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Maison de Savoie : une mémoire toujours sous tension

Les déclarations du prince Emmanuel-Philibert de Savoie sur le rôle de sa famille durant le fascisme ont ravivé un débat mémoriel toujours sensible en Italie. Entre volonté de réhabiliter la monarchie et rappels des responsabilités historiques de Victor-Emmanuel III, la controverse dépasse largement le cadre dynastique.

La présentation du livre La Reine de Mai, consacré à la reine Marie-José de Belgique (1906-2001), par le prince Emmanuel-Philibert de Savoie au festival Ombre de Viterbe a provoqué une vive controverse. Derrière l’hommage familial rendu à la dernière souveraine d’Italie le 14 juillet 2026, présentée comme une figure européenne, cultivée et attachée aux libertés, s’est ouvert un débat plus large sur le rôle de la Maison de Savoie pendant les vingt années de dictature fasciste.

« Ce livre est mon cadeau pour le 80e anniversaire de la République italienne », a déclaré le prince Emmanuel-Philibert de Savoie, 54 ans, affirmant vouloir raconter « l’histoire du point de vue de la Maison de Savoie » et « redonner de l’objectivité à une histoire écrite par les vainqueurs ».

Mais cette volonté de réhabilitation mémorielle se heurte à une réalité historique complexe : si la monarchie italienne n’a jamais été officiellement fasciste, le rôle joué par le roi Victor-Emmanuel III dans l’installation puis la consolidation du régime de Benito Mussolini demeure l’une des grandes controverses de l’histoire contemporaine italienne. Pour les opposants à la monarchie, une provocation du prétendant au trône d'Italie qui n'absout pas la collaboration de sa famille avec le régime fasciste.

La responsabilité de la monarchie dans la construction du régime fasciste

 La Marche sur Rome par les Chemises noires, le 28 octobre 1922, est l'épisode qui porte Benito Mussolini au pouvoir.

Selon les rapports de l’époque, le président du Conseil Luigi Facta aurait proposé au roi Victor-Emmanuel III de proclamer l’état de siège afin de permettre à l’armée de disperser les colonnes fascistes. Très indécis et craignant que le ne pays ne sombre dans la guerre civile, le monarque aurait refusé finalement de signer le décret. Un argument repris par le prince Emmanuel-Philibert de Savoie.

Pour l’historien britannique Denis Mack Smith, auteur de Modern Italy: A Political History, cette décision fut déterminante : le roi disposait pourtant d’une marge d’action constitutionnelle et militaire importante, qui aurait pu protéger l’institution monarchique, mais il choisit volontairement de ne pas l’utiliser contre Mussolini. L’historien Emilio Gentile, spécialiste du fascisme italien, rappelle également que la Marche sur Rome ne fut pas une simple manifestation politique : elle constituait une démonstration de force organisée visant à imposer un changement de régime. Même si les fascistes n’étaient pas en mesure de conquérir Rome militairement sans résistance, leur stratégie reposait sur la menace de violence et sur l’effondrement de l’autorité de l’État dont le monarque était le garant.

Le choix du roi d’appeler Mussolini au pouvoir transforma donc une crise politique en prise de pouvoir légale en apparence, donnant au fascisme une légitimité institutionnelle. Une compromission qui n’a eu de cesse d’être analysée depuis la chute de la monarchie en 1946. Car durant vingt années, la Maison royale n’a eu de cesse de collaborer avec Mussolini, de gré ou de force selon ses membres.

Par la suite, le roi a approuvé ou accepté plusieurs étapes fondamentales de la transformation autoritaire du pays : la loi Acerbo de 1923, qui facilite la domination parlementaire par les fascistes, celles de 1925-1926 qui supprimèrent progressivement les libertés démocratiques, la suppression des partis politiques et de la liberté de presse.

Selon l’historien Christopher Duggan, auteur de The Force of Destiny: A History of Italy Since 1796, la monarchie a été progressivement marginalisée par Mussolini, mais elle conserve une responsabilité politique majeure car elle resta la source juridique de la légitimité du régime. L’un des épisodes les plus controversés concerne l’assassinat du député socialiste Giacomo Matteotti en juin 1924. Après avoir dénoncé les violences fascistes et les fraudes électorales, Matteotti fut enlevé et assassiné par des membres liés au régime. La crise politique qui suivit aurait pu provoquer la chute de Mussolini. Une partie de l’opposition parlementaire quitta l’hémicycle lors de la « sécession de l’Aventin », espérant contraindre le roi à intervenir.

Le roi Victor-Emmanuel III choisit cependant de maintenir Mussolini au pouvoir.

Le 3 janvier 1925, Mussolini assuma publiquement la responsabilité politique des violences fascistes et entama la transformation définitive du régime en dictature. Pour de nombreux historiens, ce moment représente l’une des occasions manquées où la monarchie aurait pu arrêter la dérive autoritaire du Duce.

La question la plus grave demeure celle des lois raciales antijuives adoptées en 1938.

Ces mesures exclurent les citoyens juifs italiens de nombreuses fonctions publiques, de l’enseignement, de l’armée et de la vie économique. Le roi Victor-Emmanuel III signa les décrets qui donnèrent une existence légale à cette politique discriminatoire.

L’argument selon lequel le roi aurait été contraint par Mussolini est aussi fortement discuté par les historiens. Emilio Gentile souligne que la monarchie conservait théoriquement le pouvoir de refuser certains actes gouvernementaux, même si une opposition ouverte aurait probablement provoqué une crise institutionnelle voir la chute de la monarchie.

La signature royale reste donc un élément majeur de la responsabilité historique de la Maison de Savoie. Le prince Emmanuel-Philibert de Savoie est d’ailleurs revenu sur ce chapitre douloureux de l’histoire italienne et a présenté ses excuses au nom de sa famille en janvier 2021.

L’ANPI accuse une tentative de réhabilitation historique

Le prince Emmanuel-Philibert de Savoie conteste également le terme de « fuite » concernant le départ de son grand-père et du gouvernement après l’armistice signé avec les Alliés le 8 septembre 1943.

Selon lui, le roi devait rejoindre les forces alliées afin de préserver la continuité de l’État italien.

La réalité historique est toutefois plus nuancée. Après l’annonce de l’armistice, l’armée italienne s’effondra rapidement face à l’offensive allemande. Le roi, le gouvernement et l’état-major quittèrent Rome pour Brindisi sans avoir organisé une véritable résistance dans la capitale. Pour beaucoup d’historiens italiens, ce départ reste encore perçu comme un abandon des institutions et des forces armées, laissant des milliers de soldats italiens sans ordre clair face à l’armée allemande.

L’historien Renzo De Felice, pourtant considéré comme l’un des grands spécialistes du fascisme italien, reconnaît l’importance du traumatisme provoqué par cet épisode dans la mémoire collective italienne.

La section étudiante de l’ANPI de Viterbe a  d'ailleurs vivement réagi à la conférence. L’association issue de la Résistance italienne accuse le prince Emmanuel-Philibert de Savoie d’avoir présenté une lecture « révisionniste » de l’histoire, minimisant selon elle la responsabilité de la Maison de Savoie dans l’ascension du fascisme. L’organisation rappelle notamment que Victor-Emmanuel III a signé les lois raciales et n’a pas utilisé ses pouvoirs constitutionnels contre Mussolini lors des moments décisifs du régime.

L’ANPI critique également l’idée selon laquelle « l’histoire est écrite par les vainqueurs », estimant que cette formule peut servir à relativiser des faits historiques établis.

Marie-José de Belgique, une figure anti-mussolini au sein de la monarchie

Marie-José de Belgique arriva en Italie après son mariage avec le prince héritier Umberto de Savoie en janvier 1930.

Elle était issue d’une famille royale européenne différente de la cour italienne. Son père, le roi Albert Ier de Belgique, était associé dans l’imaginaire européen à la résistance belge pendant la Première Guerre mondiale et à une monarchie constitutionnelle plus parlementaire.

Dès son arrivée en Italie, la princesse Marie-José aurait été mal à l’aise avec l’omniprésence du fascisme dans la vie publique d'après les témoins de l'époque assez unanimes sur le sujet.

Selon l’historienne, Maria Gabriella Pasqualini, spécialiste de la monarchie italienne, la jeune princesse fut rapidement considérée comme plus indépendante intellectuellement que le reste de la famille royale, irritant fortement les fascistes eux-mêmes. Mussolini ordonna même que ses faits et gestes furent surveillés. Elle lisait des auteurs interdits par le régime et entretenait des relations avec des personnalités éloignées du fascisme. Dans Italy and Its Monarchy (1989), l'historien Denis Mack Smith n’hésite pas à écrire que la reine Marie-José représentait « une exception dans une famille royale largement accommodée au fascisme », même si cette opposition resta essentiellement privée.

Plusieurs témoignages indiquent qu’elle n’appréciait ni le style politique du Duce, ni le culte de la personnalité construit autour de lui. Selon les archives recueillies après-guerre, elle considérait le fascisme comme une idéologie incompatible avec les traditions constitutionnelles et monarchiques européennes auxquelles elle était attachée. Le journaliste et historien italien Indro Montanelli rapporta qu’elle avait une aversion profonde pour le caractère autoritaire du régime et pour la vulgarité politique du fascisme comme de son leader.

Cependant, il faut distinguer une opposition culturelle et morale d’une véritable action politique. Marie-José n’appela jamais publiquement à la résistance au régime et ne rompit pas avec l’institution monarchique dont elle faisait partie. Bien qu’elle aurait rencontré plusieurs personnalités libérales et antifascistes, notamment des représentants du courant démocratique italien qui considéraient la monarchie comme un rempart à Mussolini. Après l’entrée en guerre de l’Italie en 1940 aux côtés de l’Allemagne nazie, la reine Marie-José aurait publiquement exprimé des réserves sur l’alliance avec Hitler. Il est de notoriété publique qu'elle fut également opposée à l’influence allemande croissante sur la politique italienne.

D'après des sources diplomatiques anglaises , elle aurait même tenté de comploter contre le Duce, avec la collaboration du maréchal Badoglio, sans que finalement l'opération fut mise en place.

En 1943, alors que le régime fasciste s’effondrait, le roi Umberto II et la reine Marie-José furent associés à des discussions visant à préparer l’après-Mussolini. Face aux risques, elle fut envoyée par le roi Victor-Emmanuel III dans le sud de l’Italie avec ses enfants, puis en Suisse. Cette période reste interprétée par certains historiens comme une tentative de préserver la famille royale des conséquences de la crise politique.

Une mémoire toujours divisée 80 ans après la République

​​​Le débat provoqué à Viterbe dépasse la seule personne du prince Emmanuel-philibert de Savoie.

Il révèle une difficulté persistante de l’Italie à affronter pleinement l’héritage du fascisme et le rôle des institutions monarchiques dans cette période.

La République italienne est née du référendum controversé du 2 juin 1946, organisé après l’effondrement du fascisme et la défaite militaire. La victoire républicaine fut relativement courte mais suffisante pour mettre fin à plus de huit siècles d’histoire dynastique des Savoie. Aujourd’hui encore, certains descendants de la famille royale estiment que la monarchie a été injustement condamnée par l’histoire. Une grande partie des historiens italiens considère au contraire que son exclusion fut la conséquence politique d’une responsabilité institutionnelle réelle.

L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir si la Maison de Savoie « aimait l’Italie », comme l’affirme Emmanuel-Phiilibert de Savoie. La question historique centrale demeure celle-ci : comment une monarchie qui représentait l’État italien a-t-elle pu accompagner, tolérer et parfois légitimer pendant deux décennies un régime devenu dictatorial et raciste ? Pour autant, le témoignage du prétendant au trône d'Italie est à prendre avec sérieux. il est la mémoire apaisée de ceux qui ont conu cette période, des témoins directs qui lui ont transmis des faits et reste à ce titre totalement légitime pour apporter sa contribution à l'analyse de ce chapitre douloureux de l'histoire italienne.

Quatre-vingts ans après la naissance de la République, le passé monarchique italien reste encore un sujet profondément sensible.

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Date de dernière mise à jour : 29/07/2026