Japon : un ancien prince remet en cause le projet de sauver la monarchie
Japon : un ancien prince remet en cause le projet de sauver la monarchie
Le projet de réforme adopté, le gouvernement japonais envisage de faire revenir au sein de la famille impériale les descendants des anciennes branches princières exclues en 1947. Mais cette réforme historique suscite déjà des réserves. Asahiro Kuni, ancien membre de la maison impériale, juge ce projet « irréaliste » et ouvre le débat sur l'avenir du Trône du Chrysanthème
Confronté à une crise démographique sans précédent au sein de la maison impériale, le Japon cherche une solution pour assurer la pérennité du Trône du Chrysanthème. Le gouvernement de la Première ministre Sanae Takaichi a ainsi présenté un projet de réforme de la loi sur la Maison impériale permettant l'adoption de descendants masculins issus des onze anciennes branches princières exclues de la famille impériale en 1947.
Une réforme adoptée pour sauver la plus vieille dynastie au monde
Jamais depuis la Seconde Guerre mondiale la question de la succession impériale n'avait été aussi pressante au Japon. La famille impériale, la plus ancienne monarchie héréditaire au monde, voit aujourd'hui ses effectifs diminuer inexorablement sous l'effet conjugué de la baisse des naissances et des dispositions de la loi sur la Maison impériale.
Selon cette législation, seules les personnes appartenant à la lignée masculine peuvent accéder au Trône du Chrysanthème. Plus encore, les princesses perdent automatiquement leur statut impérial lorsqu'elles épousent un roturier, réduisant progressivement le nombre de membres actifs de la famille.
À l'heure actuelle, seuls quelques princes demeurent en mesure d'assurer la continuité dynastique : le prince héritier Fumihito d'Akishino (60 ans), son fils le prince Hisahito (19 ans) - seul héritier de la jeune génération en mesure de produire un autre héritier - ainsi que le prince Hitachi, aujourd'hui âgé de près de 90 ans. Une situation jugée préoccupante par de nombreux observateurs, tant la disparition ou l'absence d'héritier masculin pourrait rapidement plonger l'institution dans une impasse.
Le 17 juillet 2026, après des années de discussion, la Diète a approuvé un projet de réforme sur la loi de succession au trône.Le texte adopté par le Cabinet prévoit une mesure inédite : permettre à la famille impériale d'adopter des descendants masculins issus des onze anciennes maisons princières ayant perdu leur statut après la Seconde Guerre mondiale.
Cette réforme ne rétablit pas automatiquement ces familles dans leurs droits. Elle ouvre simplement la possibilité d'intégrer certains de leurs descendants au sein de la maison impériale, sous plusieurs conditions strictes.
Les candidats devraient notamment : être âgés d'au moins quinze ans, être célibataires , ne pas avoir d'enfants ; appartenir à une lignée masculine ininterrompue descendant des anciennes branches impériales. L'objectif est clair : élargir le nombre de membres de la famille impériale sans remettre en cause le principe traditionnel de succession patrilinéaire, auquel demeure attachée une partie importante de la classe politique conservatrice.
Cette solution permettrait d'éviter une réforme beaucoup plus sensible : l'autorisation d'une impératrice régnante ou la transmission de la couronne par les femmes.
Les onze maisons impériales sacrifiées après la guerre
Pour comprendre ce débat, il faut revenir aux bouleversements imposés au Japon par les autorités d'occupation américaines après 1945.
En octobre 1947, dans le cadre de la démocratisation du pays, onze branches collatérales de la famille impériale furent exclues du registre impérial. Cinquante-et-un princes et princesses perdirent ainsi leur statut, devenant juridiquement de simples citoyens japonais. Cette décision répondait à plusieurs objectifs : réduire considérablement le coût de la famille impériale, limiter son influence politique et recentrer l'institution autour du seul noyau familial de l'empereur.
Parmi ces anciennes branches figurait la maison Kuninomiya.
C'est là qu'est né, en octobre 1944, Asahiro Kuni, troisième fils du prince Asaakira Kuni. Neveu de l'impératrice Nagako - future impératrice Kōjun, épouse de l'empereur Shōwa (Hirohito) - et cousin de l'empereur émérite Akihito, il occupait à sa naissance la dix-huitième place dans l'ordre de succession au Trône du Chrysanthème. Trois ans plus tard seulement, son destin a basculé avec la suppression de son statut impérial.
Près de quatre-vingts ans après avoir quitté le registre impérial, Asahiro Kuni livre un témoignage particulièrement rare dans un long entretien accordé au quotidien Asahi Shimbun.
À rebours de l'image romantique que certains pourraient avoir d'un ancien prince rappelé au palais, il explique avoir vécu toute son existence comme un Japonais ordinaire. « Dans la vie quotidienne, je n'ai jamais eu conscience d'être un ancien membre de la famille impériale », confie-t-il. Encore enfant lorsqu'il perdit son statut, il n'en conserva aucun souvenir précis. Ce n'est qu'à l'école primaire Gakushūin qu'il découvrit véritablement ses origines.
Élève aux côtés de Yasuko Konoe, issue de la famille Mikasa, il raconte avoir appris presque par hasard que lui aussi appartenait autrefois à la famille impériale. Lorsqu'il évoqua devant sa gouvernante l'appartenance impériale de sa camarade, celle-ci lui répondit simplement : « Toi aussi. ».
Un prince-citoyen
Contrairement à son frère aîné, destiné à recevoir une formation davantage tournée vers les responsabilités princières, Asahiro Kuni souligne avoir bénéficié d'une éducation entièrement classique. « Je ne voulais jamais être traité différemment », explique-t-il.
Après des études à l'université Gakushūin, il fera carrière pendant près de quarante ans comme ingénieur chez Hitachi, sans mettre en avant son passé impérial. Asahiro Kuni insiste sur le fait qu'il s'est toujours considéré comme un simple citoyen, il n'a pourtant jamais totalement rompu les liens avec la famille impériale. Son témoignage révèle une relation empreinte d'affection et de simplicité avec certains de ses membres, à commencer par sa tante, l'impératrice Kōjun, épouse de l'empereur Shōwa (Hirohito).
Chaque début d'année, alors qu'il était enfant, il était invité au palais impérial avec d'autres descendants des anciennes branches de la famille pour présenter ses vœux au souverain. Le cérémonial était solennel : l'empereur apparaissait vêtu de ses habits traditionnels, tandis que l'impératrice revêtait le somptueux jūnihitoe, la tenue de cour à douze couches réservée aux grandes cérémonies. Après les salutations, les jeunes invités partageaient le traditionnel zōni, la soupe du Nouvel An, ainsi que des ohanabira mochi, de délicats gâteaux de riz symbolisant les pétales de fleurs. Ces rencontres constituaient l'un des rares moments où les anciennes branches impériales continuaient à fréquenter officiellement la famille régnante.
Mais c'est surtout le souvenir de l'impératrice Kōjun qui demeure profondément gravé dans sa mémoire. À l'occasion de la fin de sa scolarité primaire à Gakushūin, elle lu ia offert une maquette d'avion motorisée, un présent dont il parle encore avec émotion. Plus encore, l'impératrice s'est rendue à deux reprises au domicile familial, où elle a joué du piano et chanté devant ses proches. « C'était une tante très accessible », raconte-t-il avec une affection non dissimulée. Ces souvenirs personnels contrastent avec l'image souvent distante que renvoie l'institution impériale. Ils rappellent que, derrière le cérémonial et les traditions séculaires, subsistent aussi des liens familiaux sincères.
Malgré cet attachement affectif, Asahiro Kuni ne cache pas ses profondes réserves à l'égard du projet porté par le gouvernement. Pour lui, intégrer de nouveau la famille impériale près de quatre-vingts ans après en être sorti ne constitue pas un simple changement de statut administratif. Il s'agit d'un bouleversement existentiel. « Cela demanderait une immense détermination », affirme-t-il.
Ayant lui-même grandi dans une société où il jouissait des mêmes libertés que tous les autres citoyens, il doute qu'un adolescent élevé hors du cadre impérial puisse accepter facilement les contraintes imposées par cette vie.
Le projet gouvernemental prévoit pourtant que les personnes adoptées devront être âgées d'au moins quinze ans.
Or, selon lui, cet âge rend précisément la transition plus difficile. « À quinze ans, on a grandi en respirant l'air de la liberté. Je pense qu'il serait difficile de s'adapter à la vie au sein de la famille impériale. » Cette phrase résume toute sa réflexion. La vie impériale n'est pas seulement une fonction honorifique. Elle implique une discipline permanente, une disparition presque totale de la vie privée, des obligations protocolaires constantes et une liberté individuelle extrêmement limitée.
Pour quelqu'un qui a grandi en dehors de cette institution, le retour pourrait être vécu comme un véritable renoncement. Le projet de loi prévoit que l'adoption resterait juridiquement volontaire. Mais Asahiro Kuni insiste sur un point qu'il juge essentiel : aucune pression morale ou familiale ne doit s'exercer sur les jeunes concernés.
Son message est sans ambiguïté. « Personne ne devrait être forcé d'intégrer la famille impériale. », déclare-t-il. Cette réflexion prend une dimension particulièrement personnelle lorsqu'il évoque ses propres descendants. Père de deux filles et grand-père de cinq petits-enfants, parmi lesquels figurent également des garçons susceptibles, en théorie, d'entrer dans le champ de la réforme, il affirme sans détour que si l'un d'eux était approché, il lui déconseillerait probablement d'accepter.
Un projet jugé « irréaliste » et à contre-courant de la volonté des Japonais
Au-delà des difficultés personnelles que représenterait une adoption, Asahiro Kuni doute également de la faisabilité politique du projet.
« J'ai vécu comme un citoyen ordinaire, et ce projet me paraît irréaliste. », insiste-t-il. À ses yeux, les anciennes branches impériales ont désormais suivi leur propre trajectoire. Depuis près de huit décennies, leurs membres ont étudié, travaillé, fondé des familles et construit leur existence loin des contraintes du palais impérial. « Chacun a trouvé sa propre voie dans la vie », résume-t-il.
Il s'interroge également sur l'accueil que réserverait l'opinion publique japonaise à une telle réforme. Les jeunes générations connaissent peu l'histoire des onze anciennes maisons princières, supprimées en 1947. Beaucoup pourraient difficilement comprendre pourquoi des citoyens ordinaires retrouveraient aujourd'hui un statut impérial abandonné depuis près de quatre-vingts ans.
Cette interrogation dépasse la seule question juridique : elle touche à la légitimité sociale de l'institution impériale dans le Japon contemporain. Pour Asahiro Kuni, toute réforme devra obtenir non seulement un fondement légal, mais également l'adhésion de la population. Des Japonais qui réclament que la loi permette aux femmes de monter sur le trône. Selon un sondage publié en 2026, ils sont plus de 80% à souhaiter voir la princesse Aiko, fille de l’Empereur, ceindre la couronne. Une hérésie pour les nationalistes et les ultra-royalistes qui craignent que le sang pur de la dynastie ne soit compromis.
Asahiro Kuni se montre particulièrement élogieux à son égard : « Elle est devenue une femme remarquable. » Puis il formule une déclaration qui tranche avec les positions défendues par les milieux conservateurs. « Si la famille impériale doit continuer, il n'y aurait aucun problème à ce qu'une femme monte sur le trône. », assure t-il. En invoquant également l'exemple de la Première ministre Sanae Takaichi - preuve, selon lui, que les femmes peuvent accéder aux plus hautes responsabilités de l'État - il remet implicitement en question le principe de succession exclusivement masculine qui régit la monarchie japonaise depuis des siècles.
Cette prise de position est d'autant plus remarquable qu'elle émane d'un descendant direct d'une ancienne branche impériale, précisément celle que le gouvernement souhaiterait remettre au service de la dynastie. Une réforme qui divise jusqu'au sein de la Maison impériale.