Emmanuel-Philibert de Savoie, l'héritage assumé de sa maison
Emmanuel-Philibert de Savoie, l'héritage assumé de sa maison
À l’occasion du quatre-vingtième anniversaire du référendum de 1946 qui a mis fin à la monarchie italienne, le prince Emmanuel-Philibert de Savoie a rendu hommage à son grand-père, le roi Humbert II. Dans un message empreint de mémoire et de réflexion historique, le prétendant au trône affirme que l’Italie républicaine demeure profondément marquée par l’héritage institutionnel, culturel et symbolique de la Maison de Savoie.
Le 2 juin 1946 demeure l’une des dates les plus décisives et controversées de l’histoire contemporaine italienne. Ce jour-là, les Italiens sont appelés aux urnes pour choisir entre monarchie et république, mettant un terme à près de neuf siècles d’histoire de la Maison de Savoie et à quatre-vingt-cinq ans d'existence du royaume d’Italie.
A l’occasion de l’anniversaire de ce scrutin historique, le prince Emmanuel-Philibert de Savoie, petit-fils du dernier roi d’Italie, 53 ans, est revenu sur l’héritage de la monarchie dans l’Italie républicaine. Loin des controverses dynastiques ou des débats institutionnels qui ont parfois marqué ses prises de position passées, le prétendant au trône a choisi d’insister sur la continuité historique entre ces deux institutions qui s'opposent.
Une monarchie fragilisée par le fascisme
Pour comprendre le scrutin du 2 juin 1946, il faut remonter aux années sombres du fascisme. Lorsque Victor-Emmanuel III (1869-1947) accède au trône en 1900, la monarchie italienne apparaît comme le pilier de l’unité nationale, réalisée quelques décennies plus tôt sous l’impulsion de la Maison de Savoie (Risorgimento).
Toutefois, la montée du fascisme va profondément altérer cette image. En octobre 1922, lors de la célèbre « Marche sur Rome », le roi refuse de signer l’état de siège qui aurait permis de disperser les partisans du duce Benito Mussolini. Cette décision ouvre la voie à l’arrivée au pouvoir du chef fasciste et à l’instauration progressive d’un régime autoritaire.
Durant les deux décennies suivantes, Victor-Emmanuel III demeure officiellement chef de l’État mais ne s’oppose jamais véritablement aux dérives du régime. Aux yeux d’une partie croissante de l’opinion publique, la monarchie devient ainsi associée aux choix politiques du fascisme, aux lois raciales de 1938 (pour lesquelles, le prince Emmanuel-Philibert de Savoie a présenté ses excuses en 2021 ) et à l’engagement de l’Italie dans la Seconde Guerre mondiale aux côtés de l’Allemagne nazie.
La défaite militaire du pays et les souffrances engendrées par la guerre accélèrent la perte de prestige de la Couronne.
Conscient du discrédit qui frappe la monarchie, Victor-Emmanuel III tente de sauver l’institution après le renversement de Mussolini. Dès 1944, il transfère ses pouvoirs à son fils, le prince héritier Humbert, nommé lieutenant général du royaume. L’institution vacille, entâchée par cette compromission. Le 9 mai 1946, quelques semaines seulement avant le référendum, le souverain abdique finalement en faveur de son fils, devenu Humbert II. L’opération vise clairement à dissocier la monarchie des responsabilités du règne précédent. Humbert II bénéficie alors d’une image plus moderne et plus populaire. Son règne, qui ne dure que trente-quatre jours, lui vaudra d’ailleurs le surnom de « roi de Mai ».
Mais cette tentative intervient trop tard pour inverser une dynamique politique déjà bien engagée.
Le référendum du 2 juin 1946, crépuscule des Savoie
Le 2 juin 1946, les Italiens sont appelés à participer à un double scrutin historique : élire une Assemblée constituante chargée de rédiger une nouvelle Constitution et choisir la forme future de l’État.
Pour la première fois dans l’histoire nationale, les femmes italiennes participent à un scrutin politique national.
La campagne oppose deux visions du pays. Les monarchistes mettent en avant le rôle historique de la Maison de Savoie dans l’unification italienne et la stabilité institutionnelle qu’elle représente. Les républicains, soutenus notamment par les partis de gauche, les démocrates-chrétiens et de nombreux mouvements issus de la Résistance, estiment au contraire que la monarchie porte une responsabilité morale dans l’ascension du fascisme.
Les résultats vont révélés une Italie profondément divisée. Le nord et les grandes villes, fortement marqués par la Résistance, votent majoritairement pour la République. Le sud, plus conservateur et attaché au principe monarchique, demeure largement monarchiste. Le scrutin est émaillé d'affrontements entre royalistes et républicains, Le verdict final accorde la victoire aux républicains avec environ 54,3 % des suffrages contre 45,7 % pour la monarchie. Cette différence relativement limitée nourrit pendant des décennies les contestations des monarchistes, certains dénonçant des irrégularités dans le dépouillement. Toutefois, les institutions italiennes valident le résultat, ouvrant définitivement la voie à la République.
Face aux tensions qui suivent l’annonce des résultats et la menace d'un embrasement général, Humbert II choisit d’éviter toute confrontation. Le 13 juin 1946, il quitte l’Italie pour le Portugal. Il ne reviendra jamais dans son pays natal, frappé par une loi d'exil.
Dans son message publié à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire du référendum, son petit-fils Emmanuel -Philibert de Savoie a tenu à saluer cette décision : « Humbert II a choisi l'exil. Ce geste n'était pas une capitulation, mais l'ultime et noble acte d'amour d'un souverain qui a placé la sécurité et la paix de son peuple au-dessus de sa propre couronne. ». L’ancien souverain passera le reste de sa vie à Cascais, où il décède en 1983.
Ce n'est qu'en 2002, que la loi d'exil sera abrogée, permettant à au prince Emmanuel-Philibert de Savoie et à son père de revenir en Italie après plusieurs décennies d’exil.
Selon lui, l’Italie républicaine a conservé de nombreux éléments issus de la tradition monarchique. Le président de la République occupe ainsi les anciens palais royaux, notamment le prestigieux palais du Quirinal à Rome. Le cérémonial d’État, les protocoles officiels, les symboles de représentation nationale et une partie des usages institutionnels trouvent également leurs racines dans l’époque savoyarde. « La République elle-même, après tout, occupe les palais hérités du royaume, réaffirme son protocole, adopte ses ordres de chevalerie et confie au chef de l’État une fonction d’arbitrage et de garantie qui reflète fidèlement celle du souverain constitutionnel », affirme le prince.
Dans son analyse, la monarchie dépasse la simple question de la forme institutionnelle. Elle constituerait un héritage culturel et historique qui continuerait d’imprégner la vie publique italienne. En évoquant les grandes monarchies parlementaires européennes, notamment Royaume-Uni, le prétendant au trône insiste sur ce qu’il considère comme la fonction fondamentale de la Couronne : incarner la permanence de l’État au-delà des alternances politiques. « La couronne représente ce qui demeure après la disparition des gouvernements. C’est le fil d’or qui unit le passé profond à l’avenir de nos enfants », écrit-il.
Cette vision s’inscrit dans une lecture patrimoniale de la monarchie, moins centrée sur une éventuelle restauration que sur la préservation d’une mémoire nationale. « L’unité nationale, un profond sens de l’État, la continuité des institutions en temps de crise et le service désintéressé de la communauté sont autant de principes nés, préservés et épanouis sous la monarchie constitutionnelle italienne », rappelle le fils du prince Victor-Emmanuel de Savoie.
Quatre-vingts ans après, une question toujours présente
La restauration monarchique ne figure aujourd’hui parmi aucune perspective politique crédible en Italie. Avec une mouvance divisée par une querelle dynastique, seuls 15% des Italiens souhaiteraient son retour selon un sondage de 2018. Les expériences politiques du prince Emmanuel-Philibert de Savoie se sont soldées par des échecs.
Le référendum de 1946 a certes tranché la question institutionnelle, mais il n’a jamais totalement effacé finalement l’héritage monarchique. Les figures de Victor-Emmanuel II, artisan de l’unité italienne, de la dynastie savoyarde ou encore du dernier roi Humbert II demeurent présentes dans la mémoire collective. .« Par sa nature même, le roi appartient à la nation tout entière, et jamais à une fraction de celle-ci. C’est peut-être pourquoi la couronne continue de garantir une stabilité maximale dans nombre des pays les plus avancés du monde. Elle ne rivalise pas avec la politique, mais la transcende ; elle ne gouverne pas, mais garantit ; elle ne divise pas, mais unit », explique t-il.
Pour le petit-fils du dernier roi de Mai, si une forme d’État peut être abolie par les urnes, l’idée monarchique, elle, appartient à un héritage plus profond. Un héritage qui, selon lui, continue de s’exprimer dans le langage, les symboles et les rituels de la République italienne elle-même et dont il reste le gardien naturel.