Les Napoléon et l’esclavage : héritage, rupture et controverse
Les Napoléon et l’esclavage : héritage, rupture et controverse
Du rétablissement de l’esclavage par Napoléon Ier aux controverses entourant Joséphine de Beauharnais, en passant par le soutien de Napoléon III au Sud Sécessioniste, l’histoire des Napoléon révèle les ambiguïtés d’un héritage encore brûlant. Une page complexe de l’histoire de France, entre impératifs politiques, intérêts coloniaux et mémoire contemporaine.
De la Révolution française à l’Empire, la question de l’esclavage traverse l’histoire des Napoléon comme une ligne de fracture. Entre l’abolition proclamée durant la Révolution française et son rétablissement sous le Premier empire, la politique coloniale de Napoléon Iercontinue de susciter débats et relectures. Plus tard, son neveu Napoléon III s’inscrira, lui, dans un mouvement abolitionniste désormais irréversible.
Retour sur une histoire complexe, à la croisée des enjeux économiques, militaires et idéologiques.
Décapiter l’Impératrice Joséphine
Le 26 juillet 2020, la Martinique est secouée par des manifestations décolonialistes. Le mouvement s’inscrit dans celui qui a éclaté aux États-Unis, peu de temps après la mort par étouffement de l’afro-américain Georges Floyd par des policiers blancs. Une statue en particulier cristallise les passions du collectif Rouge-Vert-Noir à l’origine des tensions qui parcourent cette île des Antilles : celle de Joséphine de Beauharnais que les manifestants vont déboulonner et détruire.
Installée sur la place de la Savane, à Fort de France, elle trône fièrement, incarnation d’une époque dont l’héritage divise encore la France. Née Marie-Rose Tascher de la Pagerie (1763-1814), elle grandit dans la plantation sucrière de « La petite Guinée ». Son père est un capitaine de dragons, lieutenant des canonniers bombardiers, chevalier de Saint-Louis, dont la famille est venue s’installer dans ce diamant des colonies françaises en 1726. Il a connu les grandes heures de Versailles. Sa mère, Rose Claire des Vergers de Sannois, est née dans cette plantation de 500 hectares qui possède plus de 200 esclaves.
La suite est connue. Joséphine de Beauharnais épouse Alexandre de Beuharnais avec lequel elle aura deux enfants : Hortense et Eugène. Joséphine de Beauharnais traverse la Révolution française grâce à ses charmes. La guillotine, rasoir national, prendra la vie de son époux en 1794. Le couple avait connu des soubresauts, elle avait dû rentrer brièvement en Martinique quelques années avant la prise de la Bastille, acte fondateur d’événements qui vont aboutir à la chute de la monarchie et à l’abolition de l’esclavage, l’année où le général de Beauharnais perdra la tête. Elle-même échappe de peu à la « grande faucheuse ».
Elle est loin de son île lorsque la Convention nationale décrète l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Cette décision, portée notamment par les députés de Saint-Domingue et les commissaires civils, répond à une réalité militaire : les esclaves insurgés, conduits par des figures comme Toussaint Louverture, sont devenus des acteurs incontournables du conflit. Mais cette abolition reste fragile. Dans les faits, elle est inégalement appliquée et se heurte aux intérêts des colons, dont la prospérité repose sur l’économie de plantation (sucre, café, indigo). La France révolutionnaire, affaiblie, peine à imposer sa volonté sur l’ensemble de son empire colonial.
La question du rétablissement de l’esclavage par Napoléon Ier
Joséphine de Beauharnais va lier son destin à celui du général Bonaparte. L’officier corse est brillant, jeune, ambitieux, tempétueux, promis à un bel avenir et d’une nature jalouse. Plus d’une fois, elle va l’apprendre à ses dépens. Les deux amants se marient. Il est populaire et va bientôt mettre fin au Directoire, intuition qui a remplacé la Convention et la Terreur, mais drastiquement corrompu. Bonaparte Premier Consul (1799-1804) va se muer progressivement en Napoléon Ier, Empereur de la République française (1804-1814/1815).
Dès son arrivée au pouvoir, Napoléon Bonaparte fait face à une situation coloniale dégradée. Les Antilles françaises sont en partie passées sous contrôle britannique, et les plantations sont désorganisées. Dans ce contexte, où à cette époque, un Français sur 10 vivait de ce commerce, il va prendre une décision drastique. Le 20 mai 1802, il signe un décret qui rétablit l’esclavage dans les colonies où il avait été aboli de fait. Dans la réalité, Napoléon Ier n’est pas un partisan idéologique de cette pratique. Aucun de ses textes ne mentionne une adhésion au commerce triangulaire. L’histoire accusera Joséphine de Beauharnais de l’avoir poussé à signer le rétablissement de l’esclavage alors que tout porte à croire qu’il n’en fut rien, un brin désintéressée par la question tout proche d’un cercle de propriétaires créoles à Paris fut-elle. « Aucune archive ne donne le début d’un indice sur son influence », confirme d’ailleurs l’historien Philippe Gérard
Toutefois, ce rétablissement n’est pas uniforme : il ne s’applique pas à toutes les colonies, notamment celles où l’abolition est déjà solidement enracinée. C’est à Saint-Domingue que la politique napoléonienne rencontre sa plus forte résistance. En 1802, une expédition militaire menée par le général Leclerc, beau-frère de Napoléon, est envoyée pour reprendre le contrôle de l’île et désarmer les anciens esclaves devenus soldats. L’arrestation du général révolté Toussaint Louverture, déporté en France où il meurt en captivité, radicalise le conflit. La lutte se poursuit sous la direction de Jean-Jacques Dessalines qui mène ses troupes à la victoire.
Le 1er janvier 1804, Haïti proclame son indépendance, devenant la première république noire du monde avant de plonger dans l'anarchie. Cet échec militaire marque durablement la politique coloniale française et constitue un revers majeur pour Napoléon.
Une décision encore débattue par les historiens
Pour autant, lorsqu’il revient au pouvoir en 1815, un des premiers décrets de Napoléon Ier est d’abolir la traite des noirs dans les colonies. Tout est dans la nuance dans le texte de loi qui est adopté. « Il ne pourra être introduit, pour être vendu dans nos colonies, aucun Noir provenant de la traite soit française, soit étrangère. » précise l’article 2 qui ne concerne pas réellement la fin de l’esclavage. L’Empereur n’a pas le temps de s’attarder sur la question et le temps joue contre lui. Waterloo en juin 1815 signe la fin du Premier Empire et celui d’un exil sans retour vers Sainte-Hélène.
Le rétablissement de l’esclavage par Napoléon Bonaparte reste aujourd’hui au cœur de vives controverses. Certains historiens y voient une décision pragmatique dictée par les contraintes de l’époque. Ce qui est indéniable au regard de la situation qui prévaut après la fin du Directoire. D’autres, assez partiaux et engagés, dénoncent un recul moral et politique majeur, en contradiction avec les idéaux de la Révolution. Même lors des commémorations du bicentenaire de son décès en 2021, l’Elysée croit bon de se mêler des polémiques en cours et dénonce une « faute, une trahison de l'esprit des Lumières » de la part du héros d’Austerlitz.
Il est vrai que rien ne plaide en faveur de Napoléon bien que l’on soit appelé à une certaine recontextualisation. « Je suis pour les Blancs, parce que je suis blanc, je n’ai pas d’autre raison, et celle-là est la bonne. Comment a-t-on pu accorder la liberté à des Africains, à des hommes qui n’avaient aucune civilisation, qui ne savaient pas seulement […] ce qu’était la France ? », avait tout de même déclaré le Premier Consul peu de temps avant de rétablir l’esclavage. Pour lui, seul compte l’intérêt économique de la France dans une première moitié de siècle qui ne remet pas encore fondamentalement l’esclavage en question. Lorsqu’il décide d’abolir, là encore tout est dans la nuance politique. Il suit un chemin déjà pris par d’autres nations comme le Royaume-Uni en 1807, le Portugal en 1810 et même la Suède en 1813, les Pays-Bas en 1814, mais va bien au-delà de la décision Congrès de Vienne qui s’était contenté de « condamner » la pratique. Pour le défunt connaisseur et passionné du bonapartisme, Thierry Choffat, la « France est de nouveau sur la bonne voie. C’est la première étape avant l’abolition de l’esclavage en 1848 ».
Directeur de la Fondation Napoléon, Thierry Lentz affirme que l’Empereur savait « qu’une commission préparait l’abolition de la traite et qu’il a voulu ainsi leur couper l’herbe sous le pied, leur montrer qu’il est plus libéral qu’eux. Il réfute même toute notion d’adhésion à l’esclavagisme de la part de Napoléon. « Sous l'Empire, la traite n'a concerné que 20 000 noirs Africains (contre plus d'un million au XVIIIe siècle) et que le taux de mortalité à bord des bateaux négriers était de 10 % environ. Donc il n'y eut pas un million de morts, mais deux mille à cause de la traite négrière », explique-t-il.
L’Empire passé, l’esclavage est maintenu. Le lobby colonialiste sera très présent sous la Restauration, atteignant les plus hautes sphères du gouvernement avec le ministère de Villèle. Bien que la traite des noirs soit criminalisée sous Charles X et l’interdiction renforcée sous son successeur Louis-Philippe Ier qui met en place les premiers jalons de l’abolition totale de l’esclavage (notamment sur les domaines royaux aux colonies en 1846) avant que celle-ci n’intervienne définitivement en 1848.
En 1991, la statue de Joséphine de Beauharnais érigée sous le Second empire est décapitée. Elle n’est pas restaurée mais uniquement inscrite au Patrimoine national. Une décennie plus tard, lors de sa destruction totale, le gouvernement se contente d’évoquer un « acte de vandalisme », La police n’intervenant pas. Les personnes arrêtées ont toutes été relaxées. Le tribunal ayant jugé qu'elle « avait eu lieu dans le cadre d'une action politique militante ».
Napoléon III et l’esprit chevaleresque du Sud confédéré
Lorsque Napoléon III, neveu de l’Empereur Napoléon Ier, accède au pouvoir en 1852, il ne remet pas en cause cette abolition. Au contraire, son régime s’inscrit dans une dynamique nouvelle, marquée par la promotion du travail libre dans les colonies, une politique coloniale tournée vers l’expansion en Afrique et en Asie et une adaptation aux normes internationales, désormais hostiles à l’esclavage.
Cependant, la question va se poser avec les États-Unis dont le sujet diviser la jeune république à peine vieille d’un siècle. Avec le déclenchement de guerre civile, qui oppose le sud esclavagiste (Confédération) au nord abolitionniste (Union), le fils de Louis Bonaparte, roi de Hollande, et de Hortense Beauharnais, va devoir trancher. Il avait présumé de l’inéluctable, se faisait même procurer des journaux américains montrant les tensions internes autour de l’esclavage. Officiellement, Paris ne prend pas position dans ce conflit meurtrier. Mais dans la réalité du pouvoir, le sud sécessionniste l’emporte aux yeux de l’Empereur. Dans l’entourage du souverain, on s’enthousiasme pour ce conflit. Le prince Murat ou le prince Walewski n’hésitent pas à « railler cette république américaine ». Le prince Napoléon, cousin de Napoléon III, va même affirmer que ce dernier aurait déclaré : « Si le Nord est victorieux, j’en serai heureux. Mais si le Sud l’emporte, j’en serai enchanté ». On dit même qu’il fait part de « son admiration chevaleresque pour la résistance opiniâtre et vaillante des forces sudistes ».
Le prince Napoléon, fils du roi de Westphalie, entretient de mauvais rapport avec son cousin. Il décide de se rendre aux États-Unis. Il est même introduit auprès du président Abraham Lincoln et peu impressionné par l’homme, « un triste spécimen, un président d’expédient (…) » rapporte le prince Napoléon. S’il est reçu avec tous les honneurs, multiplient les invitations, on se méfie aussi de sa présence. Certains craignent qu’il ne soit en mission pour le Sud. De Washington à Richmond, il n’y a qu’une frontière que le prince va franchir. Il est également reçu au Quartier général de la Confédération alors basé à Halifax. Le fils de Jérôme Bonaparte s’étonne du « triomphalisme » ambiant qui règne chez les sudistes.
Dans son rapport sur la situation, il conclut prophétiquement que le Nord en ressortira victorieux. Le gouvernement impérial ignorera ses préconisations.
Les rêves d’empire américain de Napoléon III
En juillet 1862, une délégation sudiste vient même rencontrer des membres du gouvernement impérial à Vichy afin d’obtenir une reconnaissance de la France. Il est vrai que dès le début des hostilités, Paris a réfléchi à reconnaître l’indépendance de la Confédération et pour des raisons économiques (coton indispensable aux sociétés françaises basées dans le Nord, la Normandie et l’Alsace). Les Confédérés obtiennent de l’aide financière de la banque et même la construction de navires. Pas une seule fois l’avenir des esclaves n’est discuté dans les salons de l’Empire.
Finalement, en lieu et place, la France se propose d’être médiatrice avec le Royaume-Uni et la Russie. Mais Washington refuse de voir Napoléon III s’ingérer dans les affaires intérieures américaines. D’autant que les visées expansionnistes de l’empereur au Mexique ne plaisent pas du tout aux États-Unis qui redoute, qu’une fois une monarchie installée, elle ne vienne prêter main forte aux sudistes. Et si Napoléon III interdit aux Français de participer à ce conflit et brandit la menace de la perte de leur nationalité (juin 1861), ils seront nombreux pourtant à s’engager des deux côtés du front. Il s’agacera fortement (tout comme le roi Léopold Ier qui soutient le Sud) de la présence de deux princes Orléans aux côtés de l’Union.
Ancienne possession française revendue aux Américains en 1803, la Louisiane et ses cajuns ne cachent pas leur hostilité contre l’Union. L’Abeille de la Nouvelle-Orléans, qui emprunte un symbole impérial, est le témoin de la clameur populaire. Napoléon III songe-t-il à conquérir la Louisiane ? L’idée l’aura effleuré tout comme la création d’un état tampon avec le Texas, reprenant à son compte une idée de la Monarchie de juillet (1841). Tant et si bien que l’Union ferme les portes à la France dès 1863. Laquelle va s’embourber au Mexique dans une aventure qui finira tragiquement par l’exécution de Maximilien Ier en 1867 suivant. Deux ans après la reddition de la Confédération. L'idée française d'un Sud chevaleresque avait vécu, laissant derrière elle une nation divisée et des terres appauvries.
Des plantations de Saint-Domingue aux débats contemporains, les Napoléon incarnent une histoire ambivalente. Si Napoléon Bonaparte reste associé à une décision controversée, Napoléon III s’inscrit dans un monde où l’abolition s’impose comme une évidence. Entre ombre et lumière, leur héritage continue d’interroger la conscience historique française.