Une commission parlementaire a approuvé un projet de loi destiné à préserver l'institution du Chrysanthème. Le texte prévoit notamment le maintien des princesses au sein de la Maison impériale après leur mariage et la réintégration possible d'anciens princes issus des branches collatérales, tout en laissant de côté la question sensible d'une éventuelle accession des femmes au trône.
Le Japon est confronté depuis plusieurs décennies à un problème démographique qui touche également son institution la plus ancienne : la famille impériale. Alors que celle-ci comptait encore vingt-et-un membres lors des deux précédents règnes, elle ne rassemble plus aujourd'hui que seize personnes.
L’adoption de la constitution de 1947, voulue par les forces d’occupation américaine au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, a bouleversé l’ordre établi. Parmi les nombreuses dispositions, celle qui prévoit qu'une femme née dans la famille impériale perd automatiquement son statut royal lorsqu'elle épouse un roturier. Chaque mariage inégal a engendré une réduction mécanique du nombre de membres actifs susceptibles d'assurer les nombreuses représentations officielles de la monarchie.
La situation devient d'autant plus préoccupante que cinq princesses célibataires demeurent aujourd'hui au sein de la famille impériale. Si elles venaient à se marier selon les règles actuelles, la Maison impériale ne compterait plus que onze membres. Face à ce constat et au peu de présence de membres masculins en âge de succéder à l’Empereur Naruhito ( trois actuellement) , une commission parlementaire réunissant les principales forces politiques du pays a élaboré un projet de réforme présenté comme un « consensus législatif ». Celui-ci a été remis à la Première ministre Sanae Takaichi afin qu'il serve de base à un futur texte gouvernemental.
« Malgré la diversité des opinions sur le sujet, nous avons pu élaborer la meilleure version possible », a déclaré le président de la Chambre des représentants, Eisuke Mori, à l'issue des travaux. Une véritable révolution après des années de débat et d’opposition ( y compris au sein des différents gouvernements qui se sont succédé) à toute introduction de lignée issue des femmes à la succession au trône.
Fin de la primogéniture masculine et principe d'adoption
La première mesure envisagée apparaît comme la plus consensuelle. Elle permettrait aux femmes de la famille impériale de demeurer membres de celle-ci après leur mariage.
Une telle réforme constituerait une évolution importante sans pour autant bouleverser les principes de succession. Les princesses continueraient ainsi à représenter la monarchie japonaise lors des cérémonies officielles, des déplacements à travers le pays ou des nombreuses activités caritatives dont elles sont traditionnellement les marraines. Cette disposition répond notamment à la situation de la princesse Aiko de Toshi (24 ans), fille unique de l'empereur Naruhito et de l'impératrice Masako. Très populaire auprès de l'opinion publique japonaise, la jeune princesse incarne pour beaucoup l'avenir de l'institution. Le rapport souligne toutefois que pour les femmes qui ont grandi dans le système impérial actuel, très codifié et sous la férule du Kunaicho, il conviendra de tenir compte de leur volonté de rester ou non membres de la Maison impériale après leur mariage.
La seconde mesure envisagée est plus originale et plus controversée.
Elle prévoit la possibilité de réintégrer dans la famille impériale des descendants masculins des anciennes branches princières supprimées après la Seconde Guerre mondiale. En 1947, dans le cadre de la démocratisation du Japon, onze branches collatérales de la famille impériale avaient été brutalement exclues de la Maison impériale. Cinquante-et-un membres avaient alors leur statut royal et devinrent de simples citoyens.
Aujourd'hui encore, plusieurs descendants masculins de ces lignées subsistent. Une dizaine d'entre eux, appartenant à la lignée masculine impériale, pourraient théoriquement être concernés par le projet. Le mécanisme retenu serait celui de l'adoption par des membres actuels de la famille impériale. Ces hommes retrouveraient alors leur statut princier et contribueraient à renforcer les effectifs de la Maison impériale. Toutefois, la question de leur place dans l'ordre de succession demeure volontairement floue. Le texte indique qu'ils ne pourraient pas eux-mêmes prétendre au trône, mais ne précise pas clairement si leurs descendants masculins pourraient un jour être intégrés à la succession.
Cette ambiguïté reflète les profondes divergences politiques qui entourent la question et qui entend sauvegarder la lignée déjà existante. Conformément à la loi sur la Maison impériale, seuls les descendants masculins issus de la lignée paternelle impériale peuvent accéder au trône.
- Le prince héritier Fuhimito d’Akishino, 60 ans , frère cadet de l'empereur Naruhito, est aujourd'hui l'héritier présomptif du trône.
- Le prince Hisahito d'Akishino, fils du prince héritier, occupe la deuxième place dans l'ordre de succession. Âgé de 19 ans, il représente le principal espoir de continuité dynastique de la monarchie japonaise.
- Le prince Hitachi, frère cadet de l'empereur émérite Akihito et oncle de l'empereur Naruhito, est le troisième et dernier membre de la famille impériale figurant actuellement dans l'ordre de succession. Âgé de 90 ans, il ne laissera cependant aucune descendance après sa disparition.
Cette situation illustre la fragilité sans précédent de la succession impériale japonaise. En dehors du prince Hisahito, aucun jeune homme ne garantit aujourd'hui la continuité future de la dynastie.
La question taboue d'une impératrice régnante
Si le projet de loi cherche à résoudre le problème numérique de la famille impériale, il évite soigneusement le sujet le plus explosif : celui d'une éventuelle accession des femmes au trône.
L'article premier de la loi sur la Maison impériale de 1947 stipule clairement que l'empereur doit être un descendant masculin de la lignée impériale. Cette disposition exclut donc non seulement la princesse Aiko mais également toute autre femme de la famille impériale de la succession. Pourtant, l'opinion publique japonaise semble largement favorable à une évolution. Selon un sondage publié par l'Asahi Shimbun au printemps dernier, 72 % des Japonais soutiennent l'idée qu'une femme puisse devenir impératrice régnante. Il est cependant peu probable, si le projet de loi est adopté au Parlement, que la fille du souverain bénéficie de cette réforme
Les partis progressistes et libéraux, parmi lesquels le Parti communiste japonais, plaident depuis plusieurs années pour une réforme de la loi impériale permettant à une femme d'accéder au trône. À l'inverse, les ultra-conservateurs demeurent fermement attachés au principe de la transmission masculine ininterrompue, qu'ils considèrent comme l'un des fondements historiques de la monarchie japonaise, refusant d’imaginer que « la pureté du sang divin impérial» puisse se mélanger à celle « impure » d'un étranger, occidental de surcroît.
Le projet de loi actuellement examiné illustre la prudence caractéristique du Japon lorsqu'il s'agit de son institution impériale.
Les autorités cherchent avant tout à garantir la pérennité de la famille impériale sans remettre en cause le principe fondamental de la succession masculine. Cette approche permet de préserver un fragile compromis entre les défenseurs de la tradition et les partisans d'une modernisation plus profonde. Toutefois, la réforme ne règle pas définitivement la question successorale. Dans vingt ou trente ans, lorsque la génération actuelle aura disparu, le Japon pourrait être confronté à nouveau au même dilemme : maintenir coûte que coûte la règle masculine ou accepter qu'une femme puisse un jour monter sur le trône du Chrysanthème.
Pour l'heure, la princesse Aiko demeure exclue de la succession malgré sa popularité, tandis que l'avenir de la plus ancienne monarchie héréditaire du monde repose essentiellement sur les épaules d'un seul jeune homme : le prince Hisahito vers qui tous les regards sont tournés et sommé de produire un héritier à la monarchie millénaire du Japon.
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