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Léon XIV en Espagne : un voyage entre foi, unité et défis contemporains

Pour sa première visite apostolique en Espagne, le pape Léon XIV a choisi un pays hautement symbolique du catholicisme pour porter un message de paix et de dignité humaine. Reçu par le roi Felipe VI, il appelle l’Europe à renouer avec ses responsabilités spirituelles dans un contexte de fortes divisions et de mutations contemporaines.

L'événement était attendu depuis plusieurs mois. Quinze ans après la dernière visite d'un pape en Espagne, le 6 juin 2026, Léon XIV a foulé le sol ibérique pour un voyage apostolique de sept jours qui le conduira à Madrid, Barcelone et aux îles Canaries, une première dans l'histoire des déplacements pontificaux en Espagne.

À son arrivée à Madrid, le souverain pontife a été accueilli par le roi Felipe VI, la reine Letizia, le président du gouvernement Pedro Sánchez ainsi que les plus hautes autorités du pays. Dès les premières heures de son séjour, le ton était donné : cette visite ne serait pas seulement pastorale. Elle serait également un plaidoyer en faveur de l'unité dans une Espagne traversée par de profondes fractures politiques et sociétales.

 

 

Une Espagne au cœur de l'histoire du catholicisme

Pour comprendre la portée de ce voyage, il faut rappeler la place singulière de l'Espagne dans l'histoire de l'Église catholique.

Du règne d'Isabelle de Castille et de Ferdinand d'Aragon, auxquels le pape Alexandre VI attribua le titre de « Rois Catholiques » à la fin du XVe siècle, jusqu'à l'évangélisation du continent américain, la monarchie espagnole a longtemps constitué l'un des principaux piliers temporels de la chrétienté. Pendant plusieurs siècles, les souverains espagnols bénéficièrent même du Patronato Real, un ensemble de privilèges accordés par Rome qui leur permettaient notamment d'influencer la nomination des évêques dans les territoires de la monarchie.

Cette dimension historique demeure visible aujourd'hui. En mars 2025, Felipe VI s'est rendu à Rome afin de prendre officiellement possession du titre de proto-chanoine de la basilique Sainte-Marie-Majeure, un privilège attaché à la Couronne d'Espagne depuis plus de quatre siècles.

Pourtant, l'Espagne du XXIe siècle n'est plus celle des Rois Catholiques. Le pays connaît une rapide sécularisation. Selon les enquêtes du Centre de recherches sociologiques espagnol (CIS), plus de 70 % des Espagnols se déclaraient catholiques au début du règne de Felipe VI en 2014. Ils ne sont plus que 52,8 % aujourd'hui, tandis que seuls 17,3 % se définissent comme pratiquants réguliers.

C'est dans ce contexte que la visite de Léon XIV revêt une signification particulière.

 

 

Felipe VI, entre héritage catholique et neutralité constitutionnelle

Le discours prononcé par le roi Felipe VI, 58 ans,  au Palais royal de Madrid a constitué l'un des moments forts de cette première journée.

Devant le pape, la reine Letizia, la princesse des Asturies Leonor, l'infante Sofia ainsi que les représentants de la société civile et du corps diplomatique, le souverain espagnol a souligné les liens profonds qui unissent l'Espagne au Saint-Siège. Rappelant les années de mission de Léon XIV au Pérou et son attachement au monde hispanophone, Felipe VI a évoqué l'arrivée du pape dans « un pays où se trouvent une partie de ses racines ».

Mais le roi a surtout tenu à mettre en avant ce qu'il a qualifié « d'immense œuvre sociale de l'Église catholique ». Dans un hommage appuyé aux religieux, aux bénévoles, aux missionnaires et aux acteurs de terrain, il a salué le travail accompli quotidiennement dans les centres d'accueil, les foyers d'hébergement, les soupes populaires ou encore les missions humanitaires à travers le monde.

Cette reconnaissance revêt une portée particulière dans un pays où les débats sur la place de l'Église restent parfois vifs. Car Felipe VI incarne lui-même un équilibre délicat. Catholique pratiquant, marié religieusement à la reine Letizia dans la cathédrale de l'Almudena en 2004, père de deux filles ayant reçu les sacrements catholiques, il demeure attaché à l'héritage religieux de la monarchie espagnole.

Pour autant, depuis son accession au trône en 2014, il s'efforce de présenter la Couronne comme une institution au service de tous les Espagnols, indépendamment de leurs convictions religieuses. La suppression de l'obligation de prêter serment devant la Bible et le crucifix pour certaines fonctions publiques ou encore sa neutralité lors des débats sur l'euthanasie, l'avortement ou le mariage homosexuel illustrent cette volonté d'incarner avant tout le rôle constitutionnel du monarque.

 

 

L'unité comme réponse aux fractures contemporaines

Le thème central de cette visite est sans conteste celui de l'unité. Felipe VI a d'ailleurs repris les mots prononcés par Léon XIV lors de son élection au balcon de la basilique Saint-Pierre : « Aidez-nous à bâtir des ponts par le dialogue et la rencontre. ».

Dans un pays marqué par les tensions entre Madrid et les indépendantistes catalans, par les polémiques sur l'immigration, les débats identitaires ou encore les scandales politiques qui fragilisent actuellement le gouvernement du Premier ministre socialiste Pedro Sánchez, cet appel résonne avec une force particulière. Le souverain espagnol a insisté sur la nécessité de restaurer une culture de l'écoute dans des sociétés saturées d'informations mais de plus en plus incapables de dialoguer. Selon lui, l'empathie et la compréhension mutuelle constituent aujourd'hui des conditions indispensables au maintien de la paix civile.

Le pape Léon XIV a développé cette même idée devant les autorités espagnoles. Dénonçant la tentation croissante de « gagner en popularité en attisant les flammes de la polarisation », il a exhorté les responsables politiques à abandonner les récits simplificateurs et les logiques d'affrontement. Évoquant aussi bien l'histoire complexe de l'Espagne que les défis contemporains, le pape a rappelé que des villes comme Tolède ou Cordoue furent autrefois des lieux de coexistence entre différentes cultures et religions. Pour lui, l'Espagne pourrait aujourd'hui redevenir un laboratoire du dialogue européen.

Autre thème majeur de cette visite : la révolution technologique.Le roi Felipe VI a consacré une part importante de son intervention à l'intelligence artificielle, sujet déjà largement développé par Léon XIV dans sa première encyclique Magnifica Humanitas.  Le souverain a salué une approche qu'il qualifie de profondément humaniste. Loin des discours alarmistes, le pape invite selon lui à comprendre les opportunités offertes par l'IA tout en refusant toute déshumanisation des sociétés. Le message est clair : la technologie doit demeurer au service de l'homme et non l'inverse. « Maintenir la personne au centre de tout discours ; ne jamais la remplacer, la soumettre ou la contraindre par un algorithme », a résumé Felipe VI.

Le voyage n'élude pas non plus les questions les plus douloureuses. Dans l'avion qui le conduisait à Madrid, Léon XIV a qualifié les abus sexuels commis dans l'Église de « plaie toujours ouverte ». Durant son séjour, il doit rencontrer plusieurs victimes.

Le roi Felipe VI a lui-même évoqué cette crise dans son discours, soulignant que ces crimes ne pouvaient représenter l'ensemble de la communauté catholique tout en saluant la « clarté » et la « fermeté » du pape sur ce sujet. Pour le souverain espagnol, la reconnaissance des souffrances subies par les victimes constitue une condition essentielle à la reconstruction de la confiance.

 

 

Un discours historique attendu au Parlement

Le point culminant de cette visite devrait intervenir lundi  8 juin lorsque Léon XIV prendra la parole devant les deux chambres réunies des Cortes espagnoles. Jamais un pape ne s'était exprimé devant le Parlement espagnol.

L'exercice s'annonce difficile diplomatiquement . Face à lui se trouvera une assemblée profondément divisée entre socialistes, conservateurs du Parti populaire, élus de Vox, nationalistes régionaux et partis de gauche radicale. Dans ce climat tendu, beaucoup attendent du pape qu'il dépasse les clivages partisans pour rappeler les fondements éthiques de la vie démocratique.

Au-delà des cérémonies officielles, la visite de Léon XIV apparaît comme l'une des plus importantes du début de son pontificat.

Alors que son prédécesseur, le Pape François, avait privilégié les périphéries du monde catholique, Léon XIV choisit de revenir vers l'un des grands berceaux historiques du christianisme européen. Son message est double : rappeler les racines spirituelles du continent tout en invitant les Européens à affronter ensemble les défis de leur temps.

À Madrid, entre le Palais royal, les institutions démocratiques et les futures rencontres avec les migrants, les jeunes et les victimes d'abus, le pape entend démontrer que la foi peut encore contribuer au débat public sans se confondre avec le pouvoir politique.

Copyright@Frederic de Natal

Date de dernière mise à jour : 07/06/2026