sous la protection du pape Pie IX, demeure un traumatisme fondateur. François II émet bien des protestations qui se perdent dans le vent. Il compte encore des soutiens qui dénoncent un référendum truqué, organisé par le départ du monarque et qui légitime ainsi le rattachement du royaume au reste de l’Italie. En septembre suivant, profitant de la confusion, ils tentent de reprendre pied et de restaurer la monarchie (expédition Borjes). C’est un échec. Les officiers qui refusent de prêter serment au nouveau roi Victor-Emmanuel II de Savoie sont déportés. Des poches de résistance se forment, François II créé même un gouvernement en exil qui va durer durant trois ans.
Les bourboniens se réorganisent. De nombreux mouvements seront actifs à la fin du XIXème siècle. L’association des conservateurs catholiques (1866), le Cercle Ferdinand-Pie de Bourbon associé au mouvement des Jeunes légitimistes (1896), l’Union du Sud...etc , seront tous favorables aux Bourbon-Sicile et essayeront tant bien que mal de récupérer ce qu’ils ont perdu. Au cours du XXe siècle, le mouvement royaliste s’étiole. Le prince Alphonse de Bourbon (1841-1934), fils du roi Ferdinand II, prétendant s’illustre en Espagne lors des guerres carliste. Il doit vendre progressivement ses propriétés italienne afin de survivre, observant la transformation de l’Italie en un état fasciste, « une idéologie qu’il observe avec intérêt » sans y adhérer pour autant.
Par la suite, la maison royale sombre dans un différend dynastique où deux branches revendiquent la couronne déchue.
Entre mémoire et combat politique
Le succès actuel du néo-bourbonisme repose également sur la réhabilitation d’un passé présenté comme prospère. Avant 1860, le royaume des Deux-Siciles figurait parmi les puissances majeures de la péninsule. Poussé par les réformes entreprises lors du règne du maréchal Joachim Murat(1808-1815), il disposait d’infrastructures modernes, d’une industrie en développement et d’une marine parmi les plus importantes d’Europe. Il fut notamment pionnier dans certains domaines technologiques, comme la construction de ponts suspendus.
« Redonner à Naples la place qui lui revient dans notre histoire » : telle est l’ambition affichée de l’Associazione Culturale Neoborbonica. Fondée le 7 septembre 1993, cette organisation s’est imposée en trois décennies comme le cœur battant d’un mouvement mémoriel en pleine expansion. À sa tête, Gennaro De Crescenzo se souvient encore de l’enthousiasme des débuts : « Nous devions être 80… nous avons été 400 ! ». Un succès fondateur qui ne s’est depuis jamais démenti.
Les néo-bourbons soulignent également le poids économique persistant du royaume, après sa chute, qui représentait encore une part significative des finances publiques italiennes. Une réalité que certains historiens nuancent en rappelant les profondes inégalités sociales et les retards structurels dans les campagne de cette partie de l'Italie Mais au-delà des chiffres, c’est une fierté identitaire qui est en jeu. Le récit d’un Sud autrefois puissant nourrit un sentiment d’injustice historique face aux difficultés contemporaines du Mezzogiorno. « Si nous comparons nos deux histoires, le Sud s’en sortirait aujourd’hui bien mieux sans le Nord », affirme De Crescenzo, reprenant une idée largement diffusée dans les milieux autonomistes.
Si le mouvement se présente comme culturel, ses actions témoignent d’une volonté d’influence dans le débat public. Les manifestations récurrentes contre les visites de la famille de Savoie en sont une illustration. En 2018, la venue du prince Emmanuel-Philibert à Naples avait suscité de vives manifestations, accompagnées de tribunes dans les quotidiens, dénonçant les « crimes » attribués à la famille royale d'Italie. Le néo-bourbonisme s’exprime également par des actions symboliques marquantes. En 1995, lors d’un match entre Milan et Naples, près de 20 000 drapeaux des Deux-Siciles avaient été déployés dans le stade, transformant un événement sportif en démonstration identitaire. Depuis, ces emblèmes sont régulièrement visibles lors de compétitions, signe d’une appropriation populaire.
Le mouvement a aussi tenté d’emprunter la voie judiciaire. En 2000, une plainte a été déposée devant la Cour européenne des droits de l’homme contre la maison de Savoie pour les exactions commises lors de l’unification. Une initiative restée sans suite, mais révélatrice d’une volonté de reconnaissance officielle par l'association régulièrement invitée à débattre sur les plateaux de télévision.
L’Associazione Culturale Neoborbonica : une nostalgie ancrée dans le présent
Aujourd’hui, l’association revendique plus d’un millier d’adhérents et une audience bien au-delà de Naples, avec des relais à Rome, Milan et même en Amérique du Sud. Publications, conférences, commémorations, reconstitutions historiques : tout concourt à réhabiliter une page d’histoire que ses membres jugent déformée, voire occultée, par le récit officiel du Risorgimento.
Dans leur lecture, l’unification italienne n’a rien d’un processus libérateur. Elle est décrite comme une « guerre de conquête », menée par le roi Victor-Emmanuel II avec le soutien des grandes puissances européennes. Gennaro De Crescenzo évoque sans détour une « invasion » et va jusqu’à dénoncer l’existence de camps de détention pour les opposants méridionaux. Si ces thèses restent débattues et sujettes à controverse, elles trouvent un écho croissant dans une partie de l’opinion publique du Sud.
Si elle se défend de toute ambition politique ou royaliste, la mouvance néo-bourbonienne n’en nourrit pas moins une nostalgie assumée de la monarchie des Deux-Siciles et, chez certains, le rêve d’une reconnaissance institutionnelle du Sud. Le néo-bourbonisme entretient d’ailleurs des relations complexes avec plusieurs formations politiques. Il a trouvé des relais tant auprès des mouvements autonomistes que de partis nationaux comme le libéral Forza Italia ou le populiste Mouvement 5 étoiles. Ce dernier a d’ailleurs contribué à mettre en une « journée du souvenir des victimes de l’unification italienne » dans certaines régions du Sud (2019).
Ce croisement entre mémoire historique et revendications contemporaines s’inscrit dans un contexte de défiance envers les institutions. Le Sud de l’Italie, marqué par un chômage élevé et des retards de développement, constitue un terrain fertile pour ces discours alternatifs.
Sur le plan dynastique, l’association affiche une proximité avec le prince Charles de Bourbon-Deux-Siciles (né en 1963, père de deux filles), duc de Castro, un des deux prétendants au trône, sans toutefois s’impliquer officiellement dans les querelles de succession qui divisent la maison royale. Une prudence qui témoigne des limites du mouvement, encore peu à même de se structurer politiquement autour d’un projet monarchique crédible. Malgré son caractère minoritaire, le néo-bourbonisme bénéficie d’un écho réel. En 2014, près de 44 % des habitants du Sud se déclaraient favorables à une forme d’indépendance de cette partie de l’Italie. Un chiffre révélateur d’un malaise profond et durable. Dernier royaume à tomber sous les coups des garibaldistes, c’est pourtant ironiquement le sud de l’Italie qui a voté majoritairement pour le maintien de la monarchie lors du référendum de juin 1946.
Pour Gennaro De Crescenzo, l’avenir passe désormais par la création d’un « parlement du Sud », conçu comme un espace de réflexion et de proposition face aux défaillances de l’État central. Une initiative qui pourrait marquer une nouvelle étape dans l’évolution du mouvement, entre engagement civique et affirmation identitaire. Depuis 2020, les néo-bourboniens ont créé un mouvement pour le Nouveau Sud, afin de rendre justice à l’histoire et faire entendre la voix des « oubliés ». En 2023, ils ont rejoint une Fédération des mouvements du Sud, sorte d’ersatz autonomiste ou indépendantiste.
Que reste-t-il de l’aristocratie sicilo-napolitaine ?
Sous la monarchie des Bourbons, Naples comptait parmi les plus grandes capitales européennes, tandis que Palerme concentrait une densité exceptionnelle de familles princières. On y trouvait une aristocratie immensément riche, propriétaire de latifundia, de palais urbains, de bibliothèques et de collections artistiques considérables. C'est au lendemain de la fin des guerres napoléoniennes (1815) que les deux capitales ont été réunies sous une seule entité : le royaume des Deux-Siciles. Afin de marquer ce renouveau, le roi Ferdinand a modifié sa numérotaion de règne, passant de quatième du nom à premier. C'est toute une noblesse qui fait jonction et devient le symbole d'une monarchie florissante et codifiée.
Cet univers a été immortalisé par le chef-d’œuvre cinématographique Le Guépard, tiré du roman de Giuseppe Tomasi di Lampedus, produit par Luchino Visconti. La célèbre phrase du prince Fabrizio Salina (incarné par l’acteur Burt Lancaster) - « Il faut que tout change pour que rien ne change » - résume parfaitement le destin de cette noblesse après le Risorgimento. Lorsque la République italienne est proclamée, la Constitution de 1948 tranche sans ambiguïté : « Les titres nobiliaires ne sont pas reconnus ». . En clair, l’État italien ne confère plus aucune valeur juridique aux titres de prince, duc, marquis ou comte. Mais il n’a jamais effacé les familles qui les portaient, ni les patrimoines, ni les traditions, ni les réseaux qu’elles ont tissés au fil des siècles. Bien que nombreuses familles sicilo-napolitaines ont perdu l’essentiel de leurs richesses au cours du XXe siècle, sous l’effet des réformes agraires, de la fiscalité et des coûts d’entretien de propriétés immenses.
À Naples comme en Sicile, l’aristocratie n’a donc pas disparu. Elle est encore présente dans toutes les strates de la vie du sud de l’Italie, s’est transformée et s’est adaptée aux temps modernes tout en continuant de nouer des alliances matrimoniales importantes comme Paola Ruffio di Calabria qui s’est unie à Albert II, roi des Belges. En Sicile, le prestige aristocratique reste encore profondément inscrit dans la mémoire collective. Les vieilles familles demeurent associées à l’histoire de l’île, à ses traditions et à son identité. Bals de charité, cérémonies religieuses, présentations de livres, congrès généalogiques et événements caritatifs continuent de réunir l’ancienne noblesse méridionale. Ces cercles entretiennent une mémoire active du Sud italien pré-unitaire, critiques virulents du Risorgimento, traduisant ainsi un néo-bourbonisme latent en leur sein et qui nourrissent le subconscient des Italiens du Sud.
À la croisée de l’histoire et de la politique, la continuité de ce mode de vie et de pensée illustre encore aujourd’hui la persistance des fractures italiennes. Plus qu’une simple nostalgie, il incarne pour certains une quête de reconnaissance et de dignité pour un Sud en quête de repères dans un Italie divisée et mise sous pression par les institutions européennes.
Aujourd'hui, de Naples à Palerme, il n'est pass rare de voir aux fenêtres le drapeau de l'ancienne monarchie faire face au drapeau tricolore national. Si l’hypothèse d’un retour monarchique demeure marginale, la vitalité de ce mouvement rappelle que l’unité italienne, plus d’un siècle et demi après sa réalisation, continue de susciter débats, passions et remises en question.