Patrick-Édouard Bloch, le fils oublié du dernier empereur du Vietnam
Patrick-Édouard Bloch, le fils oublié du dernier empereur du Vietnam
Né en Alsace d’une rencontre entre un souverain qui a abdiqué son trône et une Française, Patrick-Édouard Bloch a longtemps vécu dans l’ombre d’un secret familial. Fils cadet de Bao Dai dernier empereur de la dynastie Nguyễn, il raconte aujourd’hui une existence singulière, partagée entre la France, le souvenir d’un père hors du commun et un Vietnam qu’il n’a encore jamais pu découvrir.
Pour comprendre son histoire, il faut d’abord revenir à celle de son père, Bao Dai, dernier empereur du Vietnam et ultime souverain de la dynastie Nguyễn.
Né prince Phúc Vĩnh Thụy en 1913, Bao Dai monte sur le trône en 1926, alors qu’il n’est encore qu’un adolescent. Formé en partie en France, il incarne une monarchie confrontée à la domination coloniale française et aux bouleversements politiques qui traversent l'Asie. Son règne effectif s'étend jusqu'en 1945, année au cours de laquelle la révolution menée par le Việt Minh (résistance communiste menée par Ho Chi Minh) conduit à son abdication. L'ancien souverain ne disparaît toutefois pas immédiatement de la vie politique vietnamienne. En 1949, dans le contexte de la guerre d'Indochine, il revient au premier plan comme chef de l'État de l'État du Vietnam. Mais cette expérience prend fin en 1955, lorsque son Premier ministre Jean-Baptiste Ngo Dinh Dien organise un référendum largement truqué qui met définitivement un terme à son pouvoir.
L’Empereur Bao Dai choisit alors l'exil français. L'ancien « Fils du Ciel » abandonne progressivement les palais et les cérémonies pour une existence beaucoup plus discrète. Il séjourne notamment à Paris et en Alsace, région dont les paysages lui rappellent, selon les souvenirs rapportés par son fils, les montagnes de Da Lạt.
Une rencontre en Alsace
En 1957, alors que Bao Dai fréquente encore certains cercles de la haute société française, il fait la connaissance de Christiane Bloch-Carcenac, une Alsacienne mariée. Leur rencontre aurait eu lieu à l'occasion d'une partie de chasse organisée dans la région.
De cette relation naît, en 1958 à Strasbourg, Patrick-Édouard Bloch.
L'enfant grandit cependant loin de l'univers auquel son ascendance pourrait le destiner. Il est élevé en Alsace au sein de la famille de sa mère et ne découvre que progressivement la véritable identité de son père biologique. Cette révélation constitue l'un des épisodes les plus marquants de son enfance.
Patrick-Édouard raconte qu'il avait environ neuf ans lorsqu'un voyage à Paris avec Bao Dai bouleversa sa perception de sa propre histoire. Dans un ascenseur de l'hôtel George V, un employé aurait demandé à l'ancien souverain qui était le garçon qui l'accompagnait. Bảo Đại aurait alors répondu simplement : « C'est mon fils. ». Ces quelques mots suffisent à faire voler en éclats le secret familial.
Jusque-là, Patrick-Édouard avait vécu avec le sentiment d'être différent sans réellement comprendre pourquoi. Ses traits asiatiques attiraient parfois les remarques de ses camarades d'école. Il devait également composer avec une éducation particulièrement stricte et avec un environnement familial dans lequel son véritable lien avec l'ancien empereur demeurait largement tu.
La relation entre le père et le fils va pourtant se développer au fil des années. Elle demeure toutefois marquée par une étrange distance.
Patrick-Édouard explique n'avoir jamais appelé l’Empereur « papa ». Dans son enfance, sa mère lui aurait demandé de s'adresser à lui en disant « Majesté », conformément à son statut passé. Derrière cette apparente froideur protocolaire se cache néanmoins, selon son témoignage, une relation profondément affectueuse. L'ancien souverain vient parfois le chercher à l'école dans une voiture imposante. Plus tard, les rencontres deviennent régulières. Patrick-Édouard se rend à Paris, où les deux hommes parlent longuement de l'histoire du Vietnam, de politique, de philosophie, mais aussi de leurs passions communes pour les automobiles et l'aviation.
Le contraste entre le personnage public et le père décrit par son fils est frappant. Bao Dai, souvent présenté dans les récits historiques comme un souverain distant et controversé, apparaît dans les souvenirs de Patrick-Édouard sous les traits d'un homme bavard, attentif et désireux de transmettre son expérience. L'ancien empereur lui parle de son règne, de son abdication, de ses années d'exil et des bouleversements qui ont transformé le Vietnam au cours du XXe siècle.
Une recommandation paternelle résume, à elle seule, la conception que Bao Dai avait de la politique après des décennies passées au cœur des luttes de pouvoir : ne jamais s'y engager au risque d'y perdre son âme.
Entre le Rhin et la rivière des Parfums
Patrick-Édouard Bloch ne suivra effectivement jamais la voie politique.
Il construit en France une carrière professionnelle éloignée des cercles dynastiques. Il travaille notamment dans le commerce et la gestion, dirigeant des magasins de construction et des supermarchés avant de prendre sa retraite à Strasbourg. Son existence tranche ainsi radicalement avec celle des princes et héritiers royaux traditionnels. Il ne revendique pas de rôle politique et ne cherche pas à transformer son ascendance en carrière publique.
Selon son récit, Bao Dai lui aurait pourtant proposé, dans les années 1980, une reconnaissance officielle ainsi qu'un titre de prince impérial. Patrick-Édouard aurait décliné cette possibilité, estimant qu'un titre ne changerait rien au lien qui l'unissait à son père. Une décision révélatrice de son rapport à la dynastie : davantage attaché à l'homme qu'au titre, il semble avoir toujours considéré son histoire familiale comme une réalité intime avant d'être une revendication politique.
Bao Dai meurt à Paris en 1997. Son fils restera jusqu'au bout à ses côtés. Avec sa disparition disparaît aussi le dernier lien direct de Patrick-Édouard avec l'homme qui fut à la fois son père et le dernier empereur de son pays d'origine.
Il existe enfin un paradoxe dans la vie de Patrick-Édouard Bloch : il est le fils du dernier empereur du Vietnam sans avoir jamais posé les pieds au Vietnam.
L'ancien pays de son père demeure pourtant omniprésent dans son imaginaire. Il suit son actualité, échange avec des Vietnamiens de France et avec de jeunes internautes vietnamiens intéressés par l'histoire de la dynastie Nguyễn. Il nourrit surtout le désir de découvrir Huế, ancienne capitale impériale, et de rendre hommage à ses ancêtres. Ce voyage aurait pour lui une portée bien plus importante qu'un simple déplacement touristique. Il constituerait une forme de retour aux sources, près de sept décennies après sa naissance en Alsace. À Huếsubsistent encore les palais, tombeaux et vestiges de la dynastie Nguyễn. Ces monuments sont désormais protégés au titre du patrimoine mondial de l'UNESCO. Ils constituent la trace matérielle d'un monde dont Bao Dai fut le dernier souverain.
Aujourd'hui retraité, Patrick-Édouard Bloch poursuit à Strasbourg un travail de mémoire. Sur les réseaux sociaux, il entretient des échanges avec ceux qui s'intéressent à son père et à l'histoire impériale vietnamienne. Son parcours n'est ni celui d'un prétendant au trône ni celui d'un prince vivant dans le souvenir des palais. Il est celui d'un homme ayant grandi en France avec une histoire familiale exceptionnelle, découverte tardivement et assumée progressivement.
Entre l'Alsace où il est né et le Vietnam qu'il n'a jamais connu, son existence forme un étonnant trait d'union entre deux mondes. Son père fut le dernier empereur d'une dynastie vieille de plus d'un siècle. Lui en est l'un des derniers témoins directs. Et peut-être reste-t-il encore une dernière page à écrire : celle du jour où le fils de Bảo Đại franchira enfin les portes de la cité impériale de Huế, pour découvrir le pays dont il porte le nom et la mémoire sans il n’y avoir jamais vécu.