Le 23 février 1981 ravive la question du retour du roi Juan Carlos
Le 23 février 1981 ravive la question du retour du roi Juan Carlos
Après quarante-cinq années de secret, la déclassification des archives du 23 février 1981 ravive une question que l’exil d’Abou Dhabi n’avait pas éteinte : celle du rôle historique de Juan Carlos Ier dans la défense de la démocratie espagnole. Et, par ricochet, celle de son retour en Espagne qui divise toujours la classe politique.
Quarante-cinq ans après l’épisode qui faillit faire vaciller la jeune démocratie espagnole, le nom de Juan Carlos Ier réapparaît une nouvelle fois sur le devant de la scène politique.
La récente déclassification des documents relatifs au 23 février 1981, communément appelé le 23-F, a ravivé le débat autour de la place de l’ancien roi dans l’histoire contemporaine de l’Espagne et a relancé la question sensible de son retour dans le royaume après six ans d’exil à Abou Dhabi.
Le 23-F : un coup d’État au cœur de la démocratie
A la mort du généralissime Francisco Franco en 1975, conformément aux dispositions institutionnelles prises, la monarchie est restaurée en Espagne. Juan Carlos Ier monte sur un trône fragile. On lui prédit un règne court. Malgré la constitution adoptée, trois ans plus tard, le pays reste encore profondément divisé politiquement, économiquement et socialement. La contestation de certaines factions militaires, combinée à des tensions politiques exacerbées et à la violence de l’ETA, crée un climat de peur et d’instabilité.
Le 23 février 1981, c’est dans ce contexte que Antonio Tejero, lieutenant-colonel de la Garde civile, fit irruption dans l’hémicycle des Cortès (Parlement), arme au poing, entraînant la prise d’otages de tous les parlementaires. Il n’est pas un inconnu. Deux ans auparavant, il a été déjà arrêté avec d’autres officiers militaires après qu’un complot (« Opération Galaxia ») ait été déjoué de justesse. Condamné à quelques mois de prison, ils sont réintégrés au sein de l’armée, toujours mués par un sentiment de revanche.
La date n’a pas été choisie au hasard. Les députés sont réunis pour tente de voter une seconde fois la confiance au gouvernement tout juste constitué de Leopoldo Calvo-Sotelo y Bustelo, neveu du leader monarchiste assassiné en 1936. À Valence, le capitaine général Jaime Milans del Bosch déploie des chars dans les rues, se préparant à tirer sur quiconque tenterait de résister (Selon les documents déclassifiés, une intervention militaire dans le Palais législatif aurait pu provoquer « entre 80 et 110 morts », témoignant du risque extrême auquel le pays était confronté-ndlr). Très curieusement, tout oppose les deux putschistes. Le premier veut instaurer une dictature militaire, le second, officier multi décoré, entend conserver le régime monarchique. Le putsch est filmé en direct. La télévision (RTVE) retransmettait alors le vote des Cortès.
Face à cette crise, Juan Carlos Ier choisit d’agir. Sa décision de s’adresser aux Espagnols sur les ondes télévisuelles, en uniforme de capitaine général, va être déterminante. Son fils à ses côtés, le futur roi Felipe VI, il ordonne aux militaires de rester fidèles à la Constitution et de ne pas soutenir les putschistes, faisant arrêter le général Alfonso Armada, que certains militaires considéraient comme un c comme un acteur central du coup d’État. « La Couronne [...] ne saurait tolérer en aucune façon des actions ou des attitudes de personnes qui prétendent interrompre par la force le processus démocratique. », déclare le descendant de Louis XIV. Les insurgés, acculés, finissent par se rendre dans la nuit. La démocratie sauvée, l’action du roi est alors saluée internationalement d'autant que le putsch n’a fait aucun mort de part et d’autre des deux camps.
Pourtant de nombreuses théories ne vont pas tarder à émerger. Le long silence du monarque avant sa prise de parole interpelle de nombreux Espagnols. On accuse les services secrets et la maison du roi d’avoir orchestrés ce putsch afin de mieux redorer le blason des Bourbons, contraindre la population à accepter le bipartisme (droite /gauche) comme seule option politique et démocratique, de la préparer à entrer dans la Communauté des Etats Européens (CEE) et de purger l’armée de tous les éléments franquistes.
Il met en avant l’idée que les actes héroïques de 1981 méritent d’être distingués des scandales postérieurs, dont la révélation de comptes cachés en Suisse, des affaires fiscales complexes et des épisodes controversés comme sa chasse à l’éléphant au Botswana ou sa liaison médiatisée avec Corinna Larsen. Des révélations étalées dans la presse qui avait contraint Juan Carlos a abdiquer en 2014, en faveur de son fils.
Pour le leader conservateur, le rôle du roi dans le 23-F justifie que l’Espagne accueille à nouveau son ancien souverain. « La déclassification des documents devrait réconcilier les Espagnols avec celui qui a empêché le coup d’État », a-t-il déclaré sur X, soulignant : « Il a reconnu des erreurs indéniables, mais quelqu’un qui a contribué à préserver notre démocratie et nos libertés à un moment crucial devrait passer la dernière étape de sa vie dans la dignité et dans son pays. », ajoute Alberto Nunez Feijoo qui rappelle que les documents déclassifiés démontrent que l'attitude du monarque a été conforme à ce qui a toujours été raconté.
Cette position trouve un écho parmi les figures de l’aile dure du PP, à l’instar d’Isabel Diaz Ayuso, qui salue l’idée d’une réconciliation nationale à travers le retour du roi. L’appel de Feijóo s’inscrit aussi dans un contexte politique : le PP, soucieux de se positionner comme garant de la monarchie face à l’extrême droite de Santiago Abascal (auto-proclamé défenseur de la monarchie), utilise le symbole royal pour renforcer sa légitimité institutionnelle et contrer les critiques antisystème du parti Vox où sont rassemblés nostalgiques du franquisme et adeptes d’un régime autoritaire (lequel compte deux princes Bourbons comme soutiens) .
À l’inverse, le gouvernement dirigé par Pedro Sanchez adopte une position mesurée. Le ministre de la Présidence, Felix Bolanos, a rappelé : « Une chose n’efface pas l’autre. Il peut agir correctement sur certains sujets et mal sur d’autres. ». En d’autres termes, le rôle historique du roi émérite lors du 23-F ne saurait gommer les critiques et scandales qui ont conduit à son exil volontaire à Abou Dhabi en 2020. L’exécutif insiste d’ailleurs sur le fait que la décision de revenir appartient exclusivement à Juan Carlos Ier et à la Maison royale. Il rappelle également qu’un retour implique la régularisation complète de sa situation fiscale. D'ailleurs, à ce stade, le roi Felipe VI n'a pas manifesté sa volonté de voir son père revenir définitivement dans le royaume.
À l'extrême-gauche, la tonalité est plus sévère. Gabriel Rufian, d’Esquerra Republicana (ERC), a été catégorique : « Les criminels sont mieux à l’extérieur qu’à l’intérieur. ». L’opinion publique reste divisée, oscillant entre réhabilitation historique et jugement moral sur les excès du souverain.
Une monarchie saluée qui divise les partis politiques
Outre le rôle de Juan Carlos dans la nuit du putsch, les documents récemment rendus publics éclairent la dynamique interne des putschistes et des partis politiques de l’époque. Le Parti communiste espagnol, par exemple, avait publié en mai 1981 une déclaration interne alertant sur les tentatives de l’extrême droite d’impliquer la monarchie dans le coup d’État et de fragiliser l’institution.
Le PSOE (parti socialiste alors dirigé par Felipe Gonzales, futur Premier ministre de 1982 à 1996 , de son côté, avait chargé ses responsables locaux de discuter des événements et de la position du parti avec ses membres, afin de maintenir la cohésion démocratique.
Dans sa biographie autorisée, Réconciliation, Juan Carlos Ier reconnaît avoir sous-estimé les tensions au sein de l’armée et « avoir joué avec le feu » sans imaginer qu’un coup d’État se préparait. Il confesse sa déception envers certains proches, notamment le général Armada, qu’il identifie comme un traître, prêt à le mettre aux arrêts, selon le souverain. Ces témoignages confirment son rôle central dans le blocage du putsch.
Les archives déclassifiées révèlent également des détails inédits : les putschistes avait ordonné que soit « laissé le Bourbon libre et qu'il soit traité comme un gentleman ». Une appréciation qui, paradoxalement, confort l’image de Juan Carlos Ier en tant que sauveur institutionnel, une photo historique qui a toujours été la sienne. Condamné à trente ans de prison, Antonio Tejero Molina a été libéré en 1996. Ironie de l’histoire, il est décédé le 25 février 2026, le jour même de la décision de déclassifications des documents relatifs au coup d’état, âgé de 93 ans.
Aujourd’hui, l’exil et le retour éventuel de Juan Carlos suscitent une réflexion sur la mémoire nationale : doit-on juger le roi à l’aune d’une nuit décisive qui sauva le pays, ou à celle de ses manquements ultérieurs, qui ébranlèrent la monarchie ? Feijóo et ses partisans plaident pour la réconciliation. D’autres estiment que l’exemplarité est la condition sine qua non de la monarchie.
Entre passé héroïque et présent controversé, le retour de Juan Carlos Ier reste un symbole de la tension permanente entre histoire et morale dans le royaume d’Espagne.