Une simple photographie prise en Colombie a déclenché une polémique politique d’une rare intensité en Espagne. En s’en prenant publiquement à Felipe VI, le ministre des Transports Óscar Puente a transformé un geste protocolaire en affrontement institutionnel, ravivant les tensions entre le gouvernement de Pedro Sánchez et la monarchie.
La scène ne dure que quelques secondes. Le 7 août 2026, à Cali, le roi Felipe VI d’Espagne vient tout juste d’assister à la cérémonie d’investiture du nouveau président colombien d’extrême-droite, Abelardo de la Espriella. Le monarque roi échange quelques mots avec Javier Negre avant de se prêter à une photographie avec lui. Le journaliste et patron du média EDA TV diffuse ensuite les images sur les réseaux sociaux.
Il n’en faudra pas davantage pour déclencher une tempête politique à Madrid.
La réaction la plus spectaculaire vient d’Óscar Puente. Le ministre des Transports et de la Mobilité durable partage la vidéo sur les réseaux sociaux et qualifie la scène d’« absolue ignominie ». Le terme est particulièrement violent dans la bouche d’un membre du gouvernement à l’égard du chef de l’État. Quelques jours plus tard, Puente persiste et estime que la Maison royale a franchi une « ligne rouge », affirmant que l’image du monarque s’en trouve « contaminée ».
Une photographie devenue affaire d’État
Pour comprendre la virulence de la réaction ministérielle, il faut s’arrêter sur le personnage de Javier Negre. Journaliste et entrepreneur médiatique classé à droite radicale, il s’est régulièrement montré extrêmement critique à l’égard du gouvernement de Pedro Sánchez. Mais il a également attaqué à plusieurs reprises la monarchie et personnellement Felipe VI et la reine Letizia. Cette histoire rend, aux yeux de Puente, la photographie particulièrement problématique.
« Dans la vision que j'ai de mon pays et de ma démocratie, le chef de l'État que j'imagine ne toucherait pas Javier Negre, même avec une perche » , a déclaré le ministre à Europa Press. Le ministre a d’ailleurs expliqué que sa réaction était également liée à son expérience personnelle avec le journaliste et aux attaques dont il estime que sa famille a fait l’objet.
Il assure néanmoins qu’il ne s’agit pas d’une offensive gouvernementale organisée contre la monarchie. Puente revendique ses convictions républicaines, appelant sur ses réseaux sociaux à la mise en place de cette institution, tout en affirmant rester loyal aux institutions et au chef de l’État. Il soutient néanmoins qu'il est légitime de critiquer la monarchie, et pouvoir signaler ses erreurs – « comme c’est le cas ici, à mon avis, et c’est très grave ».
« C'est un militant d'extrême droite qui harcèle les responsables politiques progressistes et leurs familles, y compris la mienne », précise-t-il, faisant remarquer que l'image du monarque se trouvait « ternie » par un tel geste. « Je ne peux cacher mon indignation », a-t-il poursuivi, soulignant qu'il s'agissait d'une situation qui, selon lui, « n'aurait pas dû se produire » et qui, espère-t-il, « ne se reproduira jamais ».
Le problème est précisément là : jusqu’où un ministre peut-il aller dans sa critique du roi ?
La Constitution espagnole fait de Felipe VI le chef de l’État et lui confère un rôle arbitral et représentatif, au-dessus des affrontements partisans. Les actes du souverain sont soumis au principe du contreseing gouvernemental, tandis que les ministres assument la responsabilité politique des actes qu’ils contresignent. Dans ce cadre, la liberté d’expression d’un ministre demeure entière, mais la virulence de ses attaques contre le chef de l’État prend nécessairement une dimension institutionnelle.
La polémique n’a évidemment pas tardé à être récupérée par l’opposition. Alberto Núñez Feijóo, président du Parti populaire (PP), a vivement dénoncé les propos du ministre. Il accuse le gouvernement, déjà pris dans un lot de scandales jusqu'au plus haut-niveau de l'Etat, de contribuer à fragiliser les institutions de l’État et voit dans cette affaire une nouvelle manifestation de ce qu’il considère comme une stratégie de délégitimation de la Couronne. Le chef du PP, dont le parti est favori aux prochaines élections, est allé jusqu’à qualifier Puente de « ministre de comptoir », dénonçant un comportement qu’il juge incompatible avec la fonction gouvernementale.
L’affaire dépasse donc rapidement la seule question de la photographie. La gauche gouvernementale, elle, demeure traversée par une sensibilité républicaine ancienne, particulièrement présente au sein de certains secteurs du Parti socialiste et de ses alliés. Pour les conservateurs espagnols, elle révèle les tensions croissantes qui entourent la monarchie parlementaire régulièrement attaquée ou ses pouvoirs rognés au profit de la coalition gouvernementale de gauche. Des partis qui n’ont eu de cesse de refaire la guerre civile (1936-1939) en remettant en cause l’héritage franquiste dans un esprit revanchard qui n’a échappé à personne.
Une nouvelle fissure entre Moncloa et Zarzuela ?
Pour la Maison royale, l’épisode est plus délicat qu’il n’y paraît. Le roi peut-il refuser systématiquement une poignée de main ou une photographie lorsqu’une personne s’approche de lui lors d’un déplacement officiel ? La question est d’autant plus complexe que le souverain est précisément tenu de représenter l’ensemble des Espagnols, indépendamment de leurs opinions politiques.
La Maison du Roi n’a, à ce stade, pas répondu publiquement sur le fond aux accusations de Puente. Cette retenue correspond à la stratégie adoptée par Felipe VI depuis son accession au trône : éviter autant que possible la confrontation politique directe et préserver une image de neutralité institutionnelle. Mais cette neutralité est désormais mise à rude épreuve. Une photographie anodine peut être interprétée comme un geste politique, tandis que la moindre réaction de la Couronne risque à son tour d’alimenter la polémique.
L’épisode intervient surtout dans un climat politique déjà tendu entre le gouvernement de Pedro Sánchez et la Maison royale. Les tensions ont notamment été ravivées ces dernières semaines autour de la crise migratoire à Ceuta et de la question de la présence du roi dans l’enclave espagnole. Chacun camp aurait tenté de neutraliser l’autre pour des raisons diverses. Le gouvernement craignant de devoir affronter une nouvelle fois les quolibets des Espagnols sous les acclamations en faveur du roi (2024). Lors des inondations, le Premier ministre Pedro Sanchez avait été copieusement conspué dans le littoral valencien, victime des catastrophes naturelles.
La polémique Puente-Felipe VI apparaît ainsi comme un nouvel épisode d’une confrontation plus large sur la place de la monarchie dans l’Espagne contemporaine. D’un côté, ses défenseurs considèrent la Couronne comme une institution constitutionnelle indispensable à la stabilité du pays. De l’autre, ses adversaires souhaitent ouvrir le débat sur une éventuelle république. Les enquêtes sur la question du maintien de la monarchie sont d'ailleurs souvent contradictoires si ce n’est que le sujet divise profondément les Espagnols dont le sentiment fluctue au rythme des scandales qui entourent l’institution royale.
Le paradoxe est que la photographie de Cali ne dit probablement rien de tout cela. Mais dans une Espagne profondément polarisée, elle est devenue le support d’un débat beaucoup plus vaste. Pour Felipe VI, l’incident constitue un rappel supplémentaire de la fragilité de la position de la Couronne. Pour Óscar Puente, il s’agit d’une prise de position personnelle. Mais pour l’Espagne, cette querelle révèle surtout combien la monarchie demeure au cœur de la bataille politique nationale.
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