Monarchie fédérale, la Malaisie connaît une importante crise de succession dans l’État de Negeri Sembilan. Deux monarques revendiquent la légitimité d'un trône habitué à vivre de fréquentes querelles dynastiques.
Depuis plusieurs mois, la monarchie malaisienne est confrontée à une rare crise institutionnelle, centrée sur l’État de Negeri Sembilan, où une contestation ouverte vise directement la légitimité du Yang di-Pertuan Besar Tuanku Muhriz Almarhum Tuanku Munawir. Au cœur de cette affaire : une confrontation entre le souverain en place et une partie des chefs coutumiers traditionnels, les Undangs, dont le rôle est pourtant central dans la succession au trône de cette royauté élective et héréditaire née au cours du XVe siècle.

Une tentative coordonnée de destitution du souverain
Selon plusieurs sources, trois des quatre Undangs - représentants des territoires coutumiers (luak) qui détiennent collectivement le pouvoir d’élire le souverain -seraient impliqués dans une démarche visant à destituer le sultan Tuanku Muhriz (monté sur le trône en 2008) et à installer un autre prétendant au trône, le prince Tunku Nadzaruddin Tuanku Ja’afar.
Le mouvement aurait été initié par l’Undang de Sungai Ujong, Datuk Mubarak Dohak. Celui-ci aurait pris cette initiative peu après avoir lui-même été écarté de ses fonctions lors d’une session extraordinaire du Dewan Keadilan dan Undang (DKU), l’organe coutumier suprême chargé notamment des questions de gouvernance traditionnelle. Dans la continuité de cette séquence, Datuk Mubarak aurait publiquement annoncé la destitution du souverain lors d’une conférence de presse tenue au Balai Sungai Ujong à Seremban le 19 avril 2026. La déclaration a également été diffusée sur ses réseaux sociaux, notamment Facebook, mais n’a pas été reprise par les principaux médias nationaux malaisiens.

Une contestation largement jugée sans fondement juridique
Plusieurs sources proches des institutions royales estiment que cette tentative de destitution ne repose sur aucun fondement constitutionnel.
Selon un juriste cité par ces sources, la Constitution de l’État de Negeri Sembilan de 1959 ne prévoit aucune disposition permettant la destitution unilatérale du Yang di-Pertuan Besar par les Undangs selon la procédure avancée dans cette affaire. La démarche serait ainsi considérée comme « ultra vires », c’est-à-dire excédant les pouvoirs légalement attribués, entachée de graves irrégularités procédurales et contraire aux principes fondamentaux de justice naturelle.
La situation est d’autant plus controversée que la légitimité de Datuk Mubarak lui-même est remise en cause. D’après plusieurs sources, il aurait été légalement démis de ses fonctions d’Undang de Sungai Ujong, une décision confirmée par le DKU lors de sa réunion du 17 avril, puis formalisée le 13 mai 2025. Cette situation soulève donc des doutes sur sa capacité à participer à une procédure visant à contester le souverain.
Cette nouvelle crise s’inscrit dans une histoire déjà marquée par des tensions autour de la succession royale de Negeri Sembilan. En 1967, à la mort du souverain Tuanku Munawir, son fils Tuanku Muhriz - actuel Yang di-Pertuan Besar - avait été jugé trop jeune pour accéder au trône. Âgé de 19 ans à l’époque, il avait été écarté de la succession. Les Undangs avaient alors choisi d’élire son oncle, Tuanku Jaafar, qui régna sur l’État pendant plus de quarante ans, de 1967 à 2008. À la mort de ce dernier, les chefs coutumiers ont finalement décidé de revenir sur cette décision historique et d’élire Tuanku Muhriz comme souverain, rétablissant ainsi la ligne dynastique initialement interrompue.
Ce précédent historique reste aujourd’hui un point central dans les débats actuels, certains y voyant la preuve de la prééminence des Undangs dans le système monarchique local, tandis que d’autres rappellent le caractère institutionnel et constitutionnel de la désignation royale de 2008.

Le rôle central des Undangs et les tensions autour du système coutumier
Le système politique de Negeri Sembilan repose sur l’Adat Perpatih, une tradition coutumière unique en Malaisie, dans laquelle les Undangs jouent un rôle essentiel. Ils sont chargés collectivement de l’élection du souverain, mais les limites exactes de leurs pouvoirs — notamment en matière de destitution — font aujourd’hui l’objet d’interprétations divergentes.
Certains acteurs estiment que les Undangs disposent d’une autorité étendue incluant des prérogatives exceptionnelles en cas de crise institutionnelle. D’autres, en revanche, soutiennent que la Constitution de l’État encadre strictement leur rôle et ne leur permet pas de révoquer unilatéralement le souverain. Cette divergence d’interprétation alimente une crise juridique et politique profonde, dans laquelle s’entremêlent droit constitutionnel, coutume traditionnelle et rapports de force institutionnels.
Au-delà du seul cadre royal, cette crise met en lumière les tensions persistantes entre autorités traditionnelles, institutions politiques locales et interprétations juridiques concurrentes. Le silence des autorités officielles, combiné à la multiplication des déclarations contradictoires, a contribué à entretenir une situation d’incertitude institutionnelle rare dans l’histoire récente de Negeri Sembilan. Finalement, le 5 juin, le gouvernement fédéral a pris fait et cause pour Tuanku Muhriz, 78 ans, confirmé sur son trône.
Pour plusieurs observateurs, cette affaire illustre également les fragilités structurelles du système monarchique malaisien, dans lequel les monarchies d’État conservent un rôle important, mais parfois ambigu, entre tradition coutumière et cadre constitutionnel moderne.
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