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L'abdication de l'empereur du Japon

Vers 17 heures, cet après-midi, le 125ème descendant de la déesse Amaterasu va renoncer à ses pouvoirs constitutionnels, laissant son fils aîné, « le k?taishi (prince) impérial Naruhito de Hiro » (??????) monter à  59 ans sur le trône du chrysanthème. L’empire du Soleil Levant se prépare à dire adieu, dans les larmes, à l’ère Heisi (« accomplissement de la paix ») pour accueillir dans la joie, la prochaine, baptisée du nom de Reiwa (« Harmonie »).  Retour sur la vie de celui qui, dans quelques heures, recevra le titre d’ « Empereur émérite » .

 

24 4Il aura été le premier souverain à ne pas être un dieu. Lorsque son père, Hiro-Hito, empereur indissociable de l’histoire de la seconde guerre mondiale, meurt le 7 janvier 1989, c’est l’incertitude qui règne alors au Japon. L’empire défunt « se cherche » une identité titre en principal manchette le très sérieux « Times ». Dans un pays, devenu une puissance économique incontournable, mais encore hanté et déchiré par le souvenir des deux bombes nucléaires lâchées par les américains sur les villes de Nagasaki et Hiroshima (août 1945), Akihito doit rapidement marquer  son avènement de son empreinte.

On le sait un passionné de biologie, même de psychologie des poissons et des papillons. Il a imposé son choix amoureux en épousant le 10 avril 1959, Michiko Sh?da, une roturière catholique,  rencontrée sur un cours de tennis. Une véritable révolution pour un prince pourtant très attaché aux traditions séculaires (les ultra-monarchistes n’hésiteront pourtant pas à le menacer de mort pour cet outrage) qui régissent un empire, longtemps la proie d’un seiitaish?gun (« grand général pacificateur des barbares ») avant que l’empereur Meiji, l’arrière–grand-père d’Akihito, ne finisse par mettre fin à leur pouvoir en 1868.

 

Il est le premier fils et cinquième enfant de l’empereur Showa. Sa naissance était attendue avec impatience et permet ainsi de stabiliser un trône déjà marqué par des violences continuelles. L’Asie est alors en pleine ébullition. Depuis 2 ans, le Japon occupe toute la Mandchourie et la Chine ne va pas tarder à connaître le rouleau compresseur nippon.

Prince héritier, il va recevoir l’éducation réservée aux membres de la haute aristocratie tout en étant éloigné de ses camarades de classe qui ne peuvent lever les yeux sur lui. Il est divin (akitsumikami) et grandit dans l’insouciance du palais impérial de Tokyo. Avec la fin de la guerre, il vit dans l’angoisse les bombardements américains venus venger l’attaque de Pearl Harbor (en décembre 1941), prétexte au déclenchement des hostilités entre le deux pays. Sans le savoir, il est au  centre d’un complot, visant à le destituer avec son père, organisé par des officiers militaires, soucieux de sauver ce qui reste d’un empire qui s’apprête à signer sa reddition.

28 1Les temps ont changé, il doit apprendre l’anglais et les us et coutumes de cette culture occidentale qui avait déjà bien pénétré le pays des geishas et des samouraïs au XIXème siècle. L’enfant est devenu un adolescent aux idées libérales mais très critique envers celles propagées par les partisans de Karl Marx.

 

La guerre froide est passée par là. Son modèle de monarchie ? Celui du Royaume-Uni. Un amour que ne lui rendra pas la perfide Albion lors de son intronisation.  Un quotidien britannique n’hésitera pas à écrire que le prince choisi pour représenter la couronne « devrait se faire plaisir en crachant sur la tombe » de son père. A Londres, on n’avait pas oublié les tortures infligées par les japonais, passés maîtres dans l’art de faire avouer « les singes blancs », durant  la seconde guerre mondiale.

 

Akihito cite volontiers le roi Georges V en exemple et réalise son rêve en représentant son père en 1953. La photo signe-t-elle la réconciliation entre les deux pays ?  Elizabeth II demandera en 1989 que soit réinstallé l’étendard d’Hiro-Hito dans la chapelle royale Saint-Georges de Windsor, car chevalier de l’ordre de la Jarretière, lavant ainsi l’affront fait par Lord Mountbatten qui avait boycotté la visite impériale, en 1972. L’animosité va pourtant demeurer, forte. En 1998, des anciens combattants, dos tournés, brûleront un drapeau du Japon alors qu’Akihito passe devant eux en calèche.

Son couronnement se fait sous le sceau de la réforme. On comptera 2 suicides le 12 novembre 1990, quelques attentats perpétrés par l’extrême-gauche en marge des festivités. 500 délégués représentant 158 pays seront présents pour le saluer. Ses prérogatives rognées par une constitution imposée par les américains en 1947, dont le cabinet impérial peinera à sauver l’essentiel comme la loi de succession par primogéniture masculine. Akihito entend  rapidement réconcilier le Japon avec son histoire tumultueuse.

 

26 1Il sort de sa réserve imposée et contrôlée par la puissante Agence de la Maison impériale (Kunaich?), crispe les plus ultras des monarchistes qui lui rappelle qu’il est la tête de la religion shintoïste ou encore les membres de ses gouvernements successifs dont la majorité des premiers ministres élus sont tous liés à ce passé qui n’en finit pas de diviser.

La Chine, la Corée, les Philippines…, autant de pays membres de la sphère de coprospérité de la Grande Asie orientale, ce vaste bloc de territoires occupés par l’armée impériale entre 1938 et 1945, à qui  il va présenter ses excuses pour les exactions commises par les soldats de son père. Le 15 août 2015, lors de la cérémonie anniversaire de la  capitulation du Japon,  il exprimera ses « profonds remords » pour les crimes du Japon durant le conflit mondial. Tout un symbole alors que l’empire commence à se remilitariser sous l’impulsion du premier ministre Shinzo Abe, un nostalgique de la grande épopée impériale et que l’on dit en conflit avec le Mikado.

Preuve s’il en est, lors de la même cérémonie en 2016, le millier de  délégués présent crient soudainement devant l’empereur « Banzaï », littéralement, « dix mille ans » de vie. Il s’inclinera à diverses reprises face à un hommage anachronique qui rappelle ce cri de guerre utilisé par les pilotes d’avion kamikaze qui s’écrasaient sur les navires de guerre Alliés. A la grande joie de la Nippon Kaigi, ce lobby d’extrême-droite révisionniste qui a infiltré toutes les officines gouvernementales.

De santé fragile et hospitalisé à diverses reprises depuis une décennie, le 8 août 2016, il annonce dans une allocution enregistrée à la nation sa « difficulté à remplir [ses] fonctions en tant que symbole de l'État ». Le mot abdication n’est pas prononcé et pour cause aucun article de la constitution n’a prévu une telle décision dont le dernier acte du genre remonte à 1817. Le choc est immense mais la nation fait bloc avec son empereur. 80% des sujets de l’empereur approuveront cette décision qui inaugure un tournant dans l’histoire impériale du Japon.

 

25 1Tout au long de cette journée, plus de 300 personnes  issues de la maison impériale et du gouvernement vont se diriger progressivement dans la « salle des Pins », au palais impérial de Kôkyo. Après le discours du premier ministre Shinzo Abe, une cérémonie retransmise en direct sur les télévisions locales, l’empereur Akihito va s’adresser pour la dernière fois à ses sujets. Aux derniers mots prononcés, l’ère Heisi cédera la place à l’ère Reiwa. Demain matin, à 10h 30, le prince impérial Naruhito recevra les regalias d’une institution millénaire au cours d’un rituel qui exclut les femmes y compris son épouse, la future impératrice Masako. Il faudra attendre samedi pour que le nouveau souverain salue la foule que l’on attend déjà nombreuse aux abords du palais.

 

D’Akihito, les japonais garderont certainement une image, celle qui résume tout son règne. Celle d’un empereur agenouillé en 2011, souriant, venu réconforter les victimes du drame nucléaire de Fukushima. Ce jour- là, il avait cassé les traditions qui imposent toujours aux japonais de ne pas croiser le regard du Tenno. Tout au long de son règne, l’homme épris de pacifisme, avait plaidé pour le maintien de la paix dans le monde. Chapeau bas votre Majesté !  L’histoire continue et il appartient au nouvel empereur d’en écrire désormais ses plus belles pages.

Frederic de Natal

Paru le 30/04/2019

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