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Âmes de la résistance, les derniers rois de Bavière contre le IIIe Reich

Berceau du national-socialisme, la Bavière fut aussi l’un des derniers bastions de résistance conservatrice à Adolf Hitler. Face au Führer, la Maison de Wittelsbach, ancienne dynastie royale bavaroise, incarna une opposition monarchiste longtemps méconnue au Troisième Reich.

Lorsque Adolf Hitler accède au pouvoir en 1933, il ne conquiert pas seulement un État : il entreprend de remodeler une civilisation. Face à lui, les oppositions sont multiples -politiques, religieuses, militaires - mais certaines restent dans l’ombre. Parmi elles, celle de la Maison de Wittelsbach, ancienne famille souveraine de Bavière.

Fondée au XIIe siècle, cette dynastie incarne pendant des siècles une conception organique du pouvoir, enracinée dans la tradition, le catholicisme et l’identité régionale bavaroise. La chute de la monarchie en 1918, conséquence directe de la défaite allemande lors de la Première Guerre mondiale, ne met pas fin à son influence. Bien au contraire : en Bavière, le souvenir des Wittelsbach reste profondément ancré dans les mentalités.

Cette survivance symbolique constitue, aux yeux des nazis, une menace potentielle qu'il faut éradiquer.

Le roi Louis III et son épouse, Marie-Thérèse de Modène

Chute de la monarchie

Le 14 avril 1914, Munich est à la fête. Le roi Louis III, qui règne sur la Bavière depuis près d'un an, reçoit un hôte de marque : l’archiduc François-Ferdinand de Habsbourg-Lorraine, héritier de la monarchie austro-hongroise. Les deux hommes se connaissent, s’apprécient. Au cours du déjeuner, les conversations tournent autour des Balkans, cette poudrière permanente. François-Ferdinand doit se rendre bientôt à Sarajevo mais n’affiche aucune inquiétude. Les deux princes ne le savent pas encore mais ce sera la dernière fois qu’ils se salueront.

Deux mois plus tard, l’archiduc et son épouse tombent sous les balles d’un assassin bosniaque, proche des milieux nationalistes. Ce décès va déclencher un conflit meurtrier qui va coûter la vie à des millions d’hommes et de femmes dans toute l’Europe prisonnière d’un système d’alliances qui plongent les pays les uns contre les autres dans une guerre fratricide. La Bavière, partie intégrante du Reich, va mobiliser plus de 900 000 soldats afin qu’ils combattent aux côtés des autres nations allemands qui composent le Second Reich.

Les Bavarois sont enthousiastes, on acclame le roi et la dynastie qui règne sur le royaume depuis huit siècles. Louis III entrevoit même un agrandissement de son territoire, projetant d’annexer l’Alsace, la Rhénanie, la Belgique et même l'estuaire du Rhin aux Pays-Bas. Ce qu’il fut loin d’obtenir du Kaiser Guillaume II, irrité par les projets du monarque.

Louis III va vite déchanter. La guerre va fragiliser la monarchie bavaroise qui, au fur et à mesure des quatre ans de conflit qui passent, connaît bientôt une forte pénurie alimentaire. Il devient de plus en plus impopulaire, ses compatriotes lui reprochant sa vassalité à la Prusse des Hohenzollern. L’agitation touche la capitale qui vit au rythme des manifestations. Le Parti social-démocrate indépendant d'Allemagne (USPD) de Kurt Eisner, force politique montante, va profiter de la faiblesse des Wittelsbach pour s’emparer du pouvoir début novembre 1918. Louis III est le premier souverain d’Allemagne à être la victime d’une révolution qui n’a rencontré aucune résistance. Même la tentative de transformer la monarchie constitutionnelle en un modèle parlementaire pour sauver la monarchie est un échec.

La Bavière sombre bientôt dans l’anarchie. La République à peine proclamée que la Bavière se divise. Kurt Eisner est assassiné en février 1919 des mains d’un aristocrate monarchiste, les communistes tentent d’instaurer un gouvernement soviétique qui sera écrasé au bout de 4 semaines par une coalition de nationalistes, de conservateurs et de monarchistes. Si Louis III n’est pas inquiété, il regarde la fin d’une ère avec l’œil du lion blessé qui se meurt. Son décès intervient le 18 octobre 1921, ses funérailles grandioses comme aux plus belles heures de la monarchie. 

Généalogie des Wittelsbach

Munich, laboratoire du national-socialisme

C’est dans ce contexte que les discours d’Adolf Hitler (1889-1945) trouvent un écho : il promet ordre, autorité et revanche contre les « ennemis intérieurs ». Le nazisme s’inscrit ainsi, paradoxalement, dans une dynamique contre-révolutionnaire. Le leader du national-socialisme s’est engagé dans l’armée bavaroise en dépit de ses origines autrichiennes. Gravement blessé, il a accusé la défaite, ce coup de poignard qu’il est déterminé à venger.  

C’est au cours de la révolution rouge qu’il va développer ses talents d’orateur charismatique, ses théories antisémites, avant de devenir informateur au sein d’un parti mineur qu’il va transformer en véritable machine de guerre politique. Munich devient rapidement le centre névralgique du NSDAP. Hitler y restructure le parti, y développe sa propagande et y attire anciens combattants, nationalistes et marginaux politiques, déçus d’une république instable et sous le coup de l’inflation. Adolf Hitler croit fermement qu’un putsch réussi en Bavière permettra de restaurer l’ordre dans toute l’Allemagne, reprendre une dignité volée par les Alliés.

Mais cette réalité ne doit pas masquer une autre Bavière, tout aussi puissante : celle d’une société rurale, catholique et conservatrice. La pratique religieuse y est parmi les plus élevées d’Allemagne. L’Église catholique structure la vie sociale, culturelle et politique. Le vote pour le Parti populaire bavarois (BVP) domine largement les campagnes. Gustav Ritter von Kahr (1862-1934) préside le gouvernement bavarois. C’est un nostalgique de la monarchie, un indépendantiste qui cherche à redonner à son pays, une pleine autonomie. Il est un fin tacticien qui, même, lorsqu’il n’est pas au pouvoir continue de mener le jeu électoral.

Dans ces milieux, le nazisme d’Adolf Hitler suscite méfiance et réserve. Son paganisme latent, son culte du chef, sa violence et son anti-intellectualisme heurtent une partie des élites religieuses et traditionnelles. Cette tension explique pourquoi, jusqu’au début des années 1930, le parti nazi ne domine pas uniformément la Bavière, contrairement à certaines régions protestantes du nord de l’Allemagne. Lorsque Hitler tente d’organiser des manifestations dans la capitale bavaroise, Ritter von Kahr s’empresse de les faire interdire. Le climat est tendu, les rumeurs de putsch se sont répandues comme celui d’une restauration de la monarchie.  

Au centre de cet échiquier trouble, le prince Rupprecht de Bavière. Fils du roi Louis III, il est le prétendant au trône, incarne l’espoir des monarchistes. Il n’aime guère cet Hitler qui a multiplié les émissaires auprès lui. Entre von Karr et Adolf Hitler une certaine animosité teintée de rivalités. Lorsqu’il déclenche son putsch de la Brasserie (novembre 1923), l’ancien caporal de l’armée royale trouve en face de lui une résistance armée qu’il n’avait pas prévue. Le gouvernement bavarois a mobilisé ses troupes, refuse de soutenir les nazis. Le coup d’État sera un échec, la république temporairement sauvée.  Hitler avait pourtant bien proposé de restaurer la monarchie bavaroise mais Gustav Ritter von Kahr avait sèchement refusé de voir les Wittelsbach devenir les pantins d’un pouvoir inquiétant. 

Rupprecht de  Bavière et sa famille @wikicommons

Ennemis publics n°1 du IIIe Reich

Hitler va servir de ses neufs mois de prison pour rédiger son livre-programme : Mein Kampf ( « mon Combat »).  Il sort renforcé, son parti avec, de cette expérience. Les élections législatives de 1932 vont être déterminantes. Le prince Rupprecht s’inquiète d’une possible victoire des nazis dans l’état. Il rencontre les dirigeants du BVP qui battent campagne. Le parti conservateur remporte le scrutin de justesse avec 45 élus. Mais, en face, les nationalistes-socialistes ont obtenu 43 députés. Un succès pour les nazis qui sont les grands vainqueurs de l’élection nationale.

Rupprecht de Bavière devient le symbole de la résistance. Le BVP, les sociaux-démocrates s’accordent pour que le prince soit nommé Commissaire général de l'état en vertu de l'article 64 de la constitution bavaroise. Le temps est compté et le prétendant au trône semble le seul à pouvoir stopper l’avancée de Herr Hitler vers le pouvoir.  Le ministre-président Heinrich Held (1868-1938), un fondateur historique du BVP, hésite, tergiverse alors que les nazis sont aux portes de la chancellerie. Le prétendant écrit au Maréchal Paul von Hindnburg, président du Reich , le presse de refuser toute nomination de Hitler à un poste important. Le prétendant a le soutien des autorités catholiques dont un certain cardinal Pacelli, futur Pie XII. Le héros de la bataille de Tannenberg (1914) finit pourtant par céder et laisser Adolf Hitler prendre le pouvoir à la chancellerie, le 30 janvier 1933.

Pour le BVP, c’est le début de la fin. En mars suivant, le gouvernement monarchiste est dissous. Le prince Rupprecht tente encore de s’opposer à l’arrivée des nazis à la tête de la Bavière Le 17 mars, cinq jours après la démission de Held, dans une lettre remise personnellement à Hindenburg par le prince héritier Albrecht (-1996), il l'exhorte à plaider en faveur d'une constitution fédéraliste dans l'esprit de Bismarck. Un coup d’épée dans l’eau. Le drapeau de la svastika noire sur fond rouge va bientôt flotter sur les bâtiments principaux d Munich. Même sa lettre de protestation un an plus tard n’aura pas plus d’effets.

Retiré dans son château, le prince Rupprecht devient un symbole de résistance an nazisme. Il refuse de voir le drapeau du parti flotter sur ses demeures, interdits aux nazis de l’associer à toutes festivités mais s’active politiquement dans l'ombre. Proche du Cercle Sperr, composés de monarchistes (le BVP a été démantelé), conservateurs, tous ses membres issus du milieu bourgeois bavarois. Ils vont vainement comploter pour renverser le chancelier.  On envisage toujours la restauration de la monarchie comme régime qui permettra de réinstaurer la démocratie. Rupprecht déteste Hitler et ne manque pas de le faire savoir, y compris au roi George V au cours d’un déjeuner à Londres. Tant et si bien qu’Adolf Hitler finit par contraindre la famille royale à prendre le chemin de l’exil en 1939, à la veille du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

Rupprecht de Bavière @wikicommons

Ruprecht, l’âme de la résistance bavaroise

Rupprecht de Bavière ne va pas cesser d’incarner la résistance à Hitler. À partir de 1943, il plaida auprès des Alliés occidentaux en faveur d'un fédéralisme fort, avec la possibilité de restaurer les monarchies de l’ancien Reich impérial, voir même de créer un nouvel état constitué des anciennes royautés de l’Allemagne du Sud et de l’Autriche. Pas moins de quinze mémorandums seront transmis aux Alliés. Lorsqu’Hitler est victime d’un attentat en juillet 1944 (opération Wlakyrie), ce dernier soupçonne fortement les Wittelsbach d’y avoir participé. Il ordonne l’arrestation de toute la famille du prince qui est le seul qui parvient à s’enfuir. Emmenés en camp de concentration, ils survivront et seront libérés par les Américains.

De retour en Bavière, le prince Rupprecht lance ses dernières cartes dans la bataille en mai 1945. Il tente de convaincre les Alliés de la nécessité de restaurer la monarchie, secondé par le Pape Pie XII qui s’active pour convaincre Washington de créer un vaste état catholique en Europe avec un Habsbourg à leur tête. Les Bavarois sont, à cette époque, favorable, à ce que Rupprecht dirige le pays, voyant cet héritier comme une « figure de stabilité ». Cependant, les Américains ne l'envisagent pas de cet œil, peu enclin à soutenir un « roitelet » trop indépendant vis-à-vis de leur pouvoir d’occupation. Ils empêchent même la mise en place d’une constitution monarchique au profit d’une plus républicaine (30 juin 1946), mettant fin aux espoirs du fils du roi Louis III.

Ruprecht de Bavière conservera son aura jusqu’à la fin de sa vie en 1955, âgé de 86 ans. Il demeure encore aujourd'hui parmi les héros d'une génération de royaux, plus soucieux du bien commun que de retrouver un trône perdu.

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Date de dernière mise à jour : 08/05/2026